Terriennes

Corée du nord : les femmes violées par des policiers et fonctionnaires, un crime généralisé selon Human Rights Watch

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©S.Golstein

Des femmes régulièrement violées par des policiers ou des fonctionnaires dans une impunité la plus totale. Voilà ce que révèle une enquête de Human Rights Watch sur les abus sexuels perpétrés en Corée du Nord . L'ONG a recueilli les témoignages d’une soixantaine de transfuges nord-coréens, essentiellement des femmes, mais aussi des officiels ayant fui le pays depuis l'arrivée au pouvoir de Kim Jong Un.

"Chaque soir, des femmes étaient forcées de partir avec un gardien et étaient violées", raconte une victime, dont Human Rights Watch a recueilli le témoignage.
"Un gardien de la prison ouvrait la cellule. Je me tenais très tranquille, je faisais comme si je n'avais pas remarqué, j'espérais que je ne serais pas celle qui serait obligée de le suivre", poursuit la jeune femme, trentenaire, qui fut emprisonnée dans un centre de détention frontalier. 
 
C'est si fréquent que personne ne pense que c'est grave. On ne se rend même pas compte qu'on souffre.
Témoignage d'une victime d'abus sexuels en Corée-du-Nord
"Quand ça leur prenait, les gardes sur les marchés ou les policiers me demandaient de les suivre dans une pièce vide, à l'extérieur du marché, ou dans un autre endroit de leur choix", se souvient une autre transfuge, une quadragénaire qui vendait des textiles sur les marchés, précisant alors qu'elle était traitée comme un jouet sexuel "à la merci des hommes".
"C'est si fréquent que personne ne pense que c'est grave. On ne se rend même pas compte qu'on souffre -
poursuit-elle- Mais on est humaines. Alors des fois, sans crier gare, on pleure la nuit et on ne sait pas pourquoi."
"Des femmes assises dans un centre de détention provisoire géré par la police. Les détenus sont généralement contraints d'assumer cette position dans les centres de détention provisoire et de détention provisoire", nous dit la légende de Human Rights Watch.<br />
 
"Des femmes assises dans un centre de détention provisoire géré par la police. Les détenus sont généralement contraints d'assumer cette position dans les centres de détention provisoire et de détention provisoire", nous dit la légende de Human Rights Watch.
 
(c)captureecran/HRW
C'est justement cette citation que Human Rights Watch a repris comme titre pour son enquête " You Cry at Night, but Don’t Know Why" ("Tu pleures la nuit sans savoir pourquoi"). L'ONG basée aux Etats-Unis a interrogé 54 Nord-Coréennes qui ont fui le pays après 2011 (lorsque le dirigeant actuel, Kim Jong Un, est arrivé au pouvoir) ainsi que 8 anciens responsables nord-coréens ayant également quitté le pays. Ce rapport de 86 pages dépeint un sombre tableau des viols et autres abus perpétrés par les agents de l'état, personnels de sécurité, tels que les gardes-frontières mais aussi des civils en position d'autorité. Un constat : le crime est généralisé, et ceux qui s'en rendent coupable bénéficient d'une impunité totale.

Des pratiques déjà évoquées dans un précédent rapport publié en février 2014 et réalisé par la commission d’enquête de l’ONU sur les violations des droits de l’homme en Corée du Nord qui appelait à saisir la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité.

Dictature et impunité totale

Les femmes se retrouvent donc en première ligne. Que ce soit dans les rangs que composent les transfuges (ou défecteurs), ces personnes qui tentent et parfois réussissent à fuir le pays vers la Chine ou la voisine du sud, que parmi les nouveaux acteurs de l'économie parallèle dite "privée", la vaste majorité est composée par des femmes.

Pour celles qui se font prendre pendant leur tentative d'exil, la punition passe non seulement par la torture et la détention, mais systématiquement par le viol.

Des policiers surveillent les marchés "privés" nord-coréens, en majorité tenus par des femmes, et autorisés depuis quelques années par le régime de Pyongyang. (image extraite du rapport de Human Rights Watch)
Des policiers surveillent les marchés "privés" nord-coréens, en majorité tenus par des femmes, et autorisés depuis quelques années par le régime de Pyongyang. (image extraite du rapport de Human Rights Watch)
(c)captureecran/HRW


Des abus sexuels aussi dénoncés au quotidien, partout à travers la Corée-du-Nord où l'on peut retrouver ces petits marchés dits "privés" ou "libres", autorisés par le régime depuis plus d'une dizaine d'années. Ils sont à peu près 400 à travers le pays et permettent à près d'un million de commerçante de travailler, ou du moins de tenter de subvenir aux besoins de leur foyer. Une liberté sous surveillance qu'elles paient au prix cher.

