Terriennes

Confinement et violences conjugales : les associations et centres d'hébergement en alerte

Campagne du gouvernement français pour lutter contre les violences conjugales, avec le numéro d'appel gratuit 39-19, lancée en septembre 2019. 
Campagne du gouvernement français pour lutter contre les violences conjugales, avec le numéro d'appel gratuit 39-19, lancée en septembre 2019. 

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la maison est loin d'être le lieu le plus sûr pour nombre de femmes. La promiscuité, le huis clos, l'isolement imposés par les mesures de confinement risquent inévitablement d'engendrer une augmentation des violences conjugales. Les autorités françaises annoncent la mise en place d'un dispositif de signalement inspiré du modèle espagnol.

C'est l'évidence même. Le confinement à domicile est une mesure qui comporte des risques pour les familles au sein desquelles vit un homme au comportement violent. Beaucoup de femmes (et leurs enfants) se retrouvent aujourd'hui plus que jamais en situation de danger, sans témoins, et avec quels recours ?  

Un constat dont les autorités françaises elles-même faisaient part, et cela dès la première semaine de confinement. Pour Marlène Schiappa, la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, le confinement est "un terreau de violences". Pour protéger les victimes de violences conjugales, numéros d'écoute, plateformes gouvernementales, accompagnement dans des hébergements d'urgence et procès au pénal contre les agresseurs sont maintenus.

Ce 26 mars, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner annonce que les femmes pourront signaler les violences dont elles sont victimes directement dans les pharmacies pour déclencher l'intervention des forces de l'ordre, un dispositif inspiré du modèle espagnol intitulé Mascarilla-19 : 

Le 3919, numéro national pour les femmes victimes de toute forme de violences (sexuelles, conjugales, psychologiques, etc.) a dû être temporairement suspendu durant la première semaine, le temps de mettre en place le télétravail pour les écoutantes. Il est à nouveau opérationnel depuis le 21 mars.
 
Souvent, ce sont des femmes qui appellent pour parler de leurs angoisses parce qu'elles sont confinées avec leur agresseur.
Françoise Brié, Fédération nationale Solidarité Femmes

"Cinq personnes sont en ligne le matin, et cinq l'après-midi. Si on peut augmenter les effectifs, on essayera de le faire, bien sûr", nous précise Françoise Brié, la présidente de la Fédération nationale Solidarité Femmes (FNSF), qui regroupe 67 associations de lutte contre les violences faites aux femmes. "Depuis le début du confinement, les écoutant.e.s nous signalent un regain d'appels. Souvent, d'ailleurs, ce sont des femmes qui appellent pour parler de leurs angoisses parce qu'elles sont confinées avec leur agresseur", nous dit-elle. 

L'accueil des femmes victimes dans des centres d'hébergement est un enjeu crucial. "Ils restent tous ouverts et des femmes y sont hébergées avec leurs enfants. Il y a eu de nouvelles entrées la semaine dernière, même si la plupart de ces maisons affichent complet. Nous avons 2800 places d'hébergement dans le réseau "Solidarité Femmes" en France", précise Françoise Brié. 
 

Le face-à-face avec les agresseurs ne peut que favoriser un terreau de violences, c'est certain.
Françoise Brié

En plus du 3919, il faut savoir qu'en cas d'urgence, il est possible d'appeller le 17 ou de se rendre sur la plateforme arretonslesviolences.gouv.fr, qui permet aux victimes de violences de dialoguer avec les forces de l'ordre de manière anonyme, 24h/24 et 7 jours/7, nous rappelle la responsable du 3919. Elle nous apprend que quelques interventions de la police ont eu lieu en début de semaine, notamment dans la ville d'Aix-en-Provence. "A Cergy aussi, on a fait entrer des femmes en hébergement en urgence", ajoute-t-elle. 

Le piège du confinement

Si le confinement se prolonge, les risques d'une augmentation de ces violences sont accrus. "Le face-à-face avec les agresseurs ne peut que favoriser un terreau de violences, c'est certain. Les femmes ont moins de stratégies possibles pour se mettre en sécurité, elles peuvent moins sortir, il n'y a pas les moments où les agresseurs sortent pour leur activité professionnelle, ou lorsqu'elles sortent pour travailler. Le confinement peut générer des tensions qui peuvent aboutir à des situations de violence", confie Françoise Brié.

Le huis clos, c'est aussi moins de témoins, moins de preuves en cas de crise : "C'est un conseil que l'on donne aux femmes, récupérer autant que possible un maximum de preuves, d'enregistrements audio ou de photos, par exemple, si elles sont blessées, qu'elles pourraient envoyer à leur référente dans une association et qui pourraient servir plus tard". 

