Terriennes

Corps des femmes, sexualité féminine : et si l'algorithme de Youtube était sexiste ?

A gauche, Juliette Trésanini, à droite Maud Bettina-Marie, les deux comédiennes de la chaîne <em>Parlons peu mais parlons-en</em>, sur Youtube, qui abordent avec humour et dérision des sujets autour de la sexualité ou de santé féminines.
A gauche, Juliette Trésanini, à droite Maud Bettina-Marie, les deux comédiennes de la chaîne Parlons peu mais parlons-en, sur Youtube, qui abordent avec humour et dérision des sujets autour de la sexualité ou de santé féminines.
©Capture d'écran/Youtube

Alors Youtube, c’est quoi le problème avec le corps des femmes ? Règles, seins, clitoris, santé ou sexualité féminines, dès qu’une vidéo aborde ces thématiques, la plate-forme mondiale de films en ligne supprime les publicités automatiques, pourtant si précieuses pour la rémunération de leurs créatrices. En cause : une histoire d’algorithme… Derrière le mot-clé #MonCorpsSurYouTube, des Youtubeuses dénoncent cette différence, ou erreur … d’appréciation.

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Elles ont des milliers, atteignant parfois le million, d’abonné.e.s, et leurs vidéos "cartonnent"sur la Toile. Et elles sont de plus en plus nombreuses, ces « Youtubeuses » dernière génération, à évoquer, sur un ton humoristique ou didactique, tout ce qui concerne de près ou de loin ce que certains (et aussi certaines) qualifient encore de « problèmes de bonne femme ». Nous dirons ici, plutôt, des sujets traitant de sexualité féminine ou du corps féminin.
 
Derrière ce succès 3.0, se cachent quelques zones d'ombre. Sur leurs chaînes Youtube, leurs vidéos, se retrouvent quasi-systématiquement démonétisées, c’est-à-dire privées des publicités qui permettent de générer des revenus. 

#MonCorpsSurYoutube

Fin mai, les Internettes, un collectif créé il y a deux ans pour valoriser la création féminine sur le web, décide de lancer un mot-clé sur les réseaux sociaux, #MonCorpsSurYouTube.

Sur le plateau de TV5MONDE, Amélie Coispel, co-fondatrice des Internettes et Marine Périn, dite Marinette, YouYubeuse reportère qui rend compte de l’actualité "sociale, politique" des femmes, sont d'accord sur les obstacles mis à l'émergence des femmes sur la toile : « Il y a un double frein pour les femmes sur Internet. Elles y ont peu de visibilité et donc peu de modèles, à l’image de ce qu’il se passe dans la société en général. » explique Amélie Coispel. Tandis que Marine Périn constate que « les plus gros vidéastes sont des hommes et qu’ils s’entraident… »


Amélie Coispel explique ce phénomène : « Des vidéos démonétisées, ce sont donc des vidéos qui ne seront pas dans les ‘tendances’ (le trend, ndlr), qui manqueront de visibilité et surtout qui n’apporteront aucun revenu financier. Aujourd’hui, Youtubeur est devenu un vrai métier à part entière, certain.es font leurs 35 heures en préparant et postant des vidéos sur les réseaux sociaux et les plate-formes vidéos, et en tirent leurs ressources principales. Ces personnes là font des films sur des sujets tels que l’endométriose, ou sur les poils, les règles, et ne perçoivent pas d’argent parce que Youtube les censure. »

Au vu du buzz provoqué par le hashtag, Youtube a tenu à s’expliquer, via un communiqué. « Il s’agissait d’une réaction très rapide, un peu bâclée, comme écrite sur un coin de table. Leur réponse, c’est de remettre la faute sur les annonceurs. Ce qui est totalement hypocrite, car il y a des contenus qui sont au préalable déjà sponsorisés, par des marques ou autres, et qui se retrouvent démonétisées par Youtube » , nous dit la co-présidente des Internettes.

