Terriennes

A comme afroféministe, avec Ndèye Fatou Kane

Image inspirée de Rosie la riveteuse, icône de la culture populaire américaine, symbolisant les six millions de femmes qui travaillèrent dans l'industrie de l'armement et qui produisirent le matériel de guerre durant la Seconde Guerre mondiale.
Image inspirée de Rosie la riveteuse, icône de la culture populaire américaine, symbolisant les six millions de femmes qui travaillèrent dans l'industrie de l'armement et qui produisirent le matériel de guerre durant la Seconde Guerre mondiale.
©capture ecran

Afroféminisme ou afroféministe... Ce mot ou concept semble plus récent qu'il ne l'est réellement. Faut-il y voir une résurgence du "Black feminism" venu des Etats-Unis ? Oui et non. Les femmes noires du continent africain se reconnaissent-elles dans ce mouvement ? A l'occasion des dix ans de Terriennes, l'écrivaine et militante féministe Ndèye Fatou Kane nous donne sa définition. 

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Ndèye Fatou Kane est née à Dakar le 23 Novembre 1986. Passionnée de littérature depuis son plus jeune âge, notamment africaine, elle grandit avec les œuvres de son grand–père Cheikh Hamidou Kane, Ahmadou Kourouma, Amadou Hampâté Bâ et Aminata Sow Fall, Boubacar Boris Diop, Mariama Bâ, Wole Soyinka entre autres et bien-sûr Awa Thiam, dont l'ouvrage La parole aux négresses sera déterminant pour son engagement féministe.

Cet amour de la lecture l’amènera à l’écriture, par le biais de chroniques publiées dans son blog mais aussi dans divers webzines sénégalais (seneweb, dakaractu, lasenegalaise, agendakar, leboytownmag ...). Très présente sur les réseaux sociaux, elle poursuit des recherches à l'Université de Paris sur les masculinités et les médias et se voit décerner, en 2018, le Prix Jeunesse des moins de 35 ans qui font bouger l’espace francophone. Elle signe plusieurs ouvrages dont Le Malheur de vivre, en 2014, et un essai intitulé Vous avez dit féministe ? (2018).

Entretien avec Ndèye Fatou Kane

Terriennes : A comme Afroféminisme, quelle serait votre définition ? 

Ndèye Fatou Kane : En France, on a tendance à le situer dans les années 2010 avec l'émergence des réseaux sociaux comme twitter etc ... Moi j'ai envie de remonter plus avant, dans les années 70, en 1976, on a la création de la coordination des femmes noires, avec notamment l'écrivaine Awa Thiam, autrice de La parole aux négresses. Pour moi, c'est là qu'on peut réellement situer la naissance de l'afroféminisme en France, c'est la première fois que des femmes noires évoluent en France non plus comme sujets mais actrices de leur histoire, et se placent en antagonisme avec le féminisme blanc hégémonique.
Ensuite, en 2004, il y a la loi sur le port des signes ostentatoires, comme le voile. Cette loi représente selon moi un tournant important pour l'afroféminisme. On voit l'émergence du tryptique classe, race, sexe. Parce que la plupart des femmes racisées se voilant habitent en banlieue, donc en leur interdisant de se voiler, ces femmes se retrouvent en porte à faux avec les messages véhiculés par les pouvoirs religieux français donc blancs.
 
J'ai l'impression qu'on a un peu transposé le blackfeminism en France.
Ndèye Fatou Kane
J'ai aussi l'impression que l'afroféminisme en France est un peu le bébé du "blackfeminism" américain. Avec les traductions des livres comme celui de bell hooks Ne suis-je pas une femme ?, et il y a Angela Davis qui effectue de fréquents séjours en France. J'ai l'impression qu'on a un peu transposé le blackfeminism en France. Avec les mots dièses, on voit apparaitre aussi le mot intersectionnel. L'intersectionnalité, c'est une théorie juridique théorisée par Kimberlé Crenshaw qui vient elle aussi souvent en France. C'est important de souligner qu'il y a des points des convergences entre le blackfeminism et l'afroféminisme. Ce sont toutes des femmes noires, à la fois très éloignées et très très proches qui se battent dans un environnement qui leur nie leur spécificité d'être noire. 

