Terriennes

Charles de Gaulle, l'homme qui accorda le droit de vote aux Françaises

Yvonne de Gaulle, accompagnée de Charles de Gaulle, votant aux premières élections accessibles aux femmes, les municipales d’avril 1945.<br />
 
Yvonne de Gaulle, accompagnée de Charles de Gaulle, votant aux premières élections accessibles aux femmes, les municipales d’avril 1945.
 
Voilà près de cinquante ans que le libérateur de la France a rejoint les étoiles. Et la sienne n’est pas prête de pâlir, bien au contraire ! Charles de Gaulle, vénéré ou boudé de son temps, suscite aujourd’hui une admiration quasi unanime et une abondante littérature. Ses concitoyennes ont de bonnes raisons de lui dire merci. Passage en revue des « troupes » d’arguments, avec l’écrivaine  Catherine Clément, auteure de « De Gaulle, la fabrique du héros ».

« Françaises, Français » avait-il coutume de dire au début de toutes ses interventions publiques. Et l’envoi, resté dans la légende, résonnait, tant le ton était clair, militaire et paternaliste à la fois.

Galanterie ? Bonne éducation ? Préfiguration de l’écriture inclusive ? Ce sacré Général, ce président de la République avait tout simplement le souci de considérer la gent féminine comme partie intégrante et coresponsable de la démocratie aux côtés des hommes. Et son action le prouva. Car c’est le général de Gaulle qui, en avril 1944, signa l’ordonnance accordant à ses concitoyennes  le droit de vote et d’éligibilité.
Il était temps ! La plupart des pays voisins, ou lointains comme le Canada,  avaient déjà franchi le pas. 
 
Churchill le traitait de « prima donna »…
Pour Catherine Clément, il s’agit d’un héros très singulier !
 
Parmi les grandes figures romantiques, idéalistes et pragmatiques qui ont brandi l’étendard de la France, il y a certes Jeanne d’Arc, mais il y a aussi le général de Gaulle. Un militaire dans l’âme. Un homme féru d’histoire. Un vrai sensible aussi !
Les Editions Tohu Bohu ont demandé à Catherine Clément de consacrer à celui dont on n’hésite pas à faire le grand mythe du XXème siècle un magnifique livre-objet, enrichi de nombreux documents et fac-similés, et donnant accès à des archives sonores. L’écrivaine férue d’histoire, de sociologie et de philosophie, observatrice des grandes cultures du monde et soucieuse de la place des femmes dans notre société (1), reprend ici, dit-elle, ses « habits de journaliste ». Et d’une écriture fluide et belle, elle part à la découverte de ce « héros singulier », ce « grand diable en képi » qui sauva la France... et sut convaincre les Britanniques de nous venir en aide. Et dire qu’il arrivait à Churchill de traiter le Général, habitué aux propos grandiloquents, de « prima donna »…
 
Catherine Clément avoue au passage être une « vraie repentie » ! « Quand j’étais étudiante à Normale Sup, j’étais très hostile au Général de Gaulle »,  s’amuse-t-elle. « Je me souviens que mes petits camarades lui ont tourné littéralement le dos à son arrivée à une de nos cérémonies. Là j’étais quand même assez furieuse. Il avait démocratiquement été élu !» Sans cet épisode, le président aurait-il été davantage à l’écoute des étudiants en mai 1968 ? Pas impossible ! « Il avait été profondément vexé ! »

Pour  notre interlocutrice, comme pour nombre d’autres  intellectuels français sceptiques, voire carrément hostiles, tel Régis Debray, « la figure du Général a grandi au fil des années ».

Certes le peuple français, voire la plupart des peuples européens, lui doivent beaucoup. Mais « Il importe aussi  que les femmes aient en mémoire tout ce qu’il a fait pour que leurs droits soient reconnus » estime Catherine Clément. « Non, cette préoccupation n’avait rien à voir avec son éducation familiale, sa formation militaire. Je verrais davantage un lien avec ses séjours en Pologne, en Afrique, en Algérie, à Londres surtout ! C’est le fait de traverser et d’observer le monde qui l’a changé ».
 
Femmes résistantes, déportées : de quoi impressionner et convaincre ce sacré Général
 
D’entrée de jeu, dans son ouvrage, où pointent sa formation analytique et son approche de la « fabrique » des êtres, notre auteure dévoile la grande combativité du Général face à la déferlante nazie, sa conviction que la patrie mérite tous les sacrifices. Charles de Gaulle comparera, dans ses Mémoires, la France à une « princesse » ou une « madone », «vouée à une destinée exceptionnelle » …
Plus sérieusement, dans la vie réelle, le Général était entouré de figures féminines particulièrement positives. Elles sont évoquées dès la préface de « De Gaulle, la fabrique du héros ».

