Terriennes

Célibataires par choix, elles sont heureuses de l'être et l'assument

©Phillipe De Ram via Flickr

Podcasts, réseaux sociaux, mariage avec soi-même : de plus en plus de femmes assument leur célibat haut et fort. Certaines vont jusqu'à prôner l'abstinence malgré une injonction au couple toujours très présente. Un peu partout dans le monde, les célibataires s'affirment et assument leurs choix de vie.

"J'ai perdu la foi," lance Estelle, quiquagénaire pétillante, qui sort d'une rupture douloureuse après une relation de vingt ans. "La foi en la possibilité du couple. Je n'y crois plus, et je suis convaincue qu'il est possible d'être heureuse sans un homme, ou une femme, à ses côtés." Estelle n'est pas la seule à revendiquer son choix, celui de vivre seule, sans plus être dans l'attente du couple.

Sur Twitter, une jeune quadra, adepte déclaré du célibat, annonce d'emblée la couleur :

Après des décennies à percevoir le fait de ne pas être en couple comme une honte, cette internaute, qui se définit comme hétérosexuelle, a décidé qu'elle ne voulait plus de relations amoureuses. Elle prône les bienfaits de l'abstinence : les relations sexuelles "sont une galère pour rien", estime-t-elle, constatant que les hommes changent de comportement et deviennent moins polis quand elle annonce son désir de rester célibataire. 

Le bonheur n'est plus (que) dans le couple

Le célibat est en augmentation en France depuis les années 1950, l'âge d'or du couple. En 2013-2014, une personne sur cinq âgée de 26 à 65 ans - 21%, très exactement - déclarait ne pas être en couple, selon une enquête de l'Ined et de l'Insee

Elle paraît bien loin, l'époque où l’on trouvait qu’une femme seule, c’est étrange, étonnant, incroyable... Comme si le bonheur d’une femme passait forcément par la présence d’une tierce personne - en l’occurrence d’un homme. Une époque où les femmes célibataires, souvent, subissaient la solitude. Mais une solitude aussi porteuse de liberté et de légèreté auxquelles, au fil du temps, elles pouvaient prendre goût. "On ne choisit pas d'être seule", disaient beaucoup d'entre elles dans ce reportage de 1975 :

Pour autant, même en 2021, "la vie à deux reste bel est bien la norme" et "le célibat est peu valorisé socialement", notent la sociologue Marie Bergström et la démographe Géraldine Vivier, toutes deux à l'Ined. "Il y a une attente à ne pas être seule. Cette attente vient de tout le monde : de la famille, des amis, des collègues de travail, du supérieur hiérarchique, même des enfants", résume Géraldine Vivier. "Quand j'étais célibataire, je recevais énormément d'injonctions de la part de mon entourage qui s'inquiétait pour moi", témoigne Sophie Barre, 43 ans, professeure d'anglais et membre du collectif féministe #NousToutes. "Les gens se disaient 'elle va rater sa vie', alors que je faisais plein de choses", ajoute-t-elle. 

Célibat = subversion ?

Dans Sorcières : La puissance invaincue des femmes, l'autrice féministe Mona Chollet développe que les femmes sont poussées "à considérer le couple et la famille comme les éléments essentiels de leur accomplissement personnel".  Dans ce contexte, la célibataire est une figure subversive, incarnant l'indépendance "sous sa forme la plus visible, la plus évidente", ajoute-t-elle.

Le célibat, une décision politique ?

C'est en lisant cet essai que la journaliste indépendante Marie Albert a eu l'idée de réaliser Sologamie au sous-titre volontairement provocateur : "le podcast des célibataires qui n'ont besoin de personne". 

Marie Albert s'empare des réseaux sociaux pour afficher son célibat, voire son abstinence sexuelle. Sur Instagram, elle annonce avec fierté à ses plus de 3500 abonné.e.s qu'elle n'a pas eu de relations intimes avec un homme depuis un an. 

On a tout à perdre : peut-être subir des violences, gagner moins d'argent, faire des enfants, s'occuper de son mari, faire des tâches domestiques...
Marie Albert, aventurière, journaliste et autrice féministe

À 27 ans, Marie Albert se définit comme une "célibataire politique". En tant que femme, "on a tout à perdre" en se mettant en relation avec un homme, considère cette féministe de la mouvance radicale : "On va peut-être subir des violences, gagner moins d'argent car on aura moins de temps à consacrer (au travail). On va faire des enfants, s'occuper de son mari, faire des tâches domestiques...", égrène-t-elle.
 

"Certaines féministes estiment que le couple hétérosexuel n'est pas sauvable en tant que tel", décrypte Christophe Giraud, professeur de sociologie à l'université de Paris. Pour les féministes radicales, "les femmes en couple se font tout le temps avoir", résume-t-il. Ce positionnement n'est pas partagé par toutes. Le collectif féministe #NousToutes, par exemple, ne préconise pas aux femmes de ne plus être en couple avec des hommes, souligne Sophie Barre. "On ne dit pas : il y a des violences contre les femmes, donc il faut que les femmes soient célibataires. Ce n'est absolument pas notre discours". 

Sologamie et automariage : quand les célibataires s'affirment

L'Italienne Laura Mesi ne se considère pas féministe. Pour autant, quand elle a passé le cap de la quarantaine en 2017, toujours célibataire, elle a voulu crier sur tous les toits qu'elle n'était pas malheureuse. Elle a organisé une cérémonie de "sologamie", un "automariage" : un acte militant qui consiste à se marier non pas avec un partenaire consentant, mais avec sa propre personne. On est jamais mieux servie que par soi-même... Cette coach de fitness a déboursé plus de 15 000 euros pour l'occasion et convié 70 invités dans un restaurant près de chez elle, aux alentours de Milan. Un mariage qui n'a toutefois pas de valeur légale. Aux yeux de l'État, la jeune femme reste célibataire. 

A l'automne 2017, Laura Mesi devenait la première femme à se marier à elle-même en Italie - un homme avait déjà fait de même quelques années auparavant.
A l'automne 2017, Laura Mesi devenait la première femme à se marier à elle-même en Italie - un homme avait déjà fait de même quelques années auparavant.
©FB

L'automariage reste un acte marginal, mais la multiplication de ces cérémonies depuis les années 2010 - particulièrement dans le monde anglo-saxon - révèle la volonté de refuser la honte associée au célibat. Aux quatre coins du globe, des coachs proposent des stages de préparation au "mariage solo", ainsi que l’organisation de la cérémonie - une agence japonaise propose un pack "mariage solo" de deux jours pour 3000 euros. Narcissisme poussé à l'extrême ou rite d'acceptation de l'état de célibataire ? "Mon bonheur dépend de moi-même. Je ne vais pas attendre qu'un homme me l'offre", affirme Laura Mesi en visioconférence depuis son salon - où trône bien en vue sa photo d'automariage en robe blanche.