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Covid-19 : et si on rémunérait le travail des femmes à la maison pendant la crise ?

Peu après la fermeture des écoles, dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 en Allemagne, toute une série de blogueuses et militantes ont publié sur internet des factures envoyées aux autorités publiques, accompagnées d’un mot-dièse:<a href="https://twitter.com/search?q=%23CoronaElternRechnenAb&src=typed_query" rel="noopener noreferrer nofollow" target="_blank">#CoronaElternRechnenAb</a> (traduction "<em>les parents règlent les comptes du corona")</em>
Peu après la fermeture des écoles, dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 en Allemagne, toute une série de blogueuses et militantes ont publié sur internet des factures envoyées aux autorités publiques, accompagnées d’un mot-dièse:#CoronaElternRechnenAb (traduction "les parents règlent les comptes du corona")
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La crise sanitaire expose l’urgence d’une meilleure reconnaissance du travail invisible à la maison. Cette situation sans précédent a "spectaculairement remis en lumière l’importance du travail domestique, transparent car gratuit, et donc non reconnu et non valorisé. Un travail effectué aux deux tiers par des femmes", relève Michèle Bovolenta, une des organisatrices de la grève des femmes de juin 2019 en Suisse. 

Le mouvement a choqué, au pays qui a inventé l’expression «Rabenmütter», les «mères corbeaux», qui négligent leurs enfants au profit de leur emploi. Peu après la fermeture des écoles, dans le cadre de la lutte contre la Covid-19 en Allemagne, toute une série de blogueuses et militantes en vue ont publié sur internet des factures envoyées aux autorités publiques. Leurs factures. Accompagnées d’un mot-dièse:#CoronaElternRechnenAb, soit «les parents règlent leurs comptes» – le jeu de mots est le même en allemand.
 

Si je me plains, qu’est-ce que cela va changer dans ma relation avec mon enfant? Ce sont les injonctions sociales qui permettent de garder le contrôle sur les femmes.
Kate Lindley, militante féministe genevoise

«Trois enfants à qui je fais l’école depuis six semaines, c’est autant de temps que je ne travaille pas pour mon entreprise,écrit Anderl, de Munich. Six semaines pour 12 423,60 euros, c’est une bonne affaire pour l’Etat. Je ne décompte même pas l’argent que j’ai fait perdre à ma société en remplaçant les profs.» Un modèle de facture est téléchargeable, avec des taux horaires à cocher.

«Cette action vise à quantifier, avec des exemples, ce que vaut le travail parental (qui est statistiquement en majorité maternel) en euros», explique sur son blog l’autrice Patricia Cammarata, fer de lance de la campagne, qui n’en revient toujours pas des torrents d’insultes qu’elle a essuyés sur les réseaux sociaux. «Beaucoup de femmes m’attaquent. Et comment faisaient nos grands-mères pendant la guerre, dit l’une. Mais pourquoi avez-vous eu des enfants, dit l’autre»… Ah, ce piège du travail domestique qui doit être un acte d’amour!

En Suisse, des calculs ont établi à 7800 euros par mois le coût réel du travail domestique, selon Kate Lindley, militante féministe genevoise très active dans la question du «care», et qui a récemment organisé un atelier sur les charges des mères. «Si je me plains, qu’est-ce que cela va changer dans ma relation avec mon enfant? Ce sont les injonctions sociales qui permettent de garder le contrôle sur les femmes.»
 

Le travail non rémunéré a explosé avec la crise sanitaire

En réalité, la crise du Covid ne va pas remettre sur le tapis la question d’un salaire maternel, dont le risque est de renvoyer les femmes au foyer, pointe une des organisatrices de la grève de 2019, Michèle Bovolenta. Ni même la question d’un revenu universel, un peu plus consensuel. Mais elle a spectaculairement remis en lumière l’importance du travail domestique, transparent car gratuit, et donc non reconnu et non valorisé. Un travail effectué aux deux tiers par des femmes, selon l’OFS (Office fédéral de la statistique suisse, ndlr). En 2016, le travail non rémunéré représentait 9,2 milliards d’heures par an, équivalant à 408 milliards de francs suisses (soit environ 379 milliards d' euros), soit plus que le travail salarié, avec 7,9 milliards d’heures. Des chiffres qui ne devraient pas beaucoup bouger d’ici 2021, prévoit l’OFS.
 

Cuisine, ménage et lessives plus fréquents, école à la maison, occupation des enfants, gestion du stress de la famille: des études sociologiques viennent d’être lancées pour établir comment les tâches supplémentaires liées au confinement ont été réparties. Dans quelle mesure la pandémie a-t-elle renforcé les inégalités de genre? Les femmes, très souvent moins payées que leurs compagnons, leur ont-elles laissé une certaine priorité ?

