Terriennes

Céline Audebeau, sa vraie vie de femme a commencé à 53 ans

Céline Audebeau dirige une entreprise au Vietnam, de "patron" elle est devenue "patronne" sans réelle difficulté auprès de ses employé-e-s dont les 3/4 sont des femmes. 
Céline Audebeau dirige une entreprise au Vietnam, de "patron" elle est devenue "patronne" sans réelle difficulté auprès de ses employé-e-s dont les 3/4 sont des femmes. 
©CA

Céline Audebeau est née dans un village d'Alsace, le 14 juin 1964. Son prénom est alors Christophe, et ce jusqu'à sa 53 ème année. Cheffe d'entreprise française installée en Asie, elle est la première femme trans à obtenir officiellement l'acceptation du changement de genre au niveau administratif au Vietnam. Elle se livre dans un ouvrage-confession Du masculin au féminin, mon parcours singulier. Rencontre.

Céline Audebeau est l'une de ces femmes que l'on remarque. Une femme épanouie. Grande, l'allure joviale, des yeux bleus souriants, le regard droit, on perçoit tout de suite une personnalité forte, une combattante revenue d'une longue bataille. Céline ... qui pendant 53 ans s'est appellée Christophe. Française expatriée, à la tête d'une entreprise de fabrication de gilets de sauvetage au Vietnam, elle emploie aujourd'hui près de 400 personnes.

Comme toujours, derrière l'armure, même sympathique, se cache une profonde fêlure. Pour Céline Audebeau, c'est d'avoir vécu plus de cinquante ans dans le mauvais corps, assignée à un sexe qui ne lui correspond pas. Un mariage, un enfant, une carrière professionnelle, tout pour être heureux en somme. Chez elle, en cachette, le soir, elle s'habille en femme alors qu'elle est encore "il", cet homme dans lequel elle ne se reconnait pas.
 
De Christophe, elle est devenue Céline. Pendant des années, Céline Audebeau a caché sa féminité, qu'elle vivait seule, le soir, à la maison. 
De Christophe, elle est devenue Céline. Pendant des années, Céline Audebeau a caché sa féminité, qu'elle vivait seule, le soir, à la maison. 
©capture ecran
La quarantaine passée, un grave problème de santé, de thyroïde, l'envoie à l'hôpital et la fait passer tout près de la mort. De quoi lui faire ressentir l'urgence de vivre. C'est le déclencheur. Le processus prendra du temps mais la décision est ferme. Dix plus tard, elle se fait opérer à Bangkok "pour échapper au système français qui imposait deux ans de psychiatrie, car je ne me considérais pas du tout comme malade. Pour moi, c'était inacceptable qu'un médecin me dise si oui ou non je pouvais faire ma transition". Celui-celle qui allait devenir Céline s'engage donc, seule, dans ce difficile parcours, en s'informant elle-même sur la transformation hormonale, tout en se faisant accompagner par un médecin, une ortophoniste. "J'ai pu décider ce qui allait se passer du début à la fin, c'était une grande chance", confie-t-elle. 

Un parcours singulier et en solo

Aujourd'hui Celine Audebeau se raconte dans un livre Du masculin au féminin, mon parcours singulier (Éditions KAWA). Du petit garçon de son enfance au jeune homme et jeune papa qu'elle a été jusqu'à la femme qu'elle est enfin devenue. A travers ce témoignage, elle souhaite donner une image positive de la transidentité et donner plus de visibilité aux personnes transgenres. 

 
Céline Audebeau, lors de notre rencontre à TV5monde. 
Céline Audebeau, lors de notre rencontre à TV5monde. 
©IM
Terriennes : Vous reprenez dans votre livre les paroles de Simone de Beauvoir "On ne naît pas femme, on le devient" et vous écrivez aussi "On ne naît pas homme, on le devient", quelle formule vous correspond ? 
Céline Audebeau :
Les deux me correspondent. J'assume tout à fait ma vie d'homme précédente même si elle n'était pas celle que je souhaitais. Mais c'est vrai qu'il m'a fallu huit ans pour construire cette féminité, pour pouvoir la vivre au quotidien. C'était vraiment une construction de tous les jours. 

Pourquoi se raconter aujourd'hui dans un livre ? 
Parce que mon expérience était un peu exceptionnelle, parce que j'ai choisi mon parcours et que ça s'est extrêmement bien passé. Alors je voulais témoigner, partager et dire qu'il est possible d'avoir une vie merveilleuse si on se prépare correctement.
 
J'ai joué la comédie toute ma vie. J'ai joué le rôle de l'homme qui n'était pas le mien et j'ai passé ma vie à essayer de le cacher.
Céline Audebeau
Petit garçon, vous vous plongez dans le sport, à quoi cela vous a-t-il servi ? 
Cela m'a servi à masquer cette féminité ; je ne voulais pas que cela se voit car j'avais compris qu'il y avait quelque chose qui clochait. J'habitais dans un petit village, Internet n'existait pas, il n'y avait aucune source d'information et j'étais convaincue d'être la seule personne au monde à avoir ce problème. J'ai cherché par tous les moyens à le dissimuler à tout le monde, ma famille, mon environnement, en tentant de construire un corps masculin pour que rien ne soit visible. 

Vous avez cherché à devenir l'homme que vous sentiez ne pas être ? 
Oui, c'est ça. J'ai joué la comédie toute ma vie. J'ai joué le rôle de l'homme qui n'était pas le mien et j'ai passé ma vie à essayer de le cacher. 

