Terriennes

Caroline Monnet, artiste autochtone, pluridisciplinaire et engagée

Caroline Monnet expose son oeuvre au Musée des Beaux-Arts de Montréal, cette artiste autochtone utilse toutes sortes de matériaux pour porter la voix des siens. Ici "AKI" (terre), 2021, laine de verre, plexiglas. Collection de l’artiste.
Caroline Monnet expose son oeuvre au Musée des Beaux-Arts de Montréal, cette artiste autochtone utilse toutes sortes de matériaux pour porter la voix des siens. Ici "AKI" (terre), 2021, laine de verre, plexiglas. Collection de l’artiste.
©Photo MBAM, Jean-François Brière

Elle se sert de son art comme d’un porte-voix pour dénoncer les difficiles conditions de vie dans lesquelles sont encore cantonnées trop de communautés autochtones au Canada : Caroline Monnet vient d’inaugurer sa première exposition solo dans un grand musée : « Ninga Mìnèh », la « promesse », prend l’affiche au Musée des Beaux-Arts de Montréal jusqu’au 1er août. 

Depuis qu’elle est toute petite, Caroline Monnet, jeune femme d’origine anishinaabe (algonquin) et française née en 1985, sait qu’elle veut devenir artiste, mais elle ne l’est que depuis une dizaine d’années, après avoir suivi une formation de sociologue. Et c’est une artiste vraiment particulière, parce que la matière première de Caroline Monnet, ce n’est pas de l’acrylique, du pastel ou tout autre matériel traditionnel de l’artiste, mais des matériaux de construction.

Moi ce qui m'intéresse, c'est de prendre des matériaux industriels et de leur amener une certaine poésie, leur amener quelque chose qui ressemble presque à de la dentelle.
Caroline Monnet

Pour la jeune femme, aller se promener dans une quincaillerie, c’est comme déambuler dans un magasin de jouets : les couleurs, les différents matériaux, les structures, tout pour elle est sujet à inspiration artistique : « Ce sont des matériaux qui m'attirent par leur couleur, par leur texture, par leur matière, il y a beaucoup de possibilités d'exploration avec ces matériaux-là. Il y a une volonté aussi de leur redonner comme une fierté, ce sont des matériaux de base qu’on retrouve dans toutes les quincailleries. Moi ce qui m'intéresse, c'est de prendre des matériaux industriels et de leur amener une certaine poésie, leur amener quelque chose qui ressemble presque à de la dentelle ». 

Quand une quincaillerie devient un magasin de jouets

Et ces matériaux, qui a priori n’ont aucune valeur esthétique, Caroline réussit à en faire des œuvres d’art : un panneau d’isolation est incrusté de motifs inspirés de la tradition anishinaabe que l’artiste a créés par ordinateur avant de le faire graver avec une machine spéciale. Des membranes d’étanchéité deviennent une gigantesque mosaïque de sérigraphies colorées. De la laine minérale rose emprisonnée dans du plexiglas forme le mot AKI, qui veut dire Terre. Caroline Monnet a aussi eu l’idée de faire germer des moisissures dans des panneaux de plâtres, puis de recouvrir ces panneaux de plexiglas et en faire en tableau. Le visiteur découvre ainsi, avec une sorte de fascination, le potentiel esthétique de ces matériaux et après avoir vu cette exposition, on ne peut plus se promener de la même façon dans une quincaillerie !

« C’est très coloré, il y a du rose, du rouge, du vert ! C’est comme un magasin de jouets pour moi, j’adore ça, j’observe toutes les textures, je les touche, je m’informe, ça vient d’où, ça sert à quoi. J’aime cette idée de construction versus la destruction » explique l'artiste. 

Vue de l’exposition Caroline Monnet : Ninga Mìnèh au Musée des beaux-arts de Montréal.
Vue de l’exposition Caroline Monnet : Ninga Mìnèh au Musée des beaux-arts de Montréal.
©Photo MBAM, Denis Farley

« Ninga Mìnèh », la promesse

Mais au-delà de ce potentiel esthétique, la métamorphose de ces matériaux de construction par Caroline Monnet est aussi porteuse d’un message : dénoncer les conditions de vie précaires dans lesquelles vivent encore trop de communautés autochtones au Canada. Car ces matériaux, on s’en sert pour construire les résidences de piètre qualité dans laquelle s’entassent des familles entières dans les réserves. Une situation inadmissible nous dit l’artiste : « Je ne trouve pas normal qu'en 2021, dans un pays aussi industrialisé que le Canada, il y a les conditions de vie comparables à celles du tiers-monde. C'est chez nous ici dans notre propre cours arrière, c'est inacceptable ! L'idée d'exposer les matériaux, c'est de montrer ce qu'il y en a dessous de la surface, d'aller plus loin que ce qu'on retrouve en couche supérieure, c’est d’exposer la problématique... »
 