Depuis le coup d’envoi de cette campagne, les témoignagnes de  Youtubeurs et surtout Youtubeuses s'accumulent, racontant à chaque fois le même scénario, leur vidéo a été démonétisée dès la mise en ligne, puis retour des pubs, mais quelques jours plus tard.
Parmi ces exemples : plusieurs vidéos de la chaîne Parlons peu mais parlons !, des deux comédiennes Juliette Tresanini et Maud Bettina-Marie, qui mettent en scène des sketches, sur le mode humoristique, des sujets aussi bien drôles que plus graves. Qu'il s'agisse de cancer du sein ou de l'endométriose (vidéo qui affiche plus d'un million de vues), même sanction : démonétisation dans un premier temps, puis quelques jours après, la pub réapparaît, dans le meilleur des cas.
« Cette démonétisation, elle se fait en deux temps, nous précise Amélie Coispel, tout d’abord, c’est un algorithme automatique qui repère des mots, ou des images qui sont jugées, ou catégorisées comme choquant. Et puis un peu plus tard, surtout s’il y a des demandes, il y a une intervention humaine. Et là, c’est un peu au jugé, selon la personne qui s’y colle. La personne de Youtube peut dire si finalement la vidéo peut être précédée par de la pub ou non. »
« Ce sont les premières 24h de la mise en ligne d’une vidéo qui sont capitales, pour être dans le pic des tendances, le nombre de vues etc… Donc mêmes remonétisées, on ne récupère pas l’argent qu’on a perdu pendant ce temps-là, très court. C’est une bonne chose certes, mais ça arrive trop tard, ce n’est pas suffisant, ajoute la porte-parole des Internettes, C’est pourquoi, nous souhaiterions que Youtube revoit son algorithme automatique. Pourquoi certains mots ou certaines images sont systématiquement impactées ? Je prends un exemple tout simple. Si je fais une vidéo sur les paillassons et que dans le titre je mets vagin, ça aura beau être une vidéo sur les paillassons, et bien elle sera démonétisée en raison du mot vagin ! Cela n’a aucun sens ! ».

Cette vidéo m'a demandé beaucoup d'investissement, et ne m'a rien rapporté. J'ai renoncé à en faire une autre sur l'excision.
Cali, chaîne Calidoscope sur Youtube

Cali, de la chaîne culture et société Calidoscope, a ainsi vu son mini-doc sur l’avortement dans le monde censuré et passer en « interdit aux - 18 ans ». De quoi réduire considérablement l’audience de ce contenu, pourtant réalisé à but informatif, s’adressant à tous, et notamment aux plus jeunes.

La créatrice jointe par Terriennes nous raconte comment elle a vécu cette expérience : « J'avais envie de parler de l'avortement en France, c'était une manière de montrer qu'il fallait se battre pour ce droit et qu'il était menacé. J'avais comme projet de faire une vidéo du même type sur l'excision, mais sachant qu'elle sera systématiquement démonétisée, et que j'ai besoin de ressources, j'ai renoncé, car il faut bien que je vive, je ne peux pas me permettre de le faire gratuitement. Je l'ai fait pour l'avortement, en ayant conscience que j'allais être démonétisée, j'ai travaillé dessus pendant trois mois ! L'autre mauvaise surprise c'est aussi qu'elle passe en plus de 18 ans, pourtant j'avais fait attention à ne pas mettre d'images choquantes. Cette vidéo m'a demandé beaucoup d'investissement, et ne m'a rien rapporté. Pourtant cette vidéo est éducative. D'ailleurs, certaines écoles la diffusent lors des cours d'approche à la sexualité ainsi que dans des centres de planning familial. »

Même ton désabusé du côté d'une autre Youtubeuse, « Je m’étonne plus, je prends même plus la peine de demander la vérification », poste Clemity Jane sur son compte twitter, « Même les vidéos ne présentant pas de sextoys, comme celle sur le vaginisme sont censurées ».

Sur YouTube, tout créateur qui respecte "les critères des programmes partenaires" peut en théorie monétiser ses vidéos. Début 2017, de nombreux annonceurs ont quitté la plateforme après avoir remarqué que leurs publicités apparaissaient dans des contenus haineux, d’apologie du terrorisme, entre autres. Depuis, Youtube a durci ses règles. Les annonces ne sont diffusées par défaut que sur des contenus que la plateforme juge « sûrs ». Dans sa charte publicitaire, YouTube détaille ne pas monétiser les vidéos présentant « un caractère sexuel très prononcé », comportant par exemple des scènes de nudité, parties du corps ou simulations sexuelles. Ne sont pas non plus adaptés à la publicité « les contenus présentant des jouets et des objets sexuels ou qui traitent explicitement de sexe », sauf s’il s’agit de vidéos d’éducation sexuelle.

Bisou intime plutôt que cunnilingus

La solution se présente parfois sous forme de stratégie du contournement, comme le raconte la comédienne Juliette Tresanini, (stratégie expliquée via la vidéo qui suit par les deux comédiennes, ndlr). Dans un de ses scketches, elle a volontairement choisi de parler de « bisou intime » plutôt que de « cunnilingus », « alors que notre vidéo sur la fellation est acceptée. C’est une grosse hypocrisie. » Une précision, de taille (oui, oui jouons sur les mots), cette vidéo a pour titre la "fefellation", elle a enregistré depuis 2015 plus de 4 millions de vues. Aujourd'hui, elle aussi est démonétisée.

Alors, fe(fe)llation oui, mais les règles non ?
La vidéo sur l'Histoire des règles réalisée par Charlie Danger, qui anime depuis 2013 la chaîne Les Revues du monde, une chaîne de vulgarisation sur l'Histoire et l'archéologie (313 000 abonnés, ndlr), a subi le même sort.

