Terriennes

Conférence internationale pour l'éducation des filles de N'Djamena : Jacqueline Moudeina, la justice dans l'âme

Jacqueline Moudeina, la voix des sans voix, l'avocate des victimes du dictateur tchadien Hissène Habré, invitée d'<em>Internationales</em> sur TV5monde, à N'Djamena, au Tchad (juin 2019).
Jacqueline Moudeina, la voix des sans voix, l'avocate des victimes du dictateur tchadien Hissène Habré, invitée d'Internationales sur TV5monde, à N'Djamena, au Tchad (juin 2019).
©Internationales (capture écran)

La condamnation à perpétuité d’Hissène Habré est sa plus grande victoire. Aujourd'hui, l'avocate Jacqueline Moudeina continue de se battre pour le dédommagement des familles des victimes du dictateur. Présidente de l’Association tchadienne pour les droits humains, elle mène de front plusieurs autres combats : contre la torture dans les prisons, la défense des "enfants bouviers" vendus comme esclaves et pour la scolarisation des fillettes.

Jacqueline Moudeina, 62 ans, est restée fidèle à l’esprit de la petite orpheline assoiffée de justice. Depuis plus de vingt ans, l'avocate se bat pour les droits des victimes de dictatures en Afrique. Un combat qui lui a valu le Nobel alternatif Livelihood et plusieurs autres prix nationaux et internationaux.

Née en 1959, fille d’un médecin décédé peu après sa naissance, elle perd sa maman à onze ans et va connaître une enfance rude. Rare fille parmi les garçons à l'école, elle passe son baccalauréat alors qu'elle est souffrante, encouragée par son proviseur. En 1979, elle intègre l'université de N'Djamena où elle étudie l'anglais. La guerre civile et l'arrivée au pouvoir d'Hissène Habré la contraignent, elle et son mari, à fuir en République du Congo.

C'est à Brazzaville, où elle va poursuivre ses études, qu'elle étanche sa soif de justice, simple militante de la section congolaise de l’Association tchadienne pour la défense et la promotion des droits de l’Homme (ATPDH). Une fois diplômée en droit de l’université de Brazzaville, elle revient à N’Djamena en 1995. Elle prend part au bureau tchadien de l’ATPDH à Ndjamena. Jacquelien Moudeina devient l’une des premières femmes assistantes juridiques et mandataires de justice au Tchad.

Traîner Hissène Habré devant un tribunal

Une seule idée la taraude : traduire devant la justice le dictateur tchadien, qui aurait lui-même violé des femmes et assisté personnellement à des séances de torture. Un rapport de la commission d’enquête tchadienne fait état de près de 40 000 personnes assassinées, 200 000 victimes de violences et torture, et des milliers de disparus.

Commence alors pour la magistrate un travail de long haleine, d'enquête pour recueillir les témoignages des victimes et de leurs proches.

En janvier 2000, Maître Moudeina dépose devant le tribunal régional de Dakar, au nom de l’ATPDH qu’elle préside depuis 2004, et de sept femmes tchadiennes, une plainte contre Hissène Habré pour actes de torture et de barbarie et crimes contre l’humanité.

Ginette Ngarbeye, une des victimes d'Hissène Habre, le 17 juillet 2013 à Dakar. 
Ginette Ngarbeye, une des victimes d'Hissène Habre, le 17 juillet 2013 à Dakar. 
©AP Photo/Rebecca Blackwell

L’avocate des opprimé.e.s devient la cible de menaces, d’intimidations et de braquages. Le site de Grands.Avocats.com rappelle qu'en 2001, lors d’une manifestation pacifique à Ndjamena contre les manipulations électorales, un soldat jette une grenade aux pieds de Jacqueline Moudeina ; elle est hospitalisée pendant près de 15 mois en France. Malgré les conseils de son entourage, elle décide de rentrer dans son pays et continue son combat.

En 2003, des intrus entrent par effraction dans son bureau et en fouillent l’intégralité. Suite à ses accusations contre le gouvernement en place en 2008, qui révélait que des enfants-soldats étaient envoyés dans la guerre contre le Soudan, elle reçoit de nombreuses menaces de mort et intimidations - elle finit par demander l’asile politique en France.

Lundi 30 mai 2016, tribunal de Dakar au Sénégal : le dictateur Hissène Habré à l'énoncé de la sentence - il est condamné à perpétuité. Une victoire pour l'histoire et pour la mémoire des milliers de victimes obtenue par Jacqueline Moudeina. 
Lundi 30 mai 2016, tribunal de Dakar au Sénégal : le dictateur Hissène Habré à l'énoncé de la sentence - il est condamné à perpétuité. Une victoire pour l'histoire et pour la mémoire des milliers de victimes obtenue par Jacqueline Moudeina. 
©AP Photo/Carley Petesch

La victoire contre le dictateur

Sur le site Afrik.com, elle se souvient du tout premier jour du procès : "Quand je l'ai vu, je n'ai rien ressenti, où plutôt du dégoût quand je l'ai vu se débattre au lieu de se présenter dignement aux juges".