La plupart des femmes interrogées par Human Rights Watch et qui travaillaient sur ces marchés expliquent que le seul moyen d'échapper à ces abus et de continuer à vendre leurs produits était soit d'avoir un père puissant et adoubé par le régime, soit de se marier avec un proche du pouvoir. Même punition pour les contrebandiers qui  font transiter des marchandises à la frontière avec la Chine : ce commerce n'est rendu possible qu'à coups de pots-de-vin ou de faveurs sexuelles, dont profitent toute une chaîne d'hommes influents, "gérants d'entreprises publiques, militaires déployés sur les marchés ou dans les postes de contrôle routiers, policiers, magistrats, ou encore  des contrôleurs à bord des trains", précise l'ONG.

D'autres témoignages confirment ces abus systématiques, par ceux-là même qui s'en sont rendus coupables. Exemple, celui de Goh Myun Chu, un ancien agent de haut rang de la police secrète ayant fait défection. Il rapporte que dans les années 2000, il avait l'habitude de rejoindre une fois par mois un petit groupe de collègues dans une chambre d’hôtel à Pyongyang. Une fois la fête bien avancée dans la nuit, ils choisissaient leurs actrices préférées dans les films qu’ils venaient de regarder, puis demandaient au personnel de l'hôtel de les faire venir. "Celles que nous avions sélectionnées étaient dans l’heure devant la porte de notre chambre. Aucune ne s’est jamais refusée à nous. A l’époque, je m’imaginais qu’elles étaient tout naturellement heureuses que nous les ayons choisies. Nous étions puissants, influents. On les payait. Et elles savaient que si elles nous plaisaient bien, alors celles qui avaient un problème ou voulaient une faveur pouvaient compter sur nous", raconte-t-il. 

Dans cette société nord-coréenne, profondément hiérarchisée et patriarcale, les valeurs traditionnelles de déférence envers l'autorité sont prégnantes. Autrement dit, la peur de l'uniforme fait loi.

Pas de #MeToo en Corée-du-Nord

En Corée du Nord,  un viol n'est considéré comme tel qu'en cas d'utilisation de la violence, lit-on dans ce rapport d'HRW.

"La violence sexuelle en Corée du Nord est un secret de polichinelle, largement toléré et non traité", déclare Kenneth Roth, directeur général de HRW. "Les Nord-Coréennes diraient probablement Me Too si elles pensaient pouvoir obtenir justice mais la dictature de Kim Jong Un les réduit au silence", ajoute-t-il.

 
"La Corée du Nord pourrait arrêter le viol et les abus sexuels sur les femmes demain si elle le souhaitait. Mettre fin au viol ne signifie rien de plus radical que le changement de régime. C'est faisable si Kim Jong Un décide simplement de ne plus l'accepter", écrit-il via son compte Twitter.

La déferlante mondiale #MeToo contre les abus sexuels faits aux femmes n'a pas traversé les barbelés des frontières de la Corée-du-Nord, état policier, où la dissidence n'est pas tolérée et les médias sous contrôle.
 
La Corée-du-Nord garantit des droits de l'Homme authentiques.
Formule utilisée par le régime de Pyongyang

Neuf hommes seulement ont été condamnés pour viol en Corée du Nord en 2009, sept en 2011 et cinq personnes en 2015, d'après des données officielles fournies à l'ONU par Pyongyang.

"Alors que les officiels nord-coréens semblent penser que des chiffres si ridiculement bas démontrent que leur pays est un paradis libre de toute violence, ces statistiques sont surtout une condamnation sans appel de leur incapacité totale à s’attaquer à la violence sexuelle dans le pays", s’alarme l’ONG.

Les autorités nord-coréennes expliquent qu'elles garantissent "des droits de l'Homme authentiques". Pour "le dirigeant suprême" nord-coréen, l'Occident n'a tout simplement pas le droit d'imposer ses normes au reste du monde. Pourquoi se mêler en effet des affaires d'un pays qui a subi dans les années 1990 une famine faisant de 900 000 à 2 millions de morts, et qui retient dans des camps entre 80 000 à 120 000 prisonnier.e.s politiques ...