Terriennes

Cinéma : mort de Stéphane Audran

Stéphane Audran et Michel Bouquet dans "La femme infidèle" de Claude Chabrol (1969)
Stéphane Audran et Michel Bouquet dans "La femme infidèle" de Claude Chabrol (1969)
(capture d'écran)

Stéphane Audran, l'inoubliable actrice du Festin de Babette et personnage de premier plan dans l'oeuvre de son ex-mari Claude Chabrol est décédée ce mardi 27 mars 2018 à 85 ans des suites d'une maladie. Portrait d'une artiste épatante.

dans

Elle apparaissait à l'écran, on ne l'oubliait plus.
Tour à tour bourgeoise vénéneuse, séductrice ambiguë, institutrice angoissée, cuisinière divine, Stéphane Audran était ce que l'on nomme "une beauté froide" dont la présence irradiait chaque scène avec une force tranquille, potentiellement dangereuse.

Avec Jean-Louis Trintignant (Les biches 1968)
Avec Jean-Louis Trintignant (Les biches 1968)
(capture d'écran)

Stéphane Audran, de son vrai nom Colette Dacheville, était née à Versailles en 1932.  Son père meurt alors qu'elle n'a que six ans. L'enfant a une santé fragile : "A l'âge de 6 ans, j'ai pourtant bien failli repartir d'où je venais : crises de coliques néphrétiques aggravées de colibacillose. ayant perdu une petite fille avant moi, Maman a mis toute sa persévérance à consolider ma santé fragile. Jusqu'à 15 ans, j'ai souffert de nouvelles crises qu'elle soulageait", écrit l'actrice en 2009 dans "Une autre façon de vivre" (Le Cherche-Midi éditions).
L'enfant, qui aime se déguiser semble avoir des dispositions certaines pour le jeu. Après ses études secondaires, elle suit les cours d'art dramatique de Charles DullinRené Simon et Tania Balachova,  où elle rencontre Jean-Louis Trintignant. Il a vingt- deux ans, elle en a vingt à peine. Ils se marient.

Et Chabrol vint...

Sa carrière connaît un coup d'accélérateur en 1959 avec sa rencontre avec Claude Chabrol.

Elle se marie avec le cinéaste en 1964. Il va la faire tourner dans une vingtaine de films, parmi ses meilleurs. "Chaque fois que je disais que j'aimerais bien faire tourner Steph [Stéphane Audran, son épouse], il y avait une espèce de veto presque systématique. On disait ah, il veut faire tourner sa femme, on connaît ça, les metteurs en scène, ils ont toujours un tromblon derrière eux qu'ils veulent coller à toutes les sauces. C'était épouvantable pour ça". Mais l'actrice est talentueuse.

Dans "Les biches" de Claude Chabrol (1968)
Dans "Les biches" de Claude Chabrol (1968)
(capture d'écran)

Il la révèle dans Les Biches en 1968, avec un Ours d’argent à la clé à Berlin. Le Monde évoque "la subtilité et la hardiesse de Stéphane Audran"
Hasard du casting, Chabrol doit remplacer l'acteur Maurice Ronet. Il choisit Jean-Louis Trintignant, qui devient, à l'écran, l'amant de Stéphane ! " Chabrol était très drôle, dira  Trintignant C'est moi qui étais un peu gêné. J'avais une scène de lit avec Stéphane ; il me disait : “Tu fais ça, tu fais ça” et il ajoutait : “Je ne demande rien aux acteurs que je ne sois capable de faire moi-même !”
 

Stéphane Audran va connaître des années enchantées avec La Femme infidèle (1969), Le Boucher (1970), La Rupture (1970) et Juste avant la nuit (1971) et  Le Charme discret de la bourgeoisie  de Luis Buñuel ( 1972),  l’Oscar du meilleur film en langue étrangère

Le maître espagnol ne cessera de louer le talent de son actrice... et son côté affable. "Excellents souvenirs de tournage : comme il était assez souvent question de nourriture dans le film, les comédiens, en particulier Stéphane Audran, nous apportaient sur le plateau de quoi nous restaurer et nous désaltérer. Nous prîmes l'habitude d'une petite pause vers cinq heures..." écrira Luis Bunuel dans son livre-souvenir "Mon dernier soupir". 
Son rôle dans Violette Nozière de Claude Chabrol, lui permet de remporter le César de la meilleure actrice dans un second rôle en 1979.
 

Le festin de Babette

Mais la quintescence de son talent d'actrice éclate sans doute dans "Le Festin de Babette" (1987) de Gabriel Axel. Film magique, sensuel, tiré d'une nouvelle de Karen Blixen. L'histoire est simple et belle. Le jeu de Stéphane Audran la rend bouleversante et universelle.

Le festin de Babette
Le festin de Babette
(capture écran)

En 1871, dans un petit port perdu de la côte du Jutland (Danemark)  Babette Hersant, cheffe dans l'un des plus grands restaurants de Paris, a dû s'exiler après l'écrasement de la Commune de Paris. Elle arrive chez un pasteur qui vit avec ses deux filles, Filippa et Martine, corsetées par un rigorisme puritain et habituées à faire la charité et à pratiquer l'enseignement luthérien. Quatorze ans plus tard, ayant gagné une somme importante à la loterie, la servante va préparer un "diner français" pour la célébration du centenaire du pasteur.
Stéphane Audran y est éblouissante d'émotion et de sobriété. En leur offrant un dîner divin, avec des mets délicats et des crus sublimes, Babette va leur apprendre que le dîner "est une sorte d'affaire d'amour, qui ne fait pas de distinction entre l'appétit physique et l'appétit spirituel".

Le film obtiendra  l'Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1988.

La première réaction après l'annonce de son décès émane du cinéaste Jean-Pierre Mocky : "Stéphane était épatante pour jouer les femmes libres et indépendantes comme elle l'était dans la vie. Je l'ai dirigée dans "Les saisons du plaisir" avec Sylvie Joly. (...) Elle était très aimée".

Une femme épatante, c'est bien cela.
Et sa filmographie nous le prouve.