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Daphne Caruana Galizia : deux ans après, le meurtre de la journaliste anti-corruption secoue l'Etat maltais

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©TV5monde/AP Photo/Str
Des milliers de manifestants ont défilé vendredi 29 novembre 2019, dans les rues de La Vallette, capitale de Malte, pour réclamer justice pour la journaliste anti-corruption Daphne Caruana Galizia, morte dans un attentat à la voiture piégée le 16 octobre 2017.

Daphne Caruana Galizia est morte dans l'explosion de sa voiture le 16 octobre 2017 à Malte. Deux ans après, le visage de la journaliste est devenu le symbole de la lutte contre la corruption qui gangrène le pays. L'affaire tourne aujourd'hui au scandale politique. Soupçonné d'ingérences dans l'enquête, le Premier ministre Joseph Muscat annonce sa prochaine démission.
 

" Chère Daphne, il y a des choses qui ne devraient jamais arriver ", voilà les premiers mots de la lettre publiée sur le net au lendemain de la mort de Daphne Caruana Galizia, journaliste maltaise, tuée dans l'explosion de sa voiture, lundi 16 octobre 2017 à Mosta (Malte), non loin de son domicile . 
 

Une plainte auprès de la justice française

Selon les informations du Monde, une plainte contre X visant des faits de « corruption active et passive d’agent public étranger » et de « complicité d’assassinat » a été déposée, mardi 3 décembre, au tribunal de grande instance de Paris, par le mari (Peter Caruana Galizia) et les trois fils (Matthew, Andrew et Paul) de la journaliste vedette de Malte, ainsi que par RSF.


Cette plainte vise notamment Yorgen Fenech, ce milliardaire de 38 ans est soupçonné d’avoir commandité l’assassinat de la journaliste. Selon le Times of Malta et l’agence Reuters, il aurait dépensé pour cela 150 000 euros.

Matthew Caruana Galizia, l'un des trois fils de Daphne Caruana Galizia, est lui aussi journaliste, à Berlin. Voici ce qu’il écrivait sur sa page Facebook, quelques heures après le drame.

[Ma mère fut assassinée parce qu’elle se tenait, comme de nombreux bons journalistes, entre le Droit et ceux qui cherchent à le violer. Mais elle fut aussi visée car elle était seule. C’est ce qui arrive quand les institutions d’un Etat sont rendues inopérantes: la dernière personne encore debout est souvent un(e) journaliste. Ce qui fit d’elle la première à mourir.]

Voilà à quoi ressemble une guerre, et il faut que cela se sache
Matthew Caruana Galizia

Membre du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), Matthew Caruana Galizia accuse d'emblée les autorités: "Vous êtes complices, vous êtes responsables de ça". Il s'en prend directement au Premier ministre travailliste Joseph Muscat et à son entourage, cibles fréquentes de sa mère, les accusant d'avoir rempli le gouvernement, la police et les tribunaux d'"escrocs".

"Je n'oublierai jamais comment j'ai couru autour du brasier dans le champ, en essayant d'ouvrir la porte alors que le klaxon sonnait encore (...). J'ai regardé par terre et j'ai vu le corps déchiqueté de ma mère", poursuit-il, "Voilà à quoi ressemble une guerre, et il faut que cela se sache (...). Nous sommes un peuple en guerre contre l'Etat et le crime organisé, qui ne se distinguent plus l'un de l'autre".

Deux ans après, l'arrestation de Yorgen Fenech change la donne

Deux ans après cet assassinat, l'affaire continue de secouer l'archipel, et cette fois jusqu'au plus haut de l'Etat. Le Premier ministre maltais, Joseph Muscat est soupçonné d'ingérences dans l'enquête sur le meurtre de la journaliste. Soumis à une intense pression pour quitter ses fonctions, il déclare lors d'une intervention à la télévision dimanche 1er décembre qu'il va démissionner en janvier, sans pour autant évoquer le moindre lien avec l'enquête avec le meurtre de Daphne Caruana Galizia.

