Terriennes

Dans Beyrouth sinistrée, les femmes font face à la crise

<p>Du balcon de leur appartement endommagé par la déflagration, des femmes observent les dégâts sur la ville quatre jours après l'explosion au port de Beyrouth. </p>

Du balcon de leur appartement endommagé par la déflagration, des femmes observent les dégâts sur la ville quatre jours après l'explosion au port de Beyrouth. 

©AP Photo/Bilal Hussein

Soha Nasreddine est gynécologue et psychothérapeute à Beyrouth. Elle témoigne de l'onde de choc de l'explosion du 4 août sur la vie des femmes dans Beyrouth sinistrée et un Liban déjà en proie à une profonde crise économique et politique.

Soha Nasreddine habite Achrafieh, un quartier de Beyrouth qui ne donne pas directement sur le port, mais qui se trouve dans la deuxième ceinture autour du front de mer. Ce 4 août 2020, elle se trouvait chez elle, toutes fenêtres ouvertes : "Tout d'abord, j'ai ressenti des secousses, comme un tremblement de terre, mais je sentais que ce n'était pas naturel. Et puis il y a eu l'explosion, avec un souffle chargé de particules énormes qui a envahi tout l'espace". Elle n'a pas été blessée, mais les éclats de verre des vitres soufflées par la double déflagration ont atteint d'autres habitants de son immeuble : "Mes voisines étaient en sang au milieu des débris", se souvient-elle.
 
Depuis, cette gynécologue obstétricienne et psychothérapeute de 57 ans ne peut plus exercer dans sa clinique - elle n’y a plus accès pour le moment. Alors elle assiste les femmes comme elle peut, au téléphone, en les recevant chez elle ou en distribuant des remèdes de médecine naturelle de sa fabrication. Jointe par Terriennes au téléphone, elle témoigne de la situation des femmes dans Beyrouth sinistrée après la double explosion au port de Beyrouth le 4 août, qui a fait plus de 170 morts et 6500 blessés, et laissé des centaines de milliers de personnes à la rue.
 

Entretien avec Soha Nasreddine :


Qui sont les femmes les plus vulnérables, aujourd'hui, au Liban ?

Toutes les femmes qui ont vécu l'explosion sont en état de choc et en ressentent les symptomes physiques :  elles somatisent beaucoup. Moi-même, je ne cesse de revivre la scène ; je vis dans la peur que cela recommence. Toutes les femmes sont déstabilisées, elles ont perdu leur ancrage. Elles se sentent responsables de leur famille, de ce qui se passe au sein du noyau familial. En même temps, elles doivent continuer à accomplir tout ce que les femmes accomplissent pendant les guerres et les crises, et qu'on ne voit pas. Soutenir un foyer, habiller et nourrir ses enfants, alors que tout manque... Les Libanaises ont toujours fait ça. Mais cette fois, le découragement se mêle parfois à la colère et certaines baissent les bras et cherchent des solutions pour quitter la ville. 

Incontestablement, celles qui souffrent le plus sont les femmes enceintes et celles qui allaitent. Elles paniquent à cause du stress qu’elles ont l'impression de transmettre à leurs enfants. Elles ont peur que leur bébé soit touché par ce qui se passe dehors et en reste handicapé. Elles ont besoin d’être rassurées. Elles ont besoin d’assistance, ne serait-ce que de parler, de pouvoir exprimer ce qu'elles ont sur le coeur, de savoir comment parler à leurs enfants traumatisés. Des groupes de parole seraient bénéfiques. Elles ont aussi simplement besoin d'avoir accès à des compléments alimentaires, des vitamines, des remèdes naturels qui pourraient les apaiser.


Comment aider celles qui doivent accoucher ?

Les hôpitaux sont chroniquement surchargés et en détresse. Ils ne peuvent pas s'occuper correctement des femmes. C'est encore pire maintenant que certains sont en ruine et les autres débordés. Pour aider les femmes qui doivent accoucher, j'essaie depuis quelque temps de monter une équipe à même de pratiquer des accouchements à domicile. De plus en plus de femmes envisagent cette solution devant la situation dans les hôpitaux, même si beaucoup de Libanaises ont du mal à comprendre que l'on puisse vouloir accoucher à la maison. Pour elles, c'est une régression. Beaucoup ne sont pas prêtes.

Il y a aussi que le système médical, ici, est encore très patriarcal : les soins ne sont pas centrés sur la patiente, mais sur le médecin. Et les peurs empêchent le corps médical de s'ouvrir à d'autres sortes de soins, alors que nous en avons besoin. Les patientes commencent à ressentir le besoin de rester maîtresses de leur accouchement. Une patiente m'a un jour raconté qu'elle avait été refusée dans un hôpital tenu par des religieuses car elle avait demandé à pouvoir marcher pendant le travail, à couper le cordon elle-même et garder le bébé avec elle. Nous avons besoin de témoignages d'autres femmes, surtout des professionnelles, sages-femmes ou obstétriciennes, pour faire évoluer les mentalités. Nous sommes en train de chercher de l’aide en Europe et aux Etats-Unis dans ce sens. 


Qu'en est-il des migrantes ?

On a beaucoup parlé des femmes qui viennent d'Ethiopie ou du Togo, et qui sont exploitées comme domestiques. Avec des associations comme KAFA, nous les soutenons pour que la dignité de leur statut soit reconnue, pour que leur travail soit réglementé. 

Il y a aussi les réfugiées syriennes. Les Nations unies organisent la prise en charge des accouchements, mais les soins sont limités à l'accouchement naturel. Les problèmes commencent dès qu'il faut pratiquer une césarienne, par exemple. Nous avons besoin de maisons de naissance prises en charge par l'Etat, où l'intégrité physique et morale des femmes soit respectée. 