Vous vous mariez et vous devenez papa d'une fille, comment avez-vous vécu la paternité ? 
C'était un moment très fort, que l'on vivait au sein de notre couple, même si cela restait difficile et que cela posait des problèmes. J'avais besoin de ma féminité et cela compliquait les choses au quotidien. Mais ma fille est la plus belle chose qui me soit arrivée, c'est certain ! Aujourd'hui, elle assume que son papa soit une fille. Malgré son handicap, elle est heureuse et épanouie. Elle fait très attention quand on sort. Elle me dit : "Papa quand on va au restaurant, je ne vais pas t'appeler papa mais Céline, c'est mieux !" Moi je lui dis : "Quoiqu'il arrive, je resterai toujours ton papa".

 
©Kawa/editions
Votre transition, c'est un peu comme si vos proches vivaient aussi une sorte de transition ?
C'était le plus difficile, pour ma fille, mais surtout pour mes parents. Mes parents n'ont rien vu pendant toutes ces années. Ils l'ont découvert deux mois seulement avant que je me fasse opérer, lorsque je leur en ai parlé, avant ils ignoraient tout. Ils se sont posé des questions, se sont demandé s'ils avaient "raté" quelque chose, pas fait ce qu'il fallait. Mais moi, je n'en ai jamais parlé à personne, donc ils ne sont vraiment responsables de rien. 

Vous dites "je me déguisais la journée, le soir je redevenais femme", comment viviez-vous cela ? 
Je ne vivais pas, je survivais. Il fallait que je joue "l'homme" durant la journée, que je mette ces vêtements qui ne me correspondaient pas, avoir ce physique qui ne me correspondait pas. Je n'avais pas le choix. Dès que je rentrais chez moi, je fermais la porte à clé et je pouvais enfin être moi-même, et avoir ma dose qui me permettait de continuer à vivre. Le contrecoup, c'est que j'étais devenue associale, car tout ce que je souhaitais, c'était d'être chez moi, seule, et d'avoir ces moments qui me permettaient de vivre un semblant de féminité. 
 
L'homme que j'étais, il n'était pas intéressant. Parce que toute sa vie il a caché quelque chose, il vivait dans le mensonge.
Céline Audebeau
Quel regard vous portez sur l'homme que vous avez été pendant toutes ces années ? 
Je me suis posée la question bien évidemment ! En fait l'homme que j'étais, il n'était pas intéressant. Parce que toute sa vie, il a caché quelque chose, il vivait dans le mensonge, il n'essayait pas d'établir des liens parce que de toute façon, c'était basé sur un mensonge. J'avais très peu de relations familiales, la manière dont je m'occupais de ma fille, ce n'était pas non plus ce qu'on pouvait espérer, donc non, ce n'était pas une vie exemplaire. 
 
J'essaye de profiter de chaque instant. Je peux enfin sourire !
Céline Audebeau
Et quel regard portez-vous sur la femme que vous êtes devenue ? 
Disons que l'image que me renvoie le miroir est quelque chose que j'apprécie, c'est quelque chose à laquelle je ne m'attendais pas. Je ne pensais pas un jour avoir la force d'aller jusqu'au bout. J'ai du mal à trouver les mots (soupirs)... tant j'essaye de profiter de chaque instant. Je peux enfin sourire ! J'en profite d'autant plus que je me sens parfaitement intégrée, j'ai plein de copines, on fait des sorties entre filles. Personne n'a cette suspicion de qui j'étais avant. J'ai beaucoup d'amis , ce que je n'avais pas avant. Je vis seule, mais j'ai une grande richesse grâce à eux. 

Vous croyez à l'amour aujourd'hui ? 
Oui toujours ! Je pense qu'il va venir, un jour ! Ce qui s'est passé, c'est qu'en changeant de sexe, j'ai changé d'orientation sexuelle. Ce qui normalement ne varie pas lors d'une transition. Alors j'ai eu quelques expériences, bien sûr, mais je n'ai pas encore trouvé la bonne personne. Mais pour la première fois de ma vie, je suis libre et heureuse. Je profite de chaque moment, car avant, j'étais vraiment plongée dans ma solitude. 

Partout dans le monde, les personnes transgenres sont victimes de discriminations. Vous sentez-vous proches d'elles ? Et vous-même, avez-vous vécu ce genre de situation ? 
Evidemment, je me sens proche et solidaire de toutes ces personnes. Je m'interroge beaucoup sur ces questions-là. Mais depuis ma transition, je n'ai jamais subi la moindre remarque. Quand il y a un regard, une suspicion, je réponds par un sourire, je ne baisse pas les yeux, au contraire, et jusqu'à présent ça marche. 

En tant que cheffe d'entreprise vous veillez à la parité ? 
Sur 400 employés, 3/4 sont des femmes. Mais le Vietnam reste un pays très machiste, il est difficile de payer une femme au même salaire qu'un homme, alors vous voyez il y a encore pas mal de boulot ! 
 
Symbole transidentitaire à partager sur les réseaux la semaine du 20 novembre. 
Symbole transidentitaire à partager sur les réseaux la semaine du 20 novembre. 
©DR
La Journée du souvenir trans, déclinaison française du Transgender Day of Remembrance (TDoR), a lieu le 20 novembre dans le monde entier, pour commémorer la mémoire des personnes trans assassinées pour motif transphobe, c’est-à-dire la haine ou la peur des personnes trans, et pour attirer l'attention sur les violences subies par la communauté trans. Cette journée a été créée en hommage à Rita Hester, tuée le 28 novembre 1998 à Allston, Massachusetts (Etats-Unis).

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