Terriennes

Covid-19 : les pays dirigés par des femmes gèrent-ils mieux la crise ?

De haut en bas, de gauche à droite : Sanna Marin (Finlande) ; Jacinda Ardern (Nouvelle-Zélande); Tsai Ing-wen (Taiwan) ; Erna Solberg (Norvège) ; Mette Frederiksen (Danemark) ; Katrín Jakobsdóttir (Islande) ; Angela Merkel (Allemagne)
De haut en bas, de gauche à droite : Sanna Marin (Finlande) ; Jacinda Ardern (Nouvelle-Zélande); Tsai Ing-wen (Taiwan) ; Erna Solberg (Norvège) ; Mette Frederiksen (Danemark) ; Katrín Jakobsdóttir (Islande) ; Angela Merkel (Allemagne)
AP Photos

De Taiwan à l'Islande, en passant par l'Allemagne ou la Nouvelle-Zélande, quelques pays sont parvenus à limiter le bilan de la pandémie de coronavirus. Qu'ont-ils en commun ? "Ils sont dirigés par des femmes", titre le magazine Forbes. Et elles ont fait face en déployant sans tergiverser franchise, détermination, empathie, réactivité et anticipation, qui sont aussi les clés d'une gestion efficace. Et sans jamais prononcer le mot "guerre"...

Dans un article daté du 13 avril 2020, le magazine économique américain Forbes pose une question qui interpelle : "Qu'ont en commun les pays qui gère le mieux la crise du coronavirus ?" Réponse : "Ils sont dirigés par des femmes". Un titre sexiste et provocateur ? Voyons les faits. La Finlande, dirigée Sanna Marin à la tête d'une coalition de femmes ; l'Islande, sous la houlette de Katrín Jakobsdóttir ; la Nouvelle-Zélande, menée par Jacinda Ardern ; le Danemark dirigé par Mette Frederiksen, la Norvège avec Erna Solberg comme cheffe du gouvernement ; Taïwan présidé par Tsai Ing-wen ou l'Allemagne avec sa chancelière Angela Merkel. Comment ces pays ont-ils fait pour présenter un taux de mortalité particulièrement bas face à la pandémie de Covid-19 ?

Consultez les bilans par pays en temps réel sur le site de l'agence européenne ECDC
► Centre européen de prévention et de contrôle des maladies

Islande : anticipation et volontarisme

Bilan de la pandémie mi-avril en Islande : 8 décès (soit dix fois moins qu'en France rapporté à la population totale). Si le nombre de 1720 personnes contaminées paraît élevé - avec 585 nouveaux cas dans les deux premières semaines d'avril sur une population de 365 000 personnes selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies -, c'est que, pour enrayer l'épidémie sur son territoire, l'Islande a choisi de proposer le dépistage gratuit à tous, alors que la plupart des pays ne testent que les malades présentant des symptômes aigus caractéristiques.
Anticiper pour ne pas se laisser prendre de court – tel semble avoir été le mot d’ordre du gouvernement de Katrín Jakobsdóttir. Lorsque le premier malade est confirmé sur son territoire, le 28 février 2020, l'Islande dépistait déjà depuis un mois, ayant commencé alors que la maladie causée par le coronavirus n’était même pas encore baptisée Covid-19, ni la pandémie déclarée.

A ce jour, un Islandais sur dix a été testé. Un record du monde du dépistage par habitant qui a permis de repérer les personnes infectées et contagieuses, même si elles n'avaient pas de symptômes (ce qui est le cas de 43 % des personnes testées positives). Les patients détectés devaient alors s'isoler chez eux jusqu'à dix jours après la fin de la fièvre ou jusqu'à un test négatif, et tous ceux avec qui ils avaient été en contact devaient se placer en quarantaine pendant deux semaines.

Ainsi l'Islande n’a-t-elle pas eu besoin de fermer les crèches ni les écoles primaires, même si les lycées, universités, piscines, salles de sport, cinémas, bars et restaurants, eux, devront garder porte close jusqu'au 4 mai

Taiwan : détermination et réactivité

Dès le mois de janvier, soit bien avant que l'alerte ne soit lancée à l'échelle mondiale et que l'OMS reconnaisse la transmission humaine du virus, et 21 jours avant la détection du premier cas de personnes contaminées à Taiwan, la présidente Tsai Ing-wen avait imposé 124 mesures fortes pour bloquer l'épidémie. Des prises de température sont mises en place à l'atterrissage de tous les vols en provenance de Wuhan dès le 31 décembre 2019, par exemple. Bilan à ce jour, 6 décès et moins de 400 personnes contaminées pour près de 24 millions de Taiwanais, et ce sans confinement de la population.

