Terriennes

Cinéma : à l'occasion du festival de Cannes les actrices noires réclament le droit à la lumière

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Parmi les seize actrices du livre collectif "Noire n'est pas mon métier", Marie-Philomène Nga, elle était l'invitée du journal Afrique, présenté par Dominique Tchimbakala, dimanche 6 mai 2018.
Crédit Tv5monde/JTA

Femme et noire, la double peine dans le cinéma français ? Dans Noire n'est pas mon métier, livre-tribune publié aux Editions du Seuil le 3 mai 2018, soit quelques jours avant le coup d'envoi du Festival de Cannes, 16 actrices dénoncent les discriminations dont elles sont la cible.

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"Il est temps de sublimer les couleurs qui sont les nôtres, de rompre avec des cloisons mentales dangereuses pour qu'enfin seules nos salles restent obscures". C'est par cette phrase que la comédienne Rachel Khan conclut sa tribune intitulée "Noires nous sommes les invisibles du cinéma français", publiée sur le site du Huffingtonpost.
 
"On est beaucoup d'actrices à en avoir marre d'être sur les bords du Mississipi, avec Mam Scarlette et les couleurs pourpres dans la tête, que notre pays c'est la France, que nos fleuves sont la Loire et la Seine. Ou la Scène !",  écrit-elle, racontant son coup de téléphone avec l'actrice Aïssa Maïga, lui expliquant avoir eu une idée. Il est temps de passer aux actes, de prendre les stylos, lui dit son amie. Ainsi nait le livre collectif Noire n'est pas mon métier, qui est sorti en ce début mai 2018, quelques jours avant qu'un tapis rouge ne se déroule sur les marches d'un palais sous les palmiers cannois. Un avatar aussi de ce #MeToo qui n'en finit pas d'onduler à travers le monde.

Des rôles aux relents néocoloniaux

Elles sont donc seize à jeter ainsi à l'encre noire sur pages blanches, leurs expériences professionnelles et intimes en tant qu'actrices et femmes afrodescendantes. Toutes se retrouvent alors à raconter comment casting après casting, on leur propose encore et toujours "tous ces personnages, qu'on nous donne à jouer, bloqués dans des cases aux relents néocoloniaux assortis d'une pointe d'exotisme sexuel".

L'autre victime. C'est la France elle-même (...) coincée dans une imagerie des siècles esclavagistes et coloniaux ...
Rachel Khan

Sur son blog, Rachel Khan dénonce une situation intenable pour notre France symbole de liberté, d'égalité et de fraternité. Car si, pour elle si  la première victime de cette exclusion, c'est le cinéma français, l'autre victime, "c'est la France elle-même (...) coincée dans une imagerie des siècles esclavagistes et coloniaux". Une phrase qui résonne alors que la même France commémore chaque 10 mai l'abolition de l'esclavage.

Elle aussi membre du collectif qui a signé ce livre, la comédienne mauritanienne Assa Sylla (Bandes de filles de Céline Sciamma sorti en 2014 ndlr) pointe du doigt le manque de représentation des actrices noires à l'écran, "Si mon père avait vu d'autres actrices noires jouer dans des films, il n'aurait pas eu peur, il aurait été plus rassuré. (...) Ce sont les productrices qui sont venues à la maison pour le convaincre de me laisser jouer".


Pour une Noire, vous êtes vraiment intelligente ! Vous auriez mérité d'être blanche ...
Extrait Noire n'est pas mon métier (Seuil)

"Pour une Noire, vous êtes vraiment intelligente ! Vous auriez mérité d'être blanche..."

"Oh la chance d'avoir des fesses comme ça, vous devez être chaude au lit ... "
"Parlez-vous africain ?", question entendue sur un plateau, "car, oui c'est bien connu, l'Afrique est un grand pays et on y parle africain !", ironise Aïssa Maïga, l'initiatrice du livre, à l'occasion d'un entretien décapant sur France Inter. Voilà parmi ces nombreuses perles rapportées de castings ou de tournages.