«Il y a de fortes possibilités que ce travail ait été en grande partie assumé par les femmes dans les foyers, envisage Maribel Rodriguez, du Bureau vaudois pour l’égalité. Il serait en outre intéressant de se poser la question des conditions de télétravail à la maison (pour celles et ceux qui en ont bénéficié) et de qui a bénéficié de quelles conditions (chambre dédiée, table de travail, etc.), et de qui a réduit son taux d’activité ou a demandé aux employeurs des aménagements pour tâches éducatives.»
 

On nous dit : stop aux revendications féministes, il faut reconstruire l’économie. Ce n’est pourtant pas le moment d’oublier les femmes, ce n’est pas une question partisane, c’est une question de société.
Claudine Esseiva, pdte du mouvement de femmes entrepreneures suisse

Selon un sondage en France paru un mois après le début du confinement, 58% des femmes estimaient passer plus de temps que leur compagnon aux tâches ménagères et éducatives, mais un tiers d’entre elles jugeaient cette répartition égalitaire (32%). Les différences augmentent en fonction du nombre et de l’âge des enfants.

Sur le site de TV5monde >Femmes-hommes : inégaux devant la crise du coronavirus ?

«Si on veut argumenter, il faut des faits et c’est encore trop tôt, insiste Claudine Esseiva, présidente du Mouvement de femmes entrepreneures BPW Suisse et membre PLR du législatif de la ville de Berne. Mais j’ai le sentiment, ou plutôt la crainte, qu’on pourrait revenir à des schémas traditionnels. On nous dit : stop aux revendications féministes, il faut reconstruire l’économie. Ce n’est pourtant pas le moment d’oublier les femmes, ce n’est pas une question partisane, c’est une question de société. Il n’y a pas d’économie sans ce travail des femmes.»

Avec 60 associations, le BPW Suisse vient de lancer un appel solennel au parlement pour qu’on n’oublie pas les femmes. «C’est symbolique de voir que la seule correction faite pendant la Sondersession ait concerné les crèches»: les élus ont en effet débloqué 65 millions de francs, pas prévus, pour ces structures d'accueil.
 

Les femmes ne veulent pas de salaire mais plus de partage et de reconnaissance.
Nicky Le Feuvre, professeure de sociologie à l'Université de Lausanne

Un problème systémique, pas personnel

«La revendication s’est déplacée, explique Nicky Le Feuvre, professeure de sociologie à l’Université de Lausanne. Le salaire domestique, mobilisateur en Italie ou en Allemagne dans les années 1970, mais peu évoqué ailleurs, a laissé la place à la demande d’une meilleure répartition des tâches. Les femmes ne veulent pas de salaire mais plus de partage et de reconnaissance. Elles effectuent encore aujourd’hui 20 heures de travail domestique de plus que les hommes par semaine, cela a des conséquences sur leurs carrières, leurs retraites. Pour qu’elles aient de meilleures rémunérations, il faudrait qu’elles travaillent davantage à l’extérieur. Si les hommes avaient les mêmes contraintes, les entreprises modifieraient leur fonctionnement.»

Que la crise sanitaire ait ouvert les yeux à certains ne changera rien à l’affaire: «Des enquêtes ont montré que les jeunes couples les plus décidés à adopter un fonctionnement très égalitaire avant l’arrivée d’un enfant glissent malgré tout vers un partage inégal: les choses ne se passent pas comme prévu, détaille l’universitaire. Autour d’une moyenne de 70 heures de travail pour chacun, la proportion du travail domestique a augmenté pour les mères et baissé pour les pères. C’est le système qui veut ça, ce ne sont pas les gens.»

En cause, les difficultés de garde des enfants, les horaires d’ouverture des magasins, les temps de déplacement… «Le pire, c’est que la volonté de partage ne mène pas forcément à la stabilité». Bonus suisse: les salaires masculins étant élevés, il suffit de 1,5 salaire pour entretenir une famille. Devinez dans le couple qui travaille à 50%… «C’est le pire scénario pour obtenir des changements pérennes.»

C’était déjà la première revendication du manifeste de la Grève des femmes, le 14 juin 2019: «La reconnaissance et une répartition équitable du travail domestique, éducatif et du soin.» Un an plus tard, la crise du Covid l’a montré avec acuité: ce n’est absolument pas un sujet privé, qui touche les seules familles, mais une urgence publique qui concerne la société tout entière.