Il y a Yvonne, femme discrète mais décidée, qu’il aime, qui l’accompagne partout et à laquelle il explique ses décisions y compris de haute stratégie. « On a été injuste avec Yvonne. Elle n’était en rien une demeurée, ni une femme subordonnée à son mari » estime Catherine ClémentEn effet, il semble que cette « bonne catholique », qui participa aux municipales d’avril 1945 -  les premières à voir déferler les électrices, plus nombreuses que les électeurs ! -  fit pression sur son président de mari en 1967 pour faire passer la Loi Neuwirth autorisant l’usage de la pilule et la régulation des naissances !

Très présente aussi dans le cœur du Général, Anne, sa fille  trisomique « sa joie » comme il la qualifiait, parlant d’elle comme « un jouvenceau médiéval amoureux d’une inaccessible ! » « Il a adoré cette enfant, il l’a mise en majesté » dans un mouvement qui va bien plus loin que le simple humanisme. « C’est peut-être Anne qui explique l’engagement de sa mère en faveur de la contraception. J’en fais l’hypothèse… »
 
Ont aussi impressionné notre grand gradé durant la Seconde Guerre mondiale, des parentes  de son premier cercle, impliquées  dans l’action. Des femmes d’honneur et de conviction. Catherine Clément rappelle que Charles de Gaulle avait vu suffisamment de résistantes œuvrer à travers tout le pays pour se convaincre de l’urgence à leur accorder le droit de vote. On pense à sa nièce Geneviève de Gaulle-Anthonioz, déportée à Ravensbrück et entrée en 2015, en même temps que Germaine Tillion, au Panthéon.  A sa sœur, Marie-Agnès, qui fut résistante et connut, elle aussi, la déportation. Sans parler de sa secrétaire, Elisabeth de Miribel, investie dans les Forces françaises de l’intérieur, qui partira plus tard au Canada pour rallier les Québécoi.e.s à la France libre, et qui mènera une carrière de diplomate !
 
Libérer la France. Ecoutez les femmes.  
 
1944 sera le bon « cru », à la fois pour la libération du pays et pour celle des femmes, jusque là maintenues dans l’ «irresponsabilité » politique. Le Général en est-il le grand instigateur ?
 
Certain.e.s diront que c’est en réalité  la guerre qui est pour beaucoup dans l’accès des femmes au suffrage universel, tant nombre de Françaises, à travers tout le pays, avaient  fait preuve de ténacité, et de sens du sacrifice au point d’en mourir, d’être torturées ou incarcérées.
 
D’autres argueront que la paternité de cette avancée majeure dans l’histoire de la démocratie française appartient à Fernand Grenier, dirigeant communiste, et à ce titre proche du Général à Londres. C’est effectivement cet ancien et futur député, soutenu par le gaulliste Louis Vallon, qui est le rédacteur de l’amendement voté par l’Assemblée consultative d’Alger, et transcrit dans l’ordonnance du 21 avril 1944. Sa promulgation est le fait du  Comité français de libération nationale, qui prendra symboliquement le nom de Gouvernement provisoire de la République française le 3 juin, soit quelques jours avant le débarquement.
 
Sans remonter à Condorcet et à Olympes de Gouges, depuis  une centaine d’années, en effet, des dizaines de milliers de suffragettes se sont succédé au fil des générations pour  fustiger et corriger les aberrations du Code Napoléon. Elles s’appelaient Hubertine Auclert, briseuse d’urne et gréviste de l’impôt dans les années 1880, et Marguerite Durand, fondatrice de La Fronde, un journal exclusivement féminin. Dans les années 1930, on retiendra, parmi bien d’autres, Louise Weiss, Madeleine Pelletier ou encore Marthe Bray, à l’initiative d’un Tour de France suffragiste, mais aussi de manifestations musclées voire provocatrices faisant irruption dans l’espace public. De quoi frapper les esprits et mobiliser les médias.

Dans sa passionnante étude sur « Les femmes dans la société française au XXème siècle », l’historienne Christine Bard fait longuement état du combat collectif mené par ces mouvements féministes : « le problème, c’est l’oubli. On n’a pas valorisé cette histoire dans notre mémoire collective » regrette-t-elle.
 
