Terriennes

Covid-19 : les Colombiennes plus touchées que les hommes par les effets de la pandémie

Chargement du lecteur...

Les femmes paient le prix fort de la pandémie en Colombie. Après un long confinement et ses conséquences économiques, elles sont deux fois plus nombreuses que les hommes à avoir perdu leur emploi, et beaucoup se retrouvent reléguées au foyer.

Le chômage a battu cette année un record historique en Colombie : près de 25% dans ce pays de 50 millions d'habitants où, déjà, 47% de la population active n'est pas déclarée.

De 9,2 à 6,7 millions de femmes actives en un an

La pandémie de coronavirus a privé 2,5 millions de femmes de leur emploi officiel. "Les femmes qui travaillent sont passées de 9,2 millions au deuxième trimestre 2019 à 6,7 sur la même période de 2020", selon le département administratif national des statistiques (Dane). Le Dane souligne la tendance des familles colombiennes à remplacer des "activités de soin rémunérées par des activités non rémunérées".

Depuis la fin du confinement, imposé de fin mars à fin août avec des exceptions pour certains secteurs, l'économie a commencé à récupérer. Mais le chômage, qui en octobre était de 14,7%, touche davantage les femmes que les hommes à 20,1% contre 10,7%. 

<p>Ciudad Bolivar, au sud de Bogota, Colombia, le 10 novembre, 2020. </p>

Ciudad Bolivar, au sud de Bogota, Colombia, le 10 novembre, 2020. 

©AP Photo/Fernando Vergara

​Beaucoup de femmes ont également renoncé à leur formation ou à leurs études. Les brèches entre genres sont en 2020 les plus marquées "des vingt dernières années", souligne Luis Fernando Mejia, directeur de la Fondation pour l'enseignement supérieur et le développement.

Elizabeth, Maria Edilma et Jackeline incarnent le drame de celles qui ont été écartées du marché du travail et cochent la case "sans activité", tout en assurant les soins du foyer et des enfants.

Le choix d'Elizabeth

Il y a vingt ans, la violence a obligé Elizabeth Mosquera à quitter le Choco, département le plus pauvre de Colombie, à la frontière du Panama (nord-ouest). Elle s'est retrouvée domestique à Medellin, deuxième ville du pays. Quand la pandémie s'est déclarée, sa patronne, craignant la contagion, l'a contrainte à choisir entre rester vivre sur place ou perdre son emploi. Pour continuer à les nourrir, elle a dû laisser seuls ses six enfants, âgés de 12 à 21 ans.
 

Je savais que si je ne travaillais plus, nous allions avoir faim, mais je me suis dit que mes enfants passaient d'abord
Elizabeth Mosquera

Et puis le 26 juillet, elle a démissionné. "Je savais que si je ne travaillais plus (...) nous allions avoir faim, mais je me suis dit que mes enfants passaient d'abord", explique cette femme âgée de 40 ans. Avec le confinement qui a affecté les entreprises, le père a perdu son emploi et cessé de lui envoyer de l'argent. Aujourd'hui, elle croise les doigts pour que l'eau et l'électricité ne soient pas coupées. "C'est dur car parfois, nous nous couchons sans manger", déplore Elizabeth, qui survit en faisant des ménages de ci, de là. 

De salariée à journalière

Quand l'institut de beauté où elle travaillait comme manucure a fermé, Maria Edilma Aguilar a dû quitter l'appartement qu'elle louait dans le sud de Bogota, et où elle vivait avec ses enfants de 17 et 20 ans. Elle étudiait pour devenir esthéticienne et s'installer à son compte.

Aujourd'hui, Maria Edilma, ses enfants et leurs deux chats vivent dans une seule pièce d'une maison partagée avec 17 autres personnes. Cette mère célibataire de 35 ans s'échine pour assurer de quoi manger. Après s'être occupée du ménage et des enfants le matin, elle va frapper aux portes pour offrir ses services de "nettoyage, manucure, vaisselle (...) ce qui se présente". Parfois, elle gagne à peine pour un repas. "Beaucoup de femmes cherchent du travail", confirme Maria Edilma, qui a dû en outre renoncer à ses études.

Rebondir ?

En pleine pandémie, Jackeline Ardave, 36 ans, designeuse de mode indépendante, a perdu son unique source de revenus. La fabrique textile pour laquelle elle travaillait à Cali (sud-ouest), troisième ville de Colombie, n'a gardé que des salariés permanents. Elle s'est donc chargée des "tâches du foyer" et de son fils de sept ans, privé d'école et dont sa belle-mère s'occupait jusque là. Puis les dettes ont commencé à s'accumuler. "Je ne disais rien, mais parfois je me levais le matin en pleurant, préoccupée", explique la jeune femme, qui sent que sa santé aussi se détériore.

En dépit de l'incertitude, Jackeline et son mari ont emprunté de quoi monter un atelier de fabrication de vêtements de sport, de gaînes et de corsets pour femmes opérées d'un cancer du sein.
 

<p>Tatiana Gomez paye une facture sur son téléphone à Bogota, Colombie, le 10 novembre 2020. Au moins 1,6 million de Colombiens, jusqu'alors exclus du système bancaire, profitent désormais de ce réseau bancaire auquel même les plus démunis ont accès.</p>

Tatiana Gomez paye une facture sur son téléphone à Bogota, Colombie, le 10 novembre 2020. Au moins 1,6 million de Colombiens, jusqu'alors exclus du système bancaire, profitent désormais de ce réseau bancaire auquel même les plus démunis ont accès.

©AP Photo/Fernando Vergara

Les secteurs qui ont perdu le plus d'emplois sont ceux comptant une main d'oeuvre majoritairement féminine, comme les services domestiques, l'aide sociale, l'enseignement primaire, etc. Et si l'Etat ne prend pas de mesures, ce recul "très grave" pourrait empirer, avertit Stefano Farné, directeur de l'Observatoire du marché du travail de l'université Externado.