Terriennes

De la banlieue parisienne à New York, une professeure fait vivre le rêve américain à ses élèves

Wiam Berhouma, dans sa classe au collège Jacques Prévert à Noisy-le-sec (93)
Wiam Berhouma, dans sa classe au collège Jacques Prévert à Noisy-le-sec (93)
(capture d'écran)

Une enseignante d'anglais de Noisy-le-Sec (Seine St Denis) a eu l'idée folle d'emmener ses élèves à New York. Un défi relevé grâce à un véritable élan de solidarité. Terriennes a rencontré cette jeune professeure. 

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Wiam Berhouma, c'est son nom, est une jeune enseignante de 28 ans. Elle enseigne l'anglais au collège Jacques Prévert de Noisy-Le-Sec, en Seine St Denis (93). Il y a quelques mois son appel à la générosité pour faire partir ses élèves a fait le buzz sur les réseaux sociaux, notamment Twitter.  Pas question pour autant de se payer des vacances sur le dos des internautes. L'objectif était de poursuivre les réflexions entamées en cours avec sa classe de 3ème, sur les notions d’immigration et de citoyenneté, chères à cette jeune enseignante.

"<em>Je voulais enseigner auprès de ces jeunes, qui sont délaissés, qui n’ont pas de moyens, qui ont des professeurs débutants et non préparés.</em><em>"</em><br />
Wiam Berhouma
"Je voulais enseigner auprès de ces jeunes, qui sont délaissés, qui n’ont pas de moyens, qui ont des professeurs débutants et non préparés."
Wiam Berhouma
© Nadia Bouchenni

Le 93, un "département impénétrable" ? 

Wiam Berhouma enseigne dans ce collège depuis 3 ans. Comme beaucoup de d'enseignants débutants, elle est envoyée dans l’académie de Créteil (qui comprend le département du 93), « là où les gens ne veulent pas aller en général », nous explique-t-elle. Néanmoins, pour elle, c'est une bonne nouvelle. « C’est un vrai choix. Pour moi, ça allait de soi. Je viens de cette région. En réalité, j’enseigne même dans l’établissement où j’ai été moi-même élève. Je voulais enseigner auprès de ces jeunes, qui sont délaissés, qui n’ont pas de moyens, qui ont des professeurs débutants et non préparés. »
Un choix qui n’a pas toujours été compris autour d’elle. « Les gens me disaient  des choses horribles. Le 93 est sujet à beaucoup de préjugés racistes, où l'on s'imagine que les élèves seraient plus violents qu'ailleurs. Pour beaucoup, c'est un département impénétrable. On pensait que j'allais tenir deux mois à peine. Ou alors j’avais droit à des remarques sexistes du genre : “Tu es une jeune femme, jolie. Ils vont tomber amoureux, ça va passer”. »

Je veux plutôt avoir un visage humain, dans ma manière d'enseigner.Wiam Berhouma, professeur d'Anglais à Noisy-le-sec

Le collège Jacques Prévert (et son annexe) a vu passer Wiam Berhouma en tant qu'élève, puis en tant qu'enseignante. 
Le collège Jacques Prévert (et son annexe) a vu passer Wiam Berhouma en tant qu'élève, puis en tant qu'enseignante. 
(capture d'écran)

La jeune enseignante ne se laisse pas démonter par ces propos et essaye de trouver la bonne recette pour ses élèves. « Je me suis beaucoup appuyée sur mon enfance à moi. J’ai adapté ma pratique à ce que j’ai connu, plus jeune, et à ce que sont mes élèves. Ma manière d’enseigner est très différente de certains de mes collègues. Beaucoup de professeurs sont dans une froideur, une distance. C’est même souvent préconisé. Je veux trouver un juste milieu. Je ne veux pas être leur amie. Et en réalité les élèves ne le veulent pas non plus. Je veux plutôt avoir un visage humain. On y gagne. Les élèves nous le rendent au centuple. Je suis stricte mais je reste humaine. C’est en ça que je dis que je m’inspire de mon enfance. Mais c’est à chacun de s’ajuster. »
 