Foin de tergiversations. « C’est bien de Gaulle qui a signé l’ordonnance », tranche Catherine Clément. « Il s’agit d’une décision qui, pour lui, allait de soi ». La France libre s’était engagée à sa suite, dès 1943, à donner l’égalité politique, économique et sociale aux femmes, ce qu’avait confirmé le programme d’action du Conseil national de la Résistance. On n’avait que trop tardé …

Jusqu’à de Gaulle, les militantes françaises n’avaient, en effet, pu convaincre des responsables politiques que de manière partielle ou éphémère, à commencer par Léon Gambetta, puis Léon Blum qui nomma, en 1936, trois femmes, dont Irène Joliot-Curie, sous-secrétaires d’Etat dans son gouvernement. Un geste signifiant, mais qui n’empêcha pas le Front populaire d’ «enterrer » le vote unanime de l’Assemblée nationale en faveur de l’élargissement du suffrage universel aux Françaises…

Le vote des femmes : un « détail » de l’Histoire » ?
 
Catherine Clément attribue le retard de la France à la loi salique. « L’affaire remonte à Philippe le Bel ! Et nous n’en avons pas fini : à ce jour, il n’y a toujours pas eu de présidente de la République ». 

« La France est un vieux pays réactionnaire. Cela change avec Emmanuel Macron qui échappe à la matrice liée à la loi salique. Il a été quasi élevé par sa grand-mère, son couple est fusionnel. Valéry Giscard d’Estaing était, quant à lui, déjà assez féministe. François Mitterrand a fait tout ce qu’il a pu pour faire avancer les droits des femmes » explique Catherine Clément.
 
Elle évoque par ailleurs, dans son ouvrage, les mesures « féministes » prises par le Général par-delà mers et océans, dans le processus de décolonisation. Soit notamment la liberté de mariage pour la femme. Dans le même temps,  les décisions de Charles de Gaulle visent à mettre  fin au travail forcé et à aligner les rémunérations entre blancs et indigènes, deux objectifs parmi d’autres qui  participaient, mais à pas très lents, de l’émancipation des hommes, sans qu’il soit encore question de renoncer à l’« empire colonial».
 
<em>De Gaulle, La fabrique du héros</em> de Catherine Clément (Paru le 26 octobre 2018)
De Gaulle, La fabrique du héros de Catherine Clément (Paru le 26 octobre 2018)
©Editions Tohu-Bohu
Au fil des chapitres et au travers d’une série de focus, notamment consacrés à l’Afrique, à l’Algérie, au Liban,  Catherine Clément  retrace, dans son ouvrage, l’actualité, très chargée sur tous les fronts, qui occupe l’agenda de Charles de Gaulle en avril 1944, à commencer par la crise franco-britannique au Proche-Orient autour de la Syrie.  Très présente aussi, la volonté de refondation imminente du pays, qui appelle de très nombreuses réformes. Celle du suffrage universel au même moment n’en prend que plus de sens ! D’autant que, dans le même temps, comme on peut le visionner en visitant l’extraordinaire musée de la Libération de Paris ouvert en août dernier sur la place Denfert-Rochereau, Pétain était alors de retour à Paris pour assister, à Notre-Dame, aux obsèques des victimes des bombardements qui venaient d’atteindre la capitale. Les images d’actualité, filmées alors sous contrôle des nazis, montrent une foule certes nombreuse, mais en réalité aux sentiments très partagés !

Des archives de l’époque recèlent des informations passionnantes concernant la gestation de l’élargissement du suffrage universel aux femmes. Il est ainsi très instructif de voir s’interroger les familles politiques et les services de Renseignements généraux ! Circonspection et sarcasme sont de sortie, y compris chez les journalistes ! Les femmes sont-elles préparées ? Voire même intéressées ? A qui va profiter cette ouverture? Telle est bien la question qui compte, d’autant que les femmes vont représenter désormais plus de 60% de l’électorat et que nombre d’hommes sont encore déportés ou prisonniers, sans parler des disparus.
 
« Si c’est une faute de s’abstenir de voter, c’en est une autre de mal voter ( … ) C’est un péché de voter pour un ennemi de la religion, de la patrie et du bien général, car en votant pour lui on participe volontairement au mal qu’il pourrait faire s’il était élu. »
Extrait de « Mon devoir de chrétien » par l’Abbé E. Berty. La vie paroissiale de Sèvres.
 
La revue Cahiers d’Histoire précise que les organisations de femmes communistes, principalement l’Union des femmes françaises, issue de la Résistance, sont très actives. Leur rassemblement du Vel’ d’Hiv, en avril 1945, est resté dans les annales. Leurs militantes Maria Rabaté et Jeannette Vermeersch sont connues pour avoir poussé les femmes à s’inscrire sur les listes électorales. Jeannette, rappelle malicieusement Catherine Clément, développa par ailleurs des thèses natalistes et peu féministes qu’on pourrait assimiler aujourd’hui au mariage pour tous. Autres temps autres enjeux !