Le Premier ministre maltais Joseph Muscat s'exprimant face aux journalistes le 20 novembre 2019.
Le Premier ministre maltais Joseph Muscat s'exprimant face aux journalistes le 20 novembre 2019.
@AP Photo/Jonathan Borg

La famille de la journaliste mais pas seulement, l'opposition (Parti nationaliste) et des mouvements civiques l'accusent d'être intervenu dans l'enquête, notamment pour protéger son chef de cabinet, Keith Schembri. Selon eux, il aurait convaincu le gouvernement de rejeter une mesure de grâce pour l'entrepreneur Yorgen Fenech.

L'homme d'affaires Yorgen Fenech à la sortie de son audition par la police, le 30 novembre 2019, La Vallette (Malte).
L'homme d'affaires Yorgen Fenech à la sortie de son audition par la police, le 30 novembre 2019, La Vallette (Malte).
©AP Photo/str

Inculpé pour complicité dans l'assassinat de la journaliste, il promettait s'il était grâcié, de dire "tout ce qu'il sait". Ce magnat de 38 ans, copropriétaire du groupe familial Tumas (hôtellerie, casinos, automobile, énergie) venait alors de désigner à la police Keith Schembri comme le "vrai commanditaire" du meurtre. Entendu par les enquêteurs, Keith Schembri est ressorti libre. La même semaine, il a démissionné de ses fonctions, tout comme le ministre du tourisme. 

Daphne Caruana Galizia avait creusé la partie maltaise des Panama Papers, qui révélaient l'existence au Panama de nombreux comptes offshore ouverts par des entreprises et personnalités du monde entier, et découvert des documents reliant notamment des sociétés panaméennes à Schembri et Mizzi. Elle avait aussi révélé qu'une société de Dubai, la 17 Black, leur avait payé 2 millions d'euros pour des services non précisés. Le consortium de journalistes Daphne Project, qui a repris ses enquêtes, a révélé que la 17 Black appartenait bien au milliardaire Yorgen Fenech. Celui-ci a été arrêté le 20 novembre alors qu’il tentait de quitter l’île à bord de son yacht.

Ces nouveaux évènements sont intervenus après l'ouverture d'une enquête indépendante en septembre 2019, confiée à un juge à la retraite, ce que les autorités maltaises avaient jusqu'ici refusé .

Trois hommes, considérés comme de simples exécutants, sont en attente d'être jugés pour le meurtre : il s'agit des frères Alfred Degiorgio et George Degiorgio, ainsi que de Vince Muscat arrêtés le 4 décembre 2017.

#JusticePourDaphne

Le soir de la disparition tragique de la journaliste, spontanément, des milliers de Maltais étaient venus, bougies à la main, lui rendre hommage, et réclamer "justice pour Daphne" devant le tribunal de La Valette, la capitale de ce petit archipel méditerranéen de 430.000 habitants.
 

Deux ans ont passé mais pas l'immense émotion provoquée par cette disparition et encore moins la colère face à l'impunité des responsables. Des milliers de personnes se sont à nouveau rassemblées sur la place centrale de La Valette, pour réclamer justice et en premier lieu le départ du Premier ministre maltais.

 
Il y a des escrocs partout où l'on regarde maintenant, la situation est désespérée
Daphne Caruana Galizia, sur son blog

Dans les rues et sur les réseaux sociaux, beaucoup reprennent les derniers mots que la journaliste avait publiés moins d'une heure avant sa mort sur son blog, suivi par 400.000 lecteurs. "Il y a des escrocs partout où l'on regarde maintenant, la situation est désespérée", écrivait-elle .