Depuis l'Afrique comment regarde-t-on cet afroféminisme ? 

La ressemblance entre l'afroféminisme et les féminismes africains, c'est la lutte contre l'homogéinisation blanche. L'émergence des féminismes africains s'est faite en Afrique dans la décolonisation des savoirs. Les premières militantes féministes africains, et notamment au Sénégal, se sont rassemblées en luttant contre la mainmise de la France. C'est un peu une relation d'amour-haine entre le Sénégal et la France, si je puis dire ! Ces féministes se sont mises alors à mener des actions.
La seule convergence que je vois vraiment entre ces féministes et les afroféministes, c'est la lutte contre la blanchité.

Ici je suis une femme noire tout court, je ne suis pas africaine, ni sénégalaise. Je ne peux pas vraiment exprimer ma spécifité de sénégalaise, je suis quelque peu englobée.
Ndèye Fatou Kane

Mais ce que je regrette un peu, c'est que rien de ce qui se passe sur le terrain de l'afroféminisme en France ne nous échappe au Sénégal, en revanche, dans l'autre sens, ce n'est pas la même chose. Il n'y a pas assez de main tendue, pas assez de sororité. Si je prends mon exemple, puisque je suis sénégalaise et que je réside en France, je me considère un peu comme un outsider mais dedans. Car je me sens solidaire des luttes antiracistes comme la marche pour Adama Traore. Mais ici je suis une femme noire tout court, je ne suis pas africaine, ni sénégalaise. Je ne peux pas vraiment exprimer ma spécifité de sénégalaise, je suis quelque peu englobée.
Ici, les afroféministes luttent contre le racisme, la précarité, mais elles ne prendront pas en compte dans leur lutte la cause des Africaines qui ont quitté l'Afrique pour venir en France. C'est peut-être là que le bât blesse, à mon avis. 

Leurs combats ne sont pas les mêmes ?

Non. Si je prends l'exemple du racisme, qui est la lutte qui est la plus répandue dans la sphère afroféministe, au Sénégal, on parlera plutôt de classisme. Moi je n'ai jamais expérimenté le racisme au Sénégal, c'est plutôt l'ethnicisme, le classisme, du point de vu de la catégorie socio-professionnelle. C'est en venant en France que pour la première fois j'ai découvert ma condition de noire. Au Sénégal, je n'y pensais pas. 

Sur le continent, les filles ont de multiples luttes à mener, l'accès à l'éducation, la contraception, les mariages précoces etc... Cela n'entre pas dans l'afroféminisme ? 

Non ! Aujourd'hui quand on parle d'afroféminismes ou de "blackfeminism", ces mouvements sont à l'intersection de plusieurs foyers d'oppressions, du point de vue du genre ou de l'origine. Au Sénégal, les luttes sont bien différentes. Nous avons la loi sur la criminilisation du viol, votée il y a 2 ans. Nous sommes maintenant en plein playdoyer pour la prise en compte de l'avortement médicalisé, la lutte contre les mariages précoces.
Si je dois encore citer Awa Thiam, son ouvrage est très prégnant car c'était la première fois qu'une Africaine se mettait en porte à faux avec ces coûtumes avilissantes pour les femmes en Afrique. Pour moi, toutes ces luttes-là ne trouvent pas de résonnance ici et je ne vois pas de sororité. Ce serait important que les afroféministes, je ne dirais pas qu'elles sortent de leur lucarne anti-raciste, car c'est important qu'elles se pensent aussi comme sujets dans cette France à majorité blanche, mais ce serait important qu'elles voient aussi ce qui se passe en Afrique en faisant des féministes africaines leurs alliées, cela créerait une caisse de résonnance internationale qui soit prise en compte vraiment. 

Si on se donne rendez-vous dans 10 ans ? 

Dans 10 ans, j'espère que l'afroféminisme étendra ses tentacules partout dans le monde ! Et particulièrement en Afrique, cela me tient à coeur, j'aimerais voir une réelle sororité entre les afroféministes et les féministes africaines. La plupart des afroféministes sont d'origine africaine, ont des parents qui viennent d'Afrique, ce serait bon de revoir les acquis historiques qui ont été menés notamment dans les luttes indépendantistes.