Il faut aussi compter avec les groupements de femmes catholiques qui multiplient les initiatives et activent leurs réseaux caritatifs et sociaux, l’influence du clergé et des maris étant la grande inconnue dans cette situation nouvelle.
 
Est-ce à dire que le Général visait surtout à drainer le vote des femmes sur sa propre personne ? Catherine Clément n’y croit pas. Elle rappelle d’ailleurs dans son ouvrage que le grand Charles se moquait des « politichiens ». « Charles de Gaulle n’était pas un calculateur. Sous certains aspects, il était assez naïf. Ce qui m’a frappée en étudiant son parcours, c’est la force de son instinct ! »

Et d’évoquer le projet très éphémère, mais incroyablement novateur,  fomenté entre Jean Monnet et Winston Churchill  et auquel le Général s’était rallié, visant à procéder à une fusion entre la France et le Royaume Uni pour mieux contrer l’invasion allemande en 1940. Il faudrait vraiment ressortir ce sujet au regard du Brexit, s’amuse notre interlocutrice.
 
Si ces archives existent et « parlent », il est d’autant plus invraisemblable que la question de l’octroi du vote aux Françaises ne soit vraiment analysée que depuis que le nombre de chercheuses est devenu significatif dans le milieu fermé des historiens. Autrefois, bien des ouvrages et des manuels scolaires faisaient l’impasse sur le sujet. A croire qu’il s’agissait d’un « détail » de l’Histoire » !
Aussi voit-on avec plaisir que, dans « Enseigner de Gaulle », un ouvrage publié fin 2018 par la Fondation Charles de Gaulle en lien avec Canopé, trois femmes ont participé au collectif  d’écriture. L’ordonnance de 1944 y trouve toute sa place. Et elle a même donné lieu à un petit film d’animation.(2)

Et les gagnant.e.s des élections au suffrage vraiment universel sont …
 
On lira à cet égard l’étude de Janine Mossuz–Lavau sur le vote des femmes en France entre 1945 et 1993, parue dans la Revue française de science politique, pour visualiser les tendances, les évolutions et, ici, pour connaître le résultat des courses aux premières élections municipales de 1945.

Ce sont 12 millions de femmes qui sont autorisées à y participer. Elles seront 2% de plus que les hommes à se rendre dans les isoloirs ! Les actualités télévisées et photographiques de l’époque attestent de l’effort réalisé pour que le comportement démocratique entre dans les esprits, même si quelques micro-trottoirs sont révélateurs des grands clichés macho et ironiques à combattre.
 
En 1945, l’étude mentionnée laisse voir que les électrices ont choisi un vote un peu plus conservateur que celui des hommes. Une première tendance qui évoluera au fil du temps. En 48 ans de pratique électorale, et pour la période impartie, Janine Mossuz–Lavau note la disparition du survote conservateur, l’apparition d’un survote socialiste, une plus forte réticence envers le Front national et une plus grande confiance à l’égard des Ecologistes.
 
Femmes, je vous aime… Y compris sur mes affiches
 
Les droits et la place des femmes dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale mériteraient encore bien des développements. Car, au-delà du vote et de l’éligibilité, il restait encore aux Françaises, notamment aux femmes mariées et aux travailleuses, bien des avancées à conquérir au pays dit des « droits de l’homme ».
Une de ces avancées où Charles de Gaulle se montra – aussi - précurseur est liée à sa politique de communication, qu’il soigna tout particulièrement, avec la complicité d’André Malraux, puis d’Alain Peyrefitte.

Admirer Marianne n’est jamais anodin. Et les visages féminins sont légion sur les affiches de campagne du Général. Un indice pour la route ? Connaissez-vous sa gentille mariée qui invite à dire « oui » en soutien au référendum qu’il organise en 1958 et à l’avènement de la Vème République ? Ou la petite fille au bonnet phrygien à laquelle il tend la main, et qui signale, en 1965, au travers d’un slogan jugé génial par les experts « J’ai 7 ans. Laissez-moi grandir » ? Celle-là même qui permettra au Général d’être réélu président au suffrage universel direct contre un certain François Mitterrand.  De Gaulle, fustigeant ici l’image de « vieux briscard » que ses ennemis voulaient lui accrocher dans le dos, recueillit 61% des suffrages féminins !
Ces deux affiches continuent à rôder dans les têtes de celles et ceux qui ont plus de 50 ans aujourd’hui. Cerise sur le gâteau des « terriennes » que vous êtes : elles sont signées d’un duo de jeunes femmes graphistes. Oui, oui, et retenez bien leurs noms : Marie-Francine Oppeneau et Marie-Claire Lefor.