Le 16 avril est la deuxième journée de la semaine sans nouveau cas détecté à Taiwan, comme s'enorgueillit la façade du grand hôtel de Taipei :


Aujourd'hui, Taïwan envoie 10 millions de masques aux Européens et aux Américains et déplore que l’Organisation mondiale de la santé n'ait pas tenu compte des avertissements qu'elle lui avait adressés le 31 décembre 2019 sur le risque représentés par le nouveau coronavirus. Exclu de l'OMS, car considéré comme une province chinoise, Taïwan a su su tirer parti de la situation en s'inscrivant en faux vis-à-vis de la Chine pour reconnaître immédiatement la gravité de la crise et prendre des mesures fortes sur la base de sa propre évaluation.

Angela Merkel : franchise et vigilance

Dès le 11 mars, la chancelière allemande annonçait sans ambages à ses concitoyens que l'épidémie n'était pas à prendre à la légère que le virus risquait de contaminer 70% de la population : “La situation est sérieuse, alors prenez-la au sérieux.” C'est que les Allemands ont fait, suivant à la lettre les ordres de leur dirigeante.

Le suivi obligatoire de toute personne ayant participé à un rassemblement ou qui auraient pu être en contact avec une autre infectée dès le début de la crise, allié à un dépistage massif et à la mise en quarantaine de toute personne détectée ont permis de limiter la propagation du virus, explique le Dr Reinhard Busse, médecin, économiste de la santé et directeur de la Faculté de gestion en soins de la santé de l'Université technique de Berlin à nos confrères de Radio-Canada.

Résulat : un bilan sept fois plus bas qu'en France et douze fois plus bas qu'en Italie - moins de 3500 décès et 128 000 personnes contaminées mi-avril. "Mutti" ("maman"), comme les Allemands surnomment la chancelière, "a su faire", comme le suggérait l'un des commentaires à un post sur Facebook avec une formule semi-ironique : "When you’re sick, Mom knows better." ("Quand on est malade, c'est maman qui sait ce qu'il faut faire").

Jacinda Ardern : intégrité et empathie 

Solidarité, proximité, empathie - les qualités que la Première ministre néozélandaise déploie dans la gestion de la crise sanitaire sont aussi celles qui avaient été remarquées il y a un an, dans l'onde de choc de la tragédie de Christchurch
Aujourd'hui, Jacinda Ardern et ses ministres annoncent qu'ils réduisent leurs rémunération de 20 % en solidarité avec les victimes de la pandémie en Nouvelle-Zélande.

Dans une vidéo diffusée début avril, elle prévenait en personne les plus jeunes de ses concitoyens que le lapin de Pâques pourrait ne pas passer cette année.

Dès les six premiers cas détectés, la Première ministre a ordonné la fermeture des frontières et le confinement. Elle a clairement annoncé à ses compatriotes le pourquoi et le comment de l'état d'alerte maximum dans lequel elle plaçait le pays. Il semble que l'intégrité de ses décisions et sa détermination ait épargné à son pays des milliers de morts : mi-avril la Nouvelle-Zélande ne déplorait que 4 décès dus au Covid-19 sur une population de 4,8 millions.

Quand les autres se projettent déjà dans l'après-confinement, Jancinda Ardern, elle, resserre encore la vis en plaçant tous les voyageurs de retour au pays en quatorzaine dans des lieux dédiés. La Nouvelle-Zélande devient ainsi le pays appliquant les règles frontalières les plus strictes au monde, après Israël et certaines îles du Pacifique qui ont totalement fermé leurs frontières, y compris à leur concitoyens.

Finlande : Sanna Marin, créativité et mobilisation

Inari Fernandez, influenceuse finlandaise.
Inari Fernandez, influenceuse finlandaise.
Capture d'écran de son compte Instagram.