Ce visage humain, c’est surtout, pour la jeune enseignante, un moyen de se rapprocher de ses élèves, de les intéresser à sa matière. Ouvrages scolaires classiques mais aussi vidéos virales (Vine, Snapchat, et Youtube), et applications mobiles sont les supports qu’elle utilise avec ses classes. « On a une génération différente en face, il faut aussi s’adapter pour les motiver. Bien sûr, il faut améliorer la culture générale des élèves, mais je veux sortir d’une vision “civilisatrice”. L’enseignant n’a pas à avoir cette mission, comme un héritage de la colonisation. Au contraire je veux que les élèves apprennent en s’amusant, à travers leurs repères. »
Les smartphones sont également utilisés comme outils de travail : « Ils ont tout le temps leurs téléphones à la main, du coup, ça ne s’apparente presque plus à du travail. Ils peuvent tout simplement utiliser l’enregistreur pour se réécouter après ».
 
Ces outils permettent à l’enseignante d’aborder des sujets d’actualité en rapport avec son programme.
Wiam Berhouma a par exemple abordé le féminisme. Elle raconte : « Avec ma classe de 5ème, on a travaillé rapidement sur le mouvement #MeToo. Ce n’était pas vraiment en rapport avec le programme. Le 8 mars dernier, les élèves en ont parlé en cours, alors je leur ai projeté un document sur #MeToo, et on a parlé de ce mouvement, de l’affaire Weinstein. Ils comprenaient très bien ce que ça représentait. » L’enseignante en a alors profité pour aborder les questions de domination hommes - femmes : « Ils ont parlé tout de suite des différences de salaires, puis de ce que représentait vraiment la journée du 8 mars. Ils ont bien saisi l’ironie dans le fait d’offrir une rose aux femmes, alors qu’on est censé parler des droits des femmes. Les filles disaient “Nous, on s’en fout des roses, on veut le même salaire”. J’ai fait réagir la classe : “C’est normal, il faut combattre ces inégalités”. »

Avec ses 3ème, elle également parlé des violences policières, dans le cadre d’une séquence sur le mouvement des droits civiques aux États-Unis. « Ça m’a confortée dans mon idée de voyage à New York. Les élèves eux mêmes ont fait le lien avec les violences policières qui ont lieu en France. On a travaillé aussi sur le clip de Childish Gambino, This is America. Ils ont été très pertinents et ont trouvé tous seuls les différents symboles du clip en faisant des recherches : Jim Crow, la tuerie de Charleston, et j'en passe.» 

Un voyage plus que nécessaire

Elle suit certains élèves depuis au moins deux ans. D'autres sujets liés au racisme et à l'immigration, comme le mouvement Black Lives Matter, la problématique des blackfaces ont pu être abordés.  Au détour d’une discussion entre élèves sur les origines dépréciées de certains, Wiam Berhouma décide d’évoquer aussi la notion de citoyenneté. Puis lors d’un cours autour de la « pseudo-découverte de l’Amérique par Christophe Colomb », comme elle le raconte, les élèves ont soulevé plusieurs questions sur l’immigration en Amérique : « Quand ils ont découvert l’histoire de ceux qu’on appelle injustement les Amérindiens, ils en ont été choqués et ont réalisé que finalement ceux qui peuplent aujourd’hui les Etats-Unis étaient les véritables immigrés. L’immigration y était d’abord européenne, ce qui était surprenant pour eux. Ce voyage devenait plus que nécessaire. »

J'ai voulu faire tout mon possible pour ces élèves qui ont moins de chances de réussir que des élèves parisiens, car moins de moyens.Wiam Berhouma

Ces débats ont validé l'envie qu'elle avait d'organiser ce séjour pédagogique et culturel à New York. Dans ce collège où il n’y avait pas eu de voyage dans un pays anglophone depuis au moins 5 ans, ce n’était pas une mince affaire. La professeure d’anglais tient tout de même à préciser : « Le peu de voyages organisé ici n’est pas dû forcément à un manque d’envie de la part des professeurs. Mais c’est plutôt dû à la difficulté de tout mettre en place, tout seul. Ce genre d’organisation repose uniquement sur le professeur en charge du projet. »
 
