Terriennes

"De la pleureuse à la veuve joyeuse" : les veuves dans tous leurs états

<em>"</em>Le port du deuil, dont le coût est pris sur la succession, permet de perpétuer la condition du mort, de marquer l'appartenance sociale et le retrait du 'marché matrimonial'", écrit Laurence Danguy.
"Le port du deuil, dont le coût est pris sur la succession, permet de perpétuer la condition du mort, de marquer l'appartenance sociale et le retrait du 'marché matrimonial'", écrit Laurence Danguy.
©Pixabay

Les veuves ! Soumises à un strict protocole de deuil, "veuves joyeuses", accusées aux assises ou murées dans une tristesse insondable, leur représentation évolue selon les époques et les milieux sociaux. Une dizaine de chercheurs ont enfilé leurs scaphandres. Ils ont plongé dans les eaux noires du veuvage. Le résultat de leur pêche est aussi passionnant qu'inattendu.

Veuves criminelles en cour d'assises, veuves de marins disparus, veuves de grands hommes, veuves joyeuses ou scandaleuses... la représentation de celles sur qui pèse l'absence de la tutelle ou du compagnonnage masculin diffère selon les époques et les milieux sociaux.

Un ouvrage, De la pleureuse à la veuve joyeuse (Editions de la Sorbonne), parvient à contrarier une certaine répugnance qui peut nous saisir sur un tel sujet, apparemment ingrat. En fait, il recèle une richesse insoupçonnée. Car le veuvage féminin est porteur d'une farandole de fantasmes.

<em>"Et maintenant, place aux jeunes"</em> évoque la légende du dessin, tandis qu'en arrière-plan patiente un homme qui semble tout prêt à consoler la veuve.
"Et maintenant, place aux jeunes" évoque la légende du dessin, tandis qu'en arrière-plan patiente un homme qui semble tout prêt à consoler la veuve.
©Gallica

On se souvient, peut-être, de La Veuve joyeuse,  l'opérette autrichienne de Franz Lehár, du film La Mariée était en noir réalisé par François Truffaut (et dont Antoine de Baecque livre dans cet essai une très remarquable analyse), du documentaire Quelques veuves de Noirmoutier signé Agnès Varda mais, disons-le, on ignore tout, ou presque, de la représentation de ces femmes dans l'imaginaire social et de la façon dont celui-ci s'est bâti au fil du temps. Voilà un ouvrage qui comble ce manque.

Laurent Bihl et Frédéric Chauvaud avancent la date du 13 novembre 1909 comme marqueur du changement dans la représentation des veuves. Ce jour-là paraît le numéro 450 de L'Assiette au beurre, un célèbre magazine satirique. Cette fois, il est illustré par Juan Gris, peintre espagnol. Le numéro évoque exclusivement les veuves. Un humour noir, très noir, forcément. 

Au fait, pourquoi le noir ? Dans son blog consacré à la mode, Elisabeth Rose explique : "Le noir est évocateur de ténèbres et donc est associé à la mort. Le vêtement de deuil spécifique semble être apparu en Espagne au XIème siècle. L'usage se répand alors progressivement dans toutes les cours européennes."

Plusieurs vêtements de deuil
Plusieurs vêtements de deuil
(image du blog d'Elisabeth Rose)
En littérature, la représentation de la veuve est rarement gracieuse. Les auteurs citent Balzac. Dans Le père Goriot, le père de La comédie humaine évoque la veuve Vauquer avec une certaine férocité. Balzac écrit : "Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis ; elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec de perroquet ; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d'église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur..."

Bêtes effarouchées et fortes femmes

Le personnage de la veuve prend une autre dimension dans les minutes des procès. Les chroniqueurs judiciaires brossent des portraits saisissants de ces femmes criminelles
 
Ce crime sent bien la femme !
Un président de cour d'assises

La misogynie y côtoie souvent une fascination ambiguë. Tout est scruté : son apparence, ses réactions, ses silences. Frédéric Chauvaud distingue deux catégories de veuves dans les cours d'assises : la "bête affarouchée", personnage féminin presque muet, résigné, n'attendant plus que d'être conduit à l'abattoir, et son contraire,  "la forte femme" qui dissimule sa vraie nature sous un masque de circonstance.

Veuve au cimetière Marcoeuil, le 