En décembre dernier, Sanna Marin devenait la plus jeune cheffe d'Etat du monde, à la tête d'une coalition exclusivement composée de femmes. Consciente que les médias traditionnels et les communiqués gouvernementaux ne sont pas les plus porteurs, surtout parmi les plus jeunes, elle a fait établir une liste d’influenceurs à suivre - bloggeurs, rappeurs, chroniqueurs, instagrameurs.... Sana Marin fait appel à ces "key workers" (acteurs essentiels) pour l’aider à partager l’information destinée à juguler la pandémie.

Les messages du gouvernement sont distribués au réseau de quelque 1500 influenceurs, qui restent libres de les relayer, ou non, à leur manière. La plupart ont eu à coeur de participer à cet effort national à leur échelle et se sont prêtés au jeu sans songer à demander de contrepartie, à l'instar d'Inari Fernández, une influenceuse professionnelle avec 34 000 followers sur Instagram.

Mi-avril, le bilan se limitait à 72 décès du Covid-19 en Finlande, et ce sans confinement, même si le gouvernement a interdit les rassemblements de plus de dix personnes.

Mette Fredericksen : confiance et présence

Au Danemark, la cheffe du gouvernement Mette Frederiksen, s'est distinguée par une idée aussi originale qu'évidente, finalement. Elle s'est adressée directement à une population particulièrement vectrice de transmission : les enfants. Elle leur a accordé une conférence de presse spécifique pour les rassurer et répondre à leurs questions, où aucun adulte n'était convié. Résultat, les écoles rouvraient dès le 14 avril.
 
Le pays a fermé ses frontières dès le 13 mars, puis les autorités ont fait confiance aux Danois et cela a marché : "Les commerces ne sont pas engorgés et la distance sociale de deux mètres est respectée, y compris dans les parcs. Même à un feu, les piétons et les cyclistes reculent d’eux-même s’ils sont trop près les uns des autres," expliquait un journaliste sur France Info le 13 avril. Résultat : un bilan particulièrement bas pour ce pays scandinave de 5,8 millions d'habitants.

Norvège : fermeté et proximité

Erna Solberg, la ministre d'Etat, s'est elle aussi adressé directement aux enfants à la télévision pour leur dire : "Je sais que ça fait peur et c'est normal d'avoir peur quand tout est bousculé, comme en ce moment".
Avec, à ce jour, 1423 cas de coronavirus, dont six décès, la Norvège s'en tient à un semi-confinement : crèches et écoles sont fermées, toute personne revenant d'une zone à risque est placée en quarantaine chez elle et les frontières terrestres sont également fermées. Mais dans ce pays de 5 millions d'habitants, nombreux sont deux qui possèdent une "hytte", une cabane dans la nature où ils s'échappent le temps d'un week-end, comme les Russes le font dans leur "datcha".

 
Hytte en Norvège (Wikicommons)
Hytte en Norvège (Wikicommons)
Alors pour empêcher le virus de circuler d'une région à l'autre au gré de l'exode sanitaire des populations urbaines, les autorités ont adopté une loi sur les résidences secondaires dès le 15 mars interdisant aux personnes qui ont des propriétés secondaires dans une municipalité autre que celle dans laquelle elles sont enregistrées de séjourner dans cette municipalité. Une loi dissuassive puisque quiconque se fait prendre dans sa maison de campagne encourt de 10 jours à 6 mois de prison et une amende de 1200 euros !


Est-ce qu'être une femme prédispose à la bonne gestion de crise ? Le syllogisme serait sexiste et, comme le souligne le quotidien britannique The Guardian, "une corrélation n'est pas un lien de cause à effet. Etre une femme ne donne pas automatiquement l'avantage dans la gestion d'une pandémie mondiale. Cela ne fait pas non plus de vous un meilleur chef d'Etat." D'autres facteurs entrent en compte, souligne le Guardian, comme les politiques de santé mises en place par les gouvernements précédents ou la situation géographique d'un pays - moins il a de frontières terrestres, plus il est épargné. Par ailleurs, des pays comme la Hongrie, l'Autriche qui, déjà, déconfine, ou le Canada se distinguent aussi par une gestion efficace de la crise sanitaine - le gouvernement de Justin Trudeau a limité le nombre de morts à 780 pour 37,6 millions d'habitants, contre près de 19 000 morts pour quelque 67 millions de Français.

Il n'en reste pas moins que la gestion de crise exemplaire de certaines dirigeantes politiques devrait s'inscrire dans les annales. Et puis les femmes, dans un milieu politique majoritairement dominé par les hommes, ne doivent-elles pas être meilleures pour y arriver... ?