Il faudra attendre le 30 mai 2016 pour que son long combat porte ses fruits. Hissène Habré est condamné à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité et torture, notamment pour viols et esclavage sexuel, ainsi que pour crimes de guerre, par les Chambres africaines extraordinaires au sein des juridictions sénégalaises. Le 27 avril 2017, une Chambre d'appel confirme le verdict et ordonne à l'ancien dictateur de payer près de 123 millions d'euros pour l'indemnisation des victimes.

Aujourd'hui encore, Jacqueline Moudeina se bat toujours pour que les autorités tchadiennes versent aux victimes ces 123 millions d’euros d’indemnités qui leur sont dus.

Ce combat exemplaire lui a valu le prix Martin-Ennals, le "Nobel des droits de l’Homme" (2002), puis le Nobel alternatif Livelihood en 2011 à Stokholm  (2011) et le prix Alison-Des-Forges de Human Rights Watch (2013).

Son engagement ne s’arrête pas là. Elle s’implique activement dans la défense des droits des enfants, des femmes et des groupes discriminés dans son pays, les violations des droits de l’Homme restant trop souvent impunis par la loi tchadienne.  Elle défend notamment les enfants bouviers. C'est ainsi que l'on désigne ces enfants d’agriculteurs vendus par leurs parents à des éleveurs qui les exploitent, entre autres pour conduire le bétail.

"Quand elle s’engage dans une cause, elle ne lâche jamais. C’est à la fois sa force et sa faiblesse. Elle va jusqu’au bout, quitte à ne pas avoir le dernier mot", raconte une proche dans un article du site de Jeune Afrique. En avril 2018, à Abidjan, c'est elle qui lit la déclaration finale du premier Congrès africain contre la peine de mort.

Plus que jamais inquiète et en colère

Invitée ce dimanche 16 juin dans l'émission Internationales sur TV5monde, la magistrate reste plus que jamais combative. Concernant l'éducation des filles, thème qui sera au centre des attentions les 18 et 19 juin à N'Djamena à l'occasion de la Conférence de l'Organisation internationale de la Francophonie, elle tient à être claire : "Il ne suffit pas d'envoyer une fille à l'école. Ca ne suffit pas de lancer des slogans comme 'Eduquer une fille, éduquer toute une nation'. Les indicateurs sont très mauvais, précise Jacqueline Moudeina, une fille sur 4 passe en secondaire".

"Les lois ne règlent pas forcément tout", ajoute Jacqueline Moudeina, qui reconnaît que ces paroles pourront étonner, venant d'une magistrate. "Ce qui entrave la scolarisation des filles, ce sont les pesanteurs socio-culturelles. Chez nous, la place d'une fille est à la cuisine. Il faut un changement de mentalité et faire comprendre aux parents l’impérieuse nécessité de scolariser leurs filles. Ne serait-ce que lorsqu’elles seront mères, elles puissent lire une ordonnance pour leur enfant", explique-t-elle sur le plateau d'Internationales depuis N'Djamena. "Il y a une loi qui interdit le mariage précoce, mais les gens contournent cette loi ! lance l'avocate. Dernièrement des gens ont été interpellés pour cela, mais ils ont produit des actes de naissance falsifiés pour dire que la fille avait 18 ans, alors qu'il s'agissait réellement d'une petite fille de 12 ans."

L'avocate, qui garde au coeur la défense des opprimé.e.s, n'hésite pas à dénoncer la situation sécuritaire de son pays, qui suscite chez elle inquiétude et colère. "Aujourd’hui, on ne parle que de sécurité. Elle prend le dessus sur tout. Les manifestations sont autorisées quand elles soutiennent le président ou le parti au pouvoir alors que rien qu’une manifestation contre la vie chère est interdite au nom de la sécurité", s'insurge encore Jacqueline Moudeina, qui tient aussi à dénoncer la torture "pratiquée dans tous les lieux de détention au Tchad".

"Aujourd'hui ma voix n'est pas écoutée, je me pose la question, est-ce que j'ai bien fait d'accepter cette Légion d'Honneur (décernée par la France sous la présidence de Nicolas Sarkozy, ndlr) si c'est pour ne pas être entendue ?" , conclut cette infatigable défenseure des droits humains, visiblement pas prête à se taire.