Terriennes

Crise au Sahel : les filles sont la moitié de la solution

Fillette au Burkina Faso.
Fillette au Burkina Faso.
©Plan International

Depuis des années, le Sahel fait face à une situation explosive. Une crise qui exacerbe les inégalités de genre et confronte les filles à davantage de défis : déscolarisation, mariages forcés, violence domestique, etc. Dans un récent rapport réalisé par Plan International, les jeunes Sahéliennes expriment leurs recommandations pour améliorer leur quotidien et vivre, enfin, dans un climat de paix.

"Le Sahel, et particulièrement le Sahel central, qui regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger, notamment, fait face à l’une des crises humanitaires les plus complexes dans le monde, déplore Fatoumata Haidara, directrice de Plan International au Sahel. Une crise à la fois alimentaire, environnementale, sécuritaire et désormais sanitaire avec la pandémie de Covid 19."  Une situation d’insécurité qui impacte les hommes, les femmes, les enfants et particulièrement les jeunes filles comme le souligne le rapport de Plan International "Les filles dans la crise : voix du Sahel", publié mi-mars 2021.

4 millions de filles traumatisées 

"Leurs témoignages sont à la fois dramatiques et sans appel : les jeunes Sahéliennes sont traumatisées et vivent dans la peur", signale Julien Beauhaire, porte-parole de Plan International. Afin de connaître l’impact spécifique que la crise a sur elles, l’étude de l'ONG a interrogé plus de 400 adolescentes entre 10 et 19 ans, réparties sur le Mali et le Burkina Faso.

"J’ai peur la nuit car il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas voir parce qu’il y a des djihadistes là-bas. Si je sors, j’ai peur d’en rencontrer un et qu’il me tue", témoigne une jeune Burkinabée, déplacée à Tougan et séparée de ses parents. À Gourma Rharous, au Mali, une jeune femme de 18 ans déclare : "Je crains de me faire enlever", comme cela survient au Nigéria. En mars 2021, 279 adolescentes ont été enlevées puis libérées. Un nouvel enlèvement de masse qui a ravivé le souvenir du rapt, en 2014, de 276 lycéennes par le groupe jihadiste Boko Haram, suscitant une émotion mondiale. A ce jour, une centaine d’entre elles sont toujours portées disparues.

Sahel, les raisons de la crise

A cause du réchauffement climatique, des vagues de sécheresse dans la bande sahélienne ont conduit des éleveurs nomades à migrer et, en se rapprochant des agriculteurs sédentaires, à empiéter sur leurs terres. Des conflits ont alors explosé, "et là-dessus se sont greffés des groupes djihadistes profitant du 'vide d’État'", explique Julien Beauhaire. En renfort de l’armée malienne, les troupes françaises ne parviennent pas à bout de ces milices rebelles qui terrorisent et forcent les populations à fuir. Rien qu’en 2019, dans la zone frontalière du Burkina Faso, Mali et Niger, dite du Liptako Gourma, on dénombre plus de 4 000 morts, soit cinq fois plus qu’en 2016, selon le Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (Unowas).

4 millions de filles déscolarisées

Un grand nombre de Sahéliennes ont ainsi vu leur scolarité arrêtée en raison des attaques djihadistes contre les établissements scolaires, en recrudescence depuis la rentrée 2020. La reprise des cours a en effet été accompagnée par une relance de "la campagne contre l’éducation", souligne la Coalition mondiale pour la protection de l’éducation contre les attaques (GCPEA). Depuis 2018, plus de 3 000 écoles ont été fermées au Mali, au Burkina et au Niger, privant des milliers d’enfants de leur droit à l’éducation, et les filles d’"un lieu d’émancipation indispensable à leur épanouissement et autonomisation", insiste Fatoumata Haidara. Selon Plan International, ce sont 4 millions d’entre elles qui ont été contraintes à la déscolarisation au Mali, au Niger et au Soudan du Sud. Une sur trois n'a même jamais mis les pieds à l'école ou y est allée une année seulement.

Ecolières au Mali
Ecolières au Mali
©Plan International

Toutefois, ce ne sont pas que les attaques terroristes qui ont un impact sur la scolarité des jeunes Sahéliennes, mais également la pauvreté et la discrimination préexistante. En contexte de crise, et dans des sociétés patriarcales, "les stéréotypes de genre, les violences sexistes et sexuelles sont exacerbées", observe Julien Beauhaire. Tandis que le garçon "va aider aux champs, être embauché sur des chantiers, et venir ainsi en aide à sa famille, la fille sera soit contrainte de rester au village pour ne pas s’exposer à des risques ou fréquenter des garçons, et ne pourra donc pas travailler. Elle est considérée comme une bouche de plus à nourrir."

Ecolières au Niger 
Ecolières au Niger 
©Plan International

La pauvreté et les traditions poussent ainsi les familles à donner leurs filles en mariage dès leur plus jeune âge. "Ce sont nos parents qui prennent les décisions finales, ce sont eux qui décident si nous devons aller à l’école", confirme une fille dans un groupe de discussion organisé au Burkina par Plan International. Le Niger possède le taux de mariages d'enfants le plus élevé au monde avec 76% des filles mariées avant 18 ans, selon Amnesty International. Avec pour conséquence courante les grossesses précoces "qui élèvent les taux de mortalité maternelle et infantile", estime l’Unicef.