Le 27 novembre 2019, des manifestants brandissent des photos des dirigeants maltais, avec au centre le visage de Joseph Muscat, le Premier ministre maltais, qui a annoncé sa prochaine démission, en marge de l'enquête sur l'assassinat de Daphne Caruana Galizia, le 16 octobre 2017 à Malte.
Le 27 novembre 2019, des manifestants brandissent des photos des dirigeants maltais, avec au centre le visage de Joseph Muscat, le Premier ministre maltais, qui a annoncé sa prochaine démission, en marge de l'enquête sur l'assassinat de Daphne Caruana Galizia, le 16 octobre 2017 à Malte.
©AP Photo/Str

Un meurtre politique, selon RSF

L'attaque à la voiture piégée n'est pas une nouveauté à Malte : celle-ci est la 6e en 13 mois, et la 4e mortelle. Mais jusqu'à présent, les victimes étaient des membres de réseaux criminels ou des hommes d'affaires soupçonnés de liens avec ces réseaux. Les auteurs n'ont jamais été retrouvés.

Pour Reporters sans frontières (RSF), cet assassinat "fait plus penser à la Russie de (Vladimir) Poutine qu'à l'Union européenne", où les meurtres politiques ou mafieux de journalistes sont "rarissimes". Ces dix dernières années, RSF n'a relevé que deux cas similaires, celui du Grec Socratis Guiolias abattu en 2010 et celui du Croate Ivo Pukanic, mort dans l'explosion de sa voiture en 2008. Malte est un pays que Reporters sans frontières place 47e dans son classement mondial de la liberté de la presse, et où les poursuites judiciaires à l’encontre des médias sont courantes.

Dans l'édition du 64' sur TV5monde, depuis Bruxelles, Ricardo Guttierrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes, s'est dit "choqué et révolté, car nous assistons ici à un drame annoncé, Nous étions informé des menaces qui pesaient sur Daphne Caruana Galizia, et nous en avions informé le Conseil de l'Europe en février dernier (...) Daphne était quelque part l'empêcheuse de tourner en rond, celle qui révélait ce que tout pouvoir s'efforce de dissimuler".
 

Un WikiLeaks entier en une seule femme Politico

Daphne Caruana Galizia avait beaucoup d'ennemis, elle qui traquait sans relâche les trafics illicites, et avantages fiscaux pour les sociétés étrangères dans une île abritant quelque 70.000 sociétés offshores et les sièges des plus grands groupes de jeux de hasard. Souvent rebaptisée “Panama de l’Europe”, l’île est un paradis fiscal souvent méconnu, utilisé par des entreprises dont Bouygues, Total, BASF, Ikea… – comme le précise un communiqué d'Europe Ecologie Les Verts, citant le rapport de la député Européenne Eva Joly, publié en janvier 2017, sur les pratiques fiscales de l’île méditerranéenne.

"Du fait de l’action des associations, des lanceurs d’alerte et des politiques, tous les pays de l’Union européenne, dont Malte, devront transposer d’ici à 2019 une série de directives fiscales permettant de lutter contre l’évasion fiscale", ajoutait alors le texte d'EELV insistant sur l'urgence de protéger les lanceurs d'alerte...

Daphne Caruana Galizia était de ceux et celles là. Elle n'avait de cesse de dénoncer ces scandales dans la presse internationale, comme ici lors d'un entretien accordé sur la chaîne italienne, Raï news.


Selon le magazine américain Politico, elle était devenue "un WikiLeaks entier en une seule femme en croisade contre le manque de transparence et la corruption à Malte ".

En août 2017, la directrice adjointe de l'International Women's Media Fondation, Nadine Hoffmann dénonçait le danger couru par les femmes journalistes, en réaction au meurtre de la journaliste suédoise Kim Wall : "Nous savons que les femmes avec qui nous travaillons sont confrontées au danger partout dans le monde, mais de savoir que cela s'est passé au Danemark, un pays relativement sûr pour les femmes, nous rappelle que notre communauté est en danger partout. C'est un problème que le milieu médiatique ne combat pas encore assez sérieusement." Deux mois plus tard, c'est Daphne Caruana Galizia qui, devenue sans doute trop gênante, venait allonger la liste des femmes journalistes assassinées pour leur quête de justice et de vérité.
#justiceForDaphneCaruanaGalizia