Après avoir soumis en début d’année le projet au conseil d’administration de l’établissement et avoir obtenu une bourse privée de 20 000 euros, sans trop y croire, Wiam Berhouma se retrouve au pied du mur.  Il faut organiser le voyage de A à Z, et surtout trouver le reste du financement nécessaire.  « Autour de moi, on me disait “ C’est trop d’efforts pour rien, laisse tomber, c’est trop compliqué.” J’alternais entre motivation et désespoir surtout pour mes élèves. Quand je leur disais “On abandonne, on n’y arrivera pas”, ils étaient déçus mais en même temps ont fait preuve de grande maturité. Ils me répondaient “Ce n'est pas grave madame, merci, vous avez essayé au moins”.  C’était touchant. Ils ont conscience d'avoir moins de moyens que d'autres élèves. J’ai voulu faire tout mon possible pour ces élèves qui ont moins de chances de réussir que des élèves parisiens, car moins de moyens. »

 
La classe de 3ème a fait une vidéo pour annoncer leur cagnotte en ligne. 
La classe de 3ème a fait une vidéo pour annoncer leur cagnotte en ligne. 
© Wiam Berhouma
En accord avec ses élèves, ils lancent une cagnotte en ligne et réalisent une vidéo à l’aide du frère de l’enseignante. Les réactions ont été très diverses :  « Le plus rageant c’étaient ceux qui nous disaient : “Pourquoi aller à New York ? Allez à Londres c’est pareil” Donc, on nous reproche de viser trop haut ? Être ambitieux, c’est un problème quand on vient de Seine-Saint-Denis ? On n’a pas le droit d’en sortir, ou alors il faut aller le plus près possible ? Un projet à Londres n’a rien à voir d’un point de vue culturel et pédagogique. Parler anglais ici ou ailleurs pour ces gens, c’est pareil. Ils n’ont pas vu le caractère citoyen du projet, et ce qu’il implique en terme de construction pour les élèves. »
 
Très vite, l’engouement sur la toile prend. Quasiment un tiers de la somme des 12 000 euros nécessaires est récolté en trois jours. La classe n’en revient pas. Puis, les dons stagnent. Les tweets sont relayés, mais sans plus. Et les critiques arrivent.  « C’est vrai qu’il y a eu un vrai engouement autour de cette initiative. Mais on a eu aussi beaucoup de réactions négatives du genre “Nous on n’est jamais partis à New York, pourquoi eux y vont ?” C’est très parlant. Ce sont souvent des gens qui se sont reconnus dans mes élèves, qui ont dû grandir dans le même genre d’endroit. Mais on a aussi eu des encouragements. On a même eu des stars qui ont relayé la cagnotte, voire donné de l’argent. Ça a été une grosse surprise. » L’objectif est finalement atteint à la dernière minute, au bout d’un mois.
 
Wiam Berhouma note que cet élan de solidarité, exprimé aussi via les commerçants de la ville, ont mis du baume au cœur de ses élèves : « Il s’est passé un truc en eux. Ils ont réalisé que des gens acceptaient de les aider. Cette solidarité cette entraide les a éblouis. C’était beau de voir ça. »

Un lien unique entre élèves et professeurs

La jeune femme n’est pas seule pour partir avec ces 22 élèves. Elles sont trois enseignantes à encadrer ce voyage. Trois femmes. La professeure d’histoire qui avait travaillé le sujet de l’immigration en Europe avec les élèves en 4ème, et la professeure principale de la classe, qui a pour matière l’EPS. Les trois enseignantes avaient à cœur de faire découvrir ces sujets à leurs élèves, et de mener à bien le projet : « Il y avait un sentiment collectif fort entre nous trois. », nous explique Wiam Berhouma. Cependant, les réactions sexistes n’ont pas manqué, notamment sur Twitter. L’enseignante cite de mémoire : « Quelle idée de partir qu’entre femmes ? Il vous faut un homme pour mener ce projet, et gérer les problèmes, notamment des garçons. » Les clichés sur les femmes naturellement maternelles et les hommes plus autoritaires refont surface.  « Certains ont même parlé de discrimination car il n’y avait pas d’hommes. La domination masculine s’est vraiment exprimée à ce moment. On en est encore là », regrette Wiam Berhouma.
Les élèves de Wiam Berhouma à la découverte de Time Square.
Les élèves de Wiam Berhouma à la découverte de Time Square.
© Wiam Berhouma