Libérer la parole des Sahéliennes  

D’après la loi, au Niger, les filles doivent aller à l’école jusqu’à 16 ans. Et le code civil nigérien interdit le mariage avant 15 ans pour la jeune fille. "Les Sahéliennes interrogées veulent que dans leur pays soit instauré un Etat de droit, c’est-à-dire un Etat qui applique les lois et les respecte", souligne Julien Beauhaire. Car si elles évoquent dans le rapport leurs inquiétudes, il n’en demeure pas moins que ces jeunes filles ont aussi des espoirs. "Elles sont toutes aussi nourries d’ambition, d’un avenir meilleur et pour cela elles posent des recommandations très fortes. Elles veulent être entendues et qu’on ait confiance en elles", appuie Fatoumata Haidara.

Fillette au Burkina Faso
Fillette au Burkina Faso
©Plan International

Besoin d’être protégées contre la prévalence de l’insécurité et de la violence fondée sur le genre, être consultées dans les décisions qui les concernent, avoir accès à une éducation inclusive et sécurisée, à des services de santé, avoir des opportunités de subsistances économiques, des mesures concrètes en matière de nourriture et d’eau sont les priorités pour améliorer leur quotidien. Dans cette région du Sahel central où leur parole est souvent tue, invisibilisée, "les filles ont parfois été surprises qu’on les écoute", retrace Fatoumata Haidara. Leurs témoignages ont d’ailleurs été anonymisés : elles s’exposent en répondant "parce qu’elles défient des siècles de coutumes."

Eduquer les garçons aussi

Sensibiliser et impliquer les jeunes garçons est aussi primordial pour Plan International qui les a également convié lors des séances de discussions. "Ils sont partie au problème et à la solution, souligne Julien Beauhaire. Un garçon qui respecte les filles et défend leurs droits, c’est potentiellement un homme qui fera la même chose avec les femmes." Une centaine de parents et tuteurs ont aussi participé à l’étude. Et si certains chefs religieux et communautaires sont encore réfractaires, tous les adultes ne sont pas contre le changement ou les droits des filles. Un homme représentant d’une mairie au Mali est optimiste : "J’espère que l’État rétablira des services essentiels, la paix et la cohésion, afin de changer l’avenir des filles de manière positive."

Fillette au Mali
Fillette au Mali
@Plan international

Agir, soutenir

"Nous devons nous mobiliser ensemble - les ONG, les leaders communautaires, les pouvoirs publics et la communauté internationale - afin que les recommandations que ces filles et garçons ont exprimées se transforment en actions concrètes et ciblées", interpelle Fatoumata Haidara. Au Burkina Faso, les programmes d’éducation d’urgence de Plan International ont aidé plus de 95 000 enfants grâce notamment à des parcours d’école accélérée dans les zones d'insécurité où les écoles sont fermées. Au Mali, l’ONG considère l’éducation comme une priorité dans la réponse à la crise. L’intellectuel ghanéen James Emman Aggrey ne s’y est d’ailleurs pas trompé en affirmant dès les années 1920 : "Éduquer un homme, c'est éduquer un individu. Éduquer une femme, c'est éduquer toute une nation"

Et pour cause : selon un rapport de l’ONG ONE intitulé Accès des filles à l'éducation dans le monde : les mauvais élèves, publié en 2017, un enseignement primaire et secondaire de qualité pour les filles participe au développement de l'économie locale et mondiale. La réduction des inégalités filles-garçons en matière d'accès à l'éducation pourrait en effet rapporter entre 112 et 152 milliards de dollars (entre 95 et 129 milliards d'euros) chaque année aux pays en développement. Dans le classement établi par l’ONU, les dix Etats où les filles rencontrent le plus de difficultés à être scolarisées font partie des plus pauvres au monde. Neuf de ces dix pays, à l'exception de l'Afghanistan, sont situés en Afrique. Il s'agit du Soudan du sud, de la Centrafrique, du Liberia, de l’Ethiopie, du Tchad, de la Guinée, du Niger, du Mali et du Burkina Faso.


Je veux étudier pour devenir une personne avec de grandes responsabilités et m’occuper de mon village
Une jeune Malienne de 13 ans

Prendre leur voix en compte est donc une urgence. D’autant que les filles interrogées par Plan International ambitionnent toutes de venir en aide à leur pays. "Je veux étudier pour devenir une personne avec de grandes responsabilités et m’occuper de mon village", insiste une jeune Malienne de 13 ans. Elles veulent devenir médecin, enseignante ou femme d’affaires prospère. "Dans tous les pays du Sahel, il y aussi des figures de rôles modèles qui émergent, constate Fatoumata Haidara. Ces activistes féministes parlent à leurs ami.e.s, partagent leurs avis sur les réseaux sociaux et influencent les autres jeunes. Nous devons continuer à les motiver et les soutenir pour ne pas les décourager."