"Il y a parfois de la violence. Il y a des choses douloureuses que nous avons vécues, et que nous découvrons avoir en commun. Mais la manière dont nous livrons cela, c'est avec beaucoup d'humour, d'autodérision, et aussi de questionnements. Nous ne sommes pas des victimes, mais nous voulons que le public sache vraiment ce qu'est notre condition !", s'exclame Marie-Philomène Nga, invitée du journal Afrique dimanche 6 mai 2018.

Trop souvent on me demande de jouer la mama, (...) la grosse mama africaine, c'est assez dérangeant !
Marie-Philomène Nga

"Il n'est pas normal qu'en 2018 en France, au théatre, au cinéma, dans la publicité, il n'y ait pas le vrai visage de la France, celui de la diversité !". Souvent au cinéma, on la choisit pour incarner l'éternel et symbolique rôle de mère, d'ailleurs c'est elle qui était la voix de la maman du petit Kirikou, et encore dans son dernier film, Il a déjà tes yeux (réalisé par Lucien Jeanbaptiste), dans lequel elle incarne "la mama africaine". "Ce n'est pas tant le fait de jouer la maman qui est gênant, parce que j'en suis une ! Mais trop souvent on me demande de jouer soit l'infirmière, à tel point que je dis en rigolant que je sais bien faire les piqûres, soit la mama. La grosse mama, car une actrice noire est forcément grosse ! C'est la grosse mama africaine, mère d'un jeune délinquant des cités... C'est assez dérangeant ", ajoute la comédienne.

Un salaire cinq fois inférieur aux actrices blanches

Autre tabou : l'argent. Firmine Richard déclare que pour le même rôle, elle est payée cinq fois moins qu'une actrice blanche. Ce que confirme sa consoeur sur le plateau de TV5monde : "Ce n'est pas un cas isolé hélas. Déjà, vous le savez bien, les femmes sont sous-payées par rapport aux hommes dans les entreprises, alors imaginez bien, femme et noire !".

Seize comédiennes, rassemblées dans un livre, parlant d'une même voix. Le fait que le livre Noire n'est pas mon métier soit un ouvrage collectif aura sans doute plus d'effet que s'il avait été signé par une seule, "On aurait dit 'Bon celle-là elle a eu un problème, elle a déliré ou quoi ?' mais là nous sommes toutes générations confondues à vivre la même chose". Et Marie-Philomène Nga de citer ce proverbe africain, "Si tu veux aller vite vas-y seule, si tu veux aller loin, allons-y ensemble". Le 16 mai 2018, à la veille de la clotûre de l'événement cinématographique planétaire, toutes monteront d'un même pas les marches du Palais du festival à Cannes, sans film à vendre mais emplies d'une cause à défendre.

#Yaduboulot mais #Caavance (tout doucement)

<em>Noire n'est pas mon métier</em> est un recueil de témoignages publié aux éditions du Seuil. Le livre dénonce le racisme et le sexisme dont sont victimes les comédiennes noires en France.
Noire n'est pas mon métier est un recueil de témoignages publié aux éditions du Seuil. Le livre dénonce le racisme et le sexisme dont sont victimes les comédiennes noires en France.
DR
"Noire n'est pas mon métier" sorti aux Editions du Seuil, le 3 mai 2018, édité par Charlotte Rotman sur une idée d'Aissa Maïga avec Nadège Beausson-Diagne, Mata Gabin, Maïmouna Gueye, Eye Haïdara, Rachel Khan, Aïssa Maïga, Sara Martins, Marie-Philomène Nga, Sabine Pakora, Firmine Richard, Sonia Rolland, Magaajyia Silberfeld, Shirley Souagnon, Assa Sylla, Karidja Touré - France Zobda, constituées aujourd'hui en Collectif DiasporAct