Des moyens supplémentaires sont-ils envisagés par les autorités ? "Un état des lieux est en cours. Nous remontons ces informations aux autorités qui envisagent d'augmenter les moyens pour faire face à cette situation. Il y a déjà des départements où des places d'hébergement supplémentaires vont s'ouvrir, ainsi que des nuités d'hôtel", nous répond la présidente du réseau Solidarité Femmes

Viols conjugaux et confinement

Le confinement, "période de grand stress" où l'on se retrouve cloîtré chez soi avec des possibilités de sortie réduites, peut également réveiller des souvenirs traumatiques chez les anciennes victimes de violences, estime Caroline De Haas, membre du collectif #NousToutes. 

"J'ai reçu plusieurs témoignages de femmes qui me disent 'Je suis terrorisée quand je suis enfermée. J'ai besoin de sortir'", indique-t-elle, en s'inquiétant d'une éventuelle augmentation "des cas de viols conjugaux"

"S'il n'est pas conseillé de sortir, il n'est pas interdit de s'enfuir", lit-on dans un des nombreux visuels que le collectif féministe partage régulièrement sur les réseaux sociaux. 

 

Risque de "décompensation"  

Marie Cervetti est présidente de l'association "Une femme, un toit" qui gère des maisons d'accueil destinées aux jeunes femmes, victimes de violences sexistes ou sexuelles. Ce qu'elle observe pour l'instant, "ce sont surtout des pressions, notamment familiales. Certaines des jeunes femmes que l'on héberge reçoivent des messages qui leur disent "rentre à la maison, tu seras mieux, on sera gentil avec toi". 
 

Ma principale inquiétude, c'est la décompensation, c'est-à-dire qu'il y a le risque que l'une d'elles "pète un câble", et les tentatives de suicide.
Marie Cervetti, Une femme, un Toit

Marie Cervetti tient aussi à rassurer : aucune des maisons d'accueil n'a fermé : "Notre centre situé en région parisienne, Les Universelles, possède 60 lits, occupés par des jeunes femmes qui ont entre 18 et 25 ans, avec une moyenne d'âge de 20 ans. Le centre est complet. Le personnel administratif fonctionne en télétravail. Mais les autres personnels, d'hygiène ou les éducatrices, vont sur place". 

Pour elle, le combat principal "est de continuer à accueillir ces jeunes femmes, car c'est le seul moyen de les mettre en sécurité et de les protéger. Mon souci, c'est que si cette période de confinement dure, elles sont dans de petites chambres, certaines n'ont pas la télé, elles sont très démunies, certaines n'ont rien. Ma principale inquiétude, c'est la décompensation, c'est-à-dire qu'il y a le risque que l'une d'elles "pète un câble" et les tentatives de suicide."

Si de nouveau cas se présentent, où vont aller ces jeunes femmes ?
Marie Cervetti

 Mais ces lieux d'accueil sont aussi des endroits de "sociabilisation extraordinaire". "Quand l'une d'elles est très déprimée, il y en a souvent une autre qui lui remonte le moral. Après je crois qu'il faudra penser très vite à un lieu d'écoute psy, qu'il faudra développer pour que les femmes isolées puissent être écoutées, soutenues. Chez nous, on a mis en place des numéros d'astreinte, elles peuvent nous appeller à n'importe quelle heure", nous confie-t-elle. 

Une inquiétude cependant : si des cas de coronavirus se confirment parmi les membres du personnel qui intervient dans ces centres d'accueil, cela va devenir compliqué, car il y aura des absences. D'ailleurs, concernant les mesures de protection, les masques ou les gels, "les informations sont encore contradictoires. On a peur de contaminer des femmes que l'on héberge". Et puis surtout la plus grande crainte, c'est pour les prochaines semaines : "Si de nouveau cas se présentent, où vont aller ces jeunes femmes ? On nous annonce (les autorités) que des chambres d'hôtel sont réservées, mais qu'en-est-il des femmes victimes de violences ? C'est un peu comme si on zappait cette problématique". 

De son côté, la "Fondation des Femmes" lance un appel aux dons destiné à pallier les urgences. "Confinées avec leur agresseur, les femmes auront plus de difficulté à appeler à l’aide, et parallèlement plus de besoins. Certaines devront rapidement trouver un hébergement de secours, alors que les centres d'hébergement, en nombre déjà insuffisant, sont actuellement confinés.", lit-on dans le communiqué de l'association, qui appelle notamment les entreprises, à donner "des moyens matériels et financiers". Rendez-vous sur le site de la fondation > www.fondationdesfemmes.org.