De quoi les femmes manquent-elles surtout ?

Des aides spécifiques pour les femmes et les enfants ont permis de pallier les manques de produits d'hygiène ou d'aliments pour bébé, par exemple. Mais il y  encore beaucoup à faire, d'autant que l'on parle mainteant d'immeubles dans des états précaires qui risquent de s'effondrer. On demande aux occupants de partir, et c'est une autre crise qui s'annonce, alors que les sans-logis à la suite de l'explosion avaient à peu près tous trouvé un toit, soit dans leur famille, soit chez des particuliers qui ouvrent leurs portes, notamment grâce à des initiatives comme Baytak Bayti ou l'application "Beirut Crisis Shelters". Moi-même, j'héberge des sinistrés dans une chambre. 
 
<p>Sandrine Zeinoun, 34 ans, dans son appartement détruit par l'explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth. Près de 300 000 habitants de la capitale libanaise ont vu leur logis détruit ou endommagé par la double déflagration qui a touché plus de 6000 bâtiments. </p>

Sandrine Zeinoun, 34 ans, dans son appartement détruit par l'explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth. Près de 300 000 habitants de la capitale libanaise ont vu leur logis détruit ou endommagé par la double déflagration qui a touché plus de 6000 bâtiments. 

©AP Photo/Hassan Ammar

Qui sont les femmes les plus fortes ?

Ce sont ces femmes qui se sont lancées dans la grande vague de solidarité et d'assistance entre Beyrouthains. Beaucoup sont ces jeunes femmes, libres et épanouies, qui sont dans l'assertion de leur présence et de leur force.  Elles veulent être utiles. Toutes celles qui le peuvent sont descendues dans la rue pour balayer, redresser les portes, trouver des abris aux sans-logis, chercher de la nourriture... L'action, c'est cela qui les sauve. En elles, je reconnais la fibre de cette femme qui est passée par tant de crises et les a surmontées.

<p>Des femmes déblayent devant un bâtiment historique endommagé dans le quartier de Gemmayzeh, à Beyrouth, au Liban, le 8 août 2020.</p>

Des femmes déblayent devant un bâtiment historique endommagé dans le quartier de Gemmayzeh, à Beyrouth, au Liban, le 8 août 2020.

©AP Photo/Hassan Ammar
Comment s'exprime la solidarité féminine au-delà des frontières ?

Beaucoup de femmes, au Liban, ont fait l'effort de se former à l’étranger ou sur Internet. Maintenant, elles mettent en oeuvre ici tout ce qu’elles y ont appris. Deux d'entre elles, par exemple, ont été contactées par des femmes Sioux de Standing Rock, qu'elles avaient soutenues dans leur action contre l'oléoduc, et qui, maintenant, veulent nous faire bénéficier de leur expérience de la gestion des désastres. Elles nous proposent de l'aide financière et logistique, mais aussi de nous apprendre à préparer des médecines naturelles avec les plantes locales, afin d'éliminer les produits toxiques assimilés par nos organismes à la suite de l'explosion et de retrouver un équilibre psychologique. Face à cela, je ressens très fort la sagesse et la force des femmes qui se relaient, s'entraident, portent secours sans attendre qu’on leur demande.



Qu'attendent les femmes d'un nouveau gouvernement ?

Elles réclament d'être représentées ! Elles veulent que soient abordés des sujets majeurs comme la garde des enfants qui, en cas de divorce, incombe au père, sauf pour les tout-petits. Ici, les mariages sont exclusivement religieux et c'est la loi religieuse qui régit les divorces. Concrètement, dans certaines communautés religieuses, la communauté chiite, par exemple, la femme ne peut pas demander le divorce. Si le mari ne veut pas de la séparation, elle ne peut rien faire, sauf peut-être avec un bon avocat. Et là, si jamais elle parvient à obtenir le divorce, elle va tout perdre : ses enfants, ses droits financiers... C'est une catastrophe pour les femmes et l'un des problèmes qu'il faut aborder en priorité dans la société libanaise.

Il y a aussi le problème de la transmission de nationalité : au Liban, les femmes ne peuvent pas transmettre leur nationalité à leurs enfantsIl faut toujours un père pour régulariser les papiers d'identité de l'enfant ; une femme n'a pas non plus le droit d'ouvrir un compte en banque à son enfant.


Les femmes ont avant tout besoin de sécurité financière. Elles veulent le droit à l'éducation et à la santé. Or aujourd'hui, tous deux sont liés à la sécurité financière. Le droit à la santé souffre du manque de place et de matériel pour assurer des soins gratuits décents, si bien que les services couverts par le gouvernement sont limités. Quant aux universités, elles sont trop chères ou délaissées. Il n'y a pas de place pour tout le monde, et les filles qui n'ont pas les moyens ne peuvent pas faire d'études.


Que faut-il au Liban pour se reconstruire ?

Des dirigeants compétents, en dehors du système confessionnel. Ce sera long, car les Libanais ne sont pas prêts, même les jeunes. Ils sont trop divisés et tous ont des demandes légitimes. Il faut du dialogue, de l'ouverture et de la maturité ; il faut engager un travail collectif pour dépasser les traumatismes et retrouver confiance et assurance. Il faut développer les qualités féminines d'écoute et d'empathie, car comment avancer si chacun campe derrière ses défenses ? Un soutien psychologique est nécessaire, que le gouvernement a commencé à organiser, mais il faudra encore beaucoup de travail et d'assistance.