Les cinq jours du voyage ont été intenses, pour les élèves comme pour les accompagnatrices :  « On avait discuté des endroits qu’ils visiteraient, mais ils ont eu le programme définitif le jour du départ uniquement. Ils savaient que ça serait éprouvant. Ils ont parcouru de nombreux kilomètres, mais sont restés concentrés sur l’objectif. » L’enseignante a tout de même tenu à équilibrer les étapes entre centres d’intérêt des élèves et projet pédagogique. « Ça leur a aussi permis de s’approprier ce projet. Un jour, ils ont vu un autocollant sur une poubelle qui disait “Quand les droits des migrants sont niés, les droits des citoyens sont en péril”. Ils ont crié “Regardez Madame, c’est exactement notre thème”. J’étais fière, ils se sont emparés du projet et l’ont complètement compris. » Au programme, l'université de Columbia pour discuter avec un sociologue américain « d'immigration, libéralisme, vision de la citoyenneté, laïcité, quartiers et musique. Les élèves étaient passionnés ». Au menu également, le site de Ground Zero en hommage aux victimes du 11 Septembre, le monument national African Burial Ground, qui abrite un mémorial des victimes de l'esclavage, appelé La porte du retour (en référence à la porte du non retour, sur l'île de Gorée), la statue de la Liberté... En signe de remerciement, chaque donateur de la cagnotte a reçu une carte postale.
 

Le voyage à New York des 3ème du collège Jacques Prévert en quelques images
Le voyage à New York des 3ème du collège Jacques Prévert en quelques images
© Wiam Berhouma

Ces enfants ont adoré cette belle expérience et ont compris que la réussite n'était pas une question de mérite.Wiam Berhouma

Le bilan de ce séjour est plus que positif pour Wiam Berhouma: « Ces enfants ont adoré cette belle expérience et ont compris que la réussite n'était pas une question de mérite. » Malgré la fatigue, elle ne regrette absolument rien. « Un tel voyage te fait voir les élèves différemment, on sort du cadre professeur / élèves classique. Ça crée un lien unique entre nous. Et ça les fait grandir surtout. », raconte-elle, le regard empli de fierté.

De retour au collège, une exposition de leurs photos est organisée, avec la projection d’une vidéo. « On a surtout eu des retours impressionnés », nous dit Wiam Berhouma. Certes, ils ont fait des envieux,  mais les retours étaient globalement positifs : « Ça a donné des idées à d’autres ». Elle espère pouvoir repartir prochainement vers une nouvelle destination avec une autre classe : « Peut-être pas dès l'an prochain, parce que c'est épuisant à mettre en place. Mais clairement, je ne pourrais pas ne pas retenter le coup !  »

Et les élèves, alors  ? 

Junie : « Pour nous, un voyage a New York c'était presque impossible car on ne s'imaginait pas du tout, nous, de simples collégiens du 93 aller à Times Square ou Central Park. À vrai dire certains d'entre nous n'y croyaient pas du tout avant la cagnotte ! C'est une expérience inoubliable et extraordinaire pour nous! »

Wesley : « Ce voyage représentait beaucoup de choses pour nous, pour certains c’était un rêve car il n’y retourneront peut-être pas, pour d’autres, c'était un voyage scolaire qui nous permettra de développer nos connaissances sur ces sujets. »

Maëlysse « Il y a trois endroits qui m'ont marquée. Tout d’abord la Statue de la Liberté, la voir en vrai était un rêve depuis toute petite. C'était impressionnant et chaque détail de cette statue à une signification. Ensuite, je dirais Ellis island car c’est à cet endroit que l’histoire de l’immigration américaine débute. Ce qu'ont subi les différents immigrés à leur arrivée, était parfois vraiment étonnant et triste. Pour finir, l’endroit que j’ai vraiment préféré à New York a été le mémorial du 11 septembre, c’est un endroit tellement symbolique mais aussi rempli de tristesse. [...] Avant ce voyage, pour moi la citoyenneté dépendait vraiment de si on avait les papiers ou non. Mais après ce voyage je pense que cela dépend de comment on se sent dans son pays. »