Je ne trouve pas normal qu'en 2021, dans un pays aussi industrialisé que le Canada, il y a les conditions de vie comparables à celles du tiers-monde. C'est chez nous ici dans notre propre cours arrière, c'est inacceptable !
Caroline Monnet

L’exposition s’appelle « Ninga Mìnèh », la promesse en anishinaabemowin, pour illustrer toutes les promesses que le gouvernement canadien n’a pas tenues envers les communautés autochtones au fil des décennies mais aussi la promesse d’un avenir meilleur. Car même si Caroline Monnet reconnait que cette situation la met parfois en colère, elle garde espoir que les choses s’améliorent prochainement : « Bien sûr que j'ai de l'espoir, il y a toute une génération qui se mobilise qui s'affirme, ancrée dans sa culture, ses traditions... Je pense qu'il faut parler des conditions de vie ou de certaines conditions sociales dans un débat public général pour élever les consciences et si les consciences commencent à s’élever, il y a alors un vrai dialogue et le changement peut s’opérer ». Et c’est ce qu’elle fait à travers ses œuvres. Caroline croit notamment que ce changement se fera quand les communautés autochtones pourront prendre leur avenir en main.  

Caroline Monnet, "Nous façonnons nos maisons, puis nos maisons nous façonnent", 2021, broderie sur bandes d’étanchéité. Collection de l’artiste.
Caroline Monnet, "Nous façonnons nos maisons, puis nos maisons nous façonnent", 2021, broderie sur bandes d’étanchéité. Collection de l’artiste.
©Photo MBAM, Jean-François Brière

Une première exposition solo

Caroline Monnet a remporté plusieurs prix prestigieux dans le domaine des arts et ses œuvres ont été présentées dans les grandes capitales de ce monde, Paris, New York, Tokyo. Mais c’est sa première exposition solo dans un grand musée et pour l’occasion, toutes les œuvres, sauf deux, ont été créées pour cette exposition, dont deux installations in situ.

Vue de l’exposition Caroline Monnet : Ninga Mìnèh au Musée des beaux-arts de Montréal. 
Vue de l’exposition Caroline Monnet : Ninga Mìnèh au Musée des beaux-arts de Montréal. 
©Photo MBAM, Denis Farley

L’une d’elles est un dôme qui ressemble à une tente indienne, entièrement faite avec des tuyaux de plomberie : « ça parle assez franchement de l’accès à l’eau potable dans les communautés autochtones au Canada, je pense que c’est l’un des droits fondamentaux des droits humains et c’est inacceptable au Canada » lance-t-elle. Des dizaines et des dizaines de réserves n’ont toujours pas accès à l’eau potable au Canada. 

Ce sont des œuvres accessibles à tout public, chacun peut les interpréter à sa façon.
Sylvie Lacerte, Commissaire de l'exposition, Musée des Beaux Arts de Montréal

Pour Sylvie Lacerte, Commissaire de l’exposition, il était tout naturel que le Musée des Beaux-Arts expose Caroline Monnet : « Ce sont des œuvres accessibles à tout public, chacun peut les interpréter à sa façon. C’est une très belle artiste, engagée, qui a beaucoup de profondeur, elle a accompli beaucoup de choses depuis les 10 dernières années, elle expose maintenant à l'échelle internationale, c'est une artiste qui est vraiment reconnue, qui aime utiliser divers matériaux, et une artiste multidisciplinaire, elle fait de la vidéo, elle a fait du cinéma récemment ». 


Son dernier film, Bootlegger, premier long métrage de fiction, a été sélectionné à Premier Regard États-Unis 2021, 

Devery Jacobs et Pascale Bussières, dans <em>Bootlegger</em>, de Caroline Monnet, sortie prévue en 2021. 
Devery Jacobs et Pascale Bussières, dans Bootlegger, de Caroline Monnet, sortie prévue en 2021. 
©capture ecran/youtube

organisé par Téléfilm Canada et le Service des délégués commerciaux des consulats généraux du Canada de New York et de Los Angeles du 13 au 19 mai. Le film, tourné en français et en anishinabemowin, met notamment en vedette Pascale Bussières et la grande poétesse autochtone Joséphine Bacon. Il raconte l’histoire de deux femmes qui s’opposent et qui divisent une communauté autochtone pour trouver le meilleur chemin afin d’obtenir l’indépendance. 

Je veux que mes œuvres soient lumineuses, accessibles à toutes les générations et toutes les classes sociales, à ceux qui connaissent l’art contemporain et ceux qui ne le connaissent pas.
Caroline Monnet

Caroline Monnet se sert de la beauté de son art pour dénoncer et sensibiliser sur le sort des siens : « Je veux que mes œuvres soient lumineuses, accessibles à toutes les générations et toutes les classes sociales, à ceux qui connaissent l’art contemporain et ceux qui ne le connaissent pas. Des fois il y a des choses qu’on dit mieux par des objets que par des mots : c’est ce que je fais » conclut la jeune femme.  


A voir cette vidéo, Caroline Monnet ouvre les portes de son atelier >