Quand un "call" de démonétisation apparaît, ça plombe complètement la vidéo, sa visibilité, son référencement et ses chances d'atteindre son nombre de vues normal.
Charlie Danger, Youtubeuse, Les revues du monde

Pourtant, là aussi, la vidéaste avait pris ses précautions, anticipant la quasi-certaine démonétisation de sa vidéo: « J'avais par exemple envisagé de montrer dans mon film des images des campagnes de publicité pour des serviettes hygiéniques où le flux menstruel est désormais montré de couleur rouge, et non plus en bleu comme jusqu'ici, ce qui est un vrai changement dans l'histoire des menstruations, mais finalement j'avais renoncé en imaginant que ces images provoqueraient une démonétisation de la part de Youtube. Et bien malgré tout, elle a été démonétisée dès sa mise en ligne. J'ai fait une réclamation, elle a été finalement remonétisée quelques jours plus tard . Nous, en tant que vidéastes, on fait nos plus grands nombres de vues dès les premières heures. Sans ces annonces, on touche beaucoup moins nos audiences, notre public, notre vidéo reste comme cachée. Quand un "call" de démonétisation apparaît, ça plombe complètement la vidéo, sa visibilité, son référencement et ses chances d'atteindre son nombre de vues normal

Charlie Danger, comme beaucoup de ses consoeurs et confrères, vit essentiellement de ses vidéos, et voit ses ressources diminuer au fil des décisions algorithmiques de Youtube. Elle s'interroge : comment se fait-il que la vidéo d'un autre réalisateur avec lequel elle collabore d'ailleurs, ait pu, elle, rester monétisée pendant des semaines  ?

La vidéo en question traite de sexe au Moyen-âge et s'appuie sur des images pour le moins explicites, et celà dès la miniature (image fixe qui s'affiche à l'écran avant la mise en lecture,ndlr). Son auteur, Nota Bene, alias Benjamin Brillaud, lui même s'en est étonné : « Pourquoi cet algorithme à deux vitesses ? » a-t-il tweeté. Sa vidéo a finalement été démonétisée, trois semaines après sa mise en ligne, de quoi lui laisser le temps d'enregistrer un joli succès, avec plus de 2 millions de vues.

Les femmes en première ligne

« On se rend compte que les premières touchées sont souvent les femmes, confirme Amélie Coispel, même des vidéos prônant la « body positivity », ou l’acceptation de son corps, se retrouvent démonétisées. Cela va bien plus loin. Ce ne sont pas seulement les contenus présentés comme choquant qui sont concernés. C’est vraiment quelque chose qui est plus large que le contenu sexuel. »
 

Quand il s’agit de s’approprier son corps, de prendre la parole et donc un peu de pouvoir, là ça ne le fait plus !
Amélie Coispel

« Tous les réseaux sociaux sont concernés. C’est assez incroyable. Parfois avant certaines vidéos, on voit des femmes dénudées dans des publicités pour de la lingerie, ou du simple café ou autre, et cela ne pose pas de problème, mais quand il s’agit de s’approprier son corps, de prendre la parole et donc un peu de pouvoir, là ça ne le fait plus, s’exclame-t-elle, Quand on a lancé le hashtag, sur Instagram, si on cliquait dessus, s’affichait un message d’alerte, indiquant que les contenus utilisant ce hashtag n’étaient pas visibles car susceptibles d’être choquants ».

Dans un article du Temps, on comprend que la question va au-delà des sujets abordés par les créatrices. Depuis des années, les femmes peinent à se faire une place sur YouTube. Une poignée d’entre elles est connue du grand public, quand de nombreux hommes cumulent les vues. Cet écart est pointé du doigt par le journaliste Vincent Manilève dans son livre YouTube derrière les écrans: « Reflet de la société, YouTube et une partie de son public n’aident pas les femmes à oser se lancer. En 2017, l’on ne comptait malheureusement que treize créatrices parmi les cent chaînes les plus suivies en France et en 2015, le festival de Néocast n’a convié que quatre femmes… pour 51 hommes. »

De passage dans les locaux de Tv5monde, dans le cadre d'une conférence d'information sur Youtube et les médias, un porte-parole de la plate-forme, interrogé sur cette polémique, nous répond qu'il faut remettre cette question dans son contexte, « Ce sont des millions de vidéos qui sont publiées chaque jour dans le monde, cela demande une vérification gigantesque, et donc après les problèmes rencontrés sur des vidéos 'style terrorisme', 'violentes' ou montrant des corps dénudés, la politique de Youtube a été de resserrer son contrôle et de restreindre la monétisation, mais qu'il s'agit en effet d'un vrai sujet et qu'une réflexion est en cours... »

« Tant que youtube n’aura pas accepté de revisiter son algorithme, nous restons mobilisées, car le problème est bien plus large »
, conclut la co-présidente des Internettes. Aujourd'hui, plus de 50% du public de Youtube est féminin, et sur un milliard d'utilisateurs.trices par mois, ça commence à faire du monde. Qu'on se le dise ...

@Imourgere