Terriennes

Claudie Hunzinger lauréate du Femina, un prix de littérature né de la mysogynie du Goncourt

Claudie Hunzinger, le 6 septembre 2017. 
Claudie Hunzinger, le 6 septembre 2017. 
©Wikicommons

Avec Un chien à ma table, un roman qui allie féminisme et nature, Claudie Hunzinger remporte le prix Femina du roman français. Un prix au jury exclusivement féminin, né de l'ostensible dédain des fondateurs et des jurés de l'illustre prix Goncourt pour les écrivaines.

Réuni au musée Carnavalet à Paris, le jury exclusivement féminin du prix Femina a choisi sa lauréate au premier tour, par six voix contre trois à Grégoire Bouillier, pour Le coeur ne cède pas, enquête sur un fait divers des années 1980, la mort d'une femme qui avait arrêté de se nourrir. Un chien à ma table, des éditions Grasset, raconte comment l'arrivée d'une jeune chienne va changer la vie d'un jeune couple au fin fond des Vosges, dans l'est de la France.

Claudie Hunzinger, 82 ans, également artiste plasticienne, avait remporté en 2019 le prix Décembre avec son précédent roman, Les Grands Cerfs.

Femina 2022 : les autres lauréat.e.s

Le prix Femina du roman étranger est allé à la Britannique Rachel Cusk pour La Dépendance (Gallimard). Cette fiction raconte un huis clos entre trois couples gagnés par l'orgueil.

Le prix Femina de l'essai a été attribué à l'historienne Annette Wieviorka pour Tombeaux, autobiographie de ma famille (Seuil).

Un prix spécial a été remis pour l'ensemble de son œuvre au Franco-Polonais Krzysztof Pomian, auteur d'une somme en trois volumes, Le Musée, une histoire mondiale (Gallimard).

Les frères Goncourt, les hommes qui n'aimaient pas les écrivaines

Si la troisième sélection du prix Goncourt de littérature, dévoilée cette année le 25 octobre, respectait la parité, l'Académie reste, depuis sa création, un cercle très masculin, avec seulement 10% de femmes parmi les auteurs couronnés et une poignée de jurées.

Les écrivains Jules et Edmond de Goncourt, les frères fondateurs du prix éponyme, étaient des langues de vipère notoires. Dans leur "Journal", ils ne cessent d'évoquer la femme avec une plume trempée dans du vinaigre : "Impudique, superficielle dans la conversation, intrigante, moralement méprisable, dépourvue de sens littéraire (...) Dans le meilleur des cas, ces jolis animaux atteignent à l'intelligence du singe". 

Comment le Goncourt a accouché du Femina

La conquête de Jérusalem, par Myriam Harry, prix Femina 1904.
La conquête de Jérusalem, par Myriam Harry, prix Femina 1904.
Dans cette ambiance, rien d'étonnant à ce que, en 1904, un an après la remise du premier Goncourt, 22 femmes de lettres dénoncent la misogynie du jury pour avoir dédaigné la Française Maria Rosette Shapira, alias Myriam Harry, et sa Conquête de Jérusalem. En réaction, elle fondent le prix Femina et lui décernent leur premier prix. Myriam Harry vivra toute sa vie de sa plume.

Un jury Goncourt très masculin

En 119 ans, seules huit femmes ont été jurées du prix Goncourt. Après Judith Gautier en 1910, fille de Théophile Gautier et grande amie de Baudelaire et de Hugo, Colette est seulement la deuxième à entrer au jury en 1945.  

Première présidente de l'Académie Goncourt (1949-1954), Colette règne sur ce cercle masculin. "Avant les délibérations, racontait Edmonde Charles-Roux, deuxième présidente de 2002 à 2014, Colette téléphonait à deux ou trois amis et cela suffisait à orienter le vote". 

Sous Colette, sont élues les deux premières lauréates : Elsa Triolet puis Béatrice Beck pour Léon Morin, prêtre (1952). Aujourd'hui trois femmes seulement sur dix jurés ont leur couvert à Drouant, le restaurant parisien où se retrouve le jury : Françoise Chandernagor (depuis 1995), Paule Constant (depuis 2013) et Camille Laurens, qui a remplacé Virginie Despentes, démissionnaire en 2020. 

Colette entourée des dramaturges français Philippe Heriat, à gauche, et Armand Salacrou, à droite, lors d'un déjeuner à l'Académie Goncourt à Paris, le 5 janvier 1949. 
Colette entourée des dramaturges français Philippe Heriat, à gauche, et Armand Salacrou, à droite, lors d'un déjeuner à l'Académie Goncourt à Paris, le 5 janvier 1949. 
©AP Photo/Gerard Yvon Cheynet

La première Goncourt : résistante et "femme de"

Il faut attendre 42 ans pour voir la première lauréate du Goncourt : Elsa Triolet en 1945, pour son recueil de nouvelles Un accroc coûte deux cents francs. Le jury récompense la femme de Louis Aragon mais aussi une résistante emblématique au moment où trois jurés – dont Sacha Guitry – sont poursuivis pour avoir collaboré avec l'occupant allemand.

12 lauréates et des oubliées

Le Goncourt n'a récompensé que 13 femmes depuis sa création, dont quatre depuis 2000 : Marie Ndiaye (2009), Lydie Salvayre (2014), Leïla Slimani (2016) et Brigitte Giraud (2022). Marguerite Yourcenar, Nathalie Sarraute, Hélène Bessette, Françoise Sagan ou Annie Ernaux ne l'ont jamais reçu, quand d'autres autrices incontournables ont été couronnées sur le tard.

En 1943, Simone de Beauvoir est ainsi pressentie pour son premier roman L'Invitée. Elle se serait même acheté une robe pour l'occasion. Finalement c'est Marius Grout qui gagne. Quand dix ans plus tard, en 1954, elle est couronnée pour Les Mandarins, elle ne se déplace pas pour recevoir le prix.

En 1950, Marguerite Duras fait grand bruit avec Un barrage contre le Pacifique. Mais le jury de Colette lui préfère Paul Colin. Duras ne sera couronnée que 34 ans plus tard, en 1984, pour L'Amant. La romancière a alors acquis une telle notoriété qu'elle paraît, selon le président du Goncourt Hervé Bazin, "plus proche du Nobel que du Goncourt". 

Les prix littéraires, mais pas paritaires

Depuis 1904, sur les 395 lauréats des prix Goncourt des Lycéens, Renaudot, Médicis, Interallié, Femina, 101 sont des femmes, soit 26% (contre 10% pour le Goncourt). Depuis 2000, cette proportion monte à 35% (contre 14%).

Le Femina, avec son jury 100% féminin, a distingué 39% de femmes, tandis que le Goncourt des Lycéens en a primé 41% depuis sa création, en 1988.

Le Renaudot, qui a couronné 18 femmes en 96 ans d'existence, s'est "rattrapé" depuis 2000 avec dix lauréates. En 2021, deux femmes ont également rejoint le jury où siégeait jusqu'alors une seule femme, Dominique Bona. Tel était le souhait de Jérôme Garcin qui, en démissionnant en 2020, dénonçait "l'aberrante constitution d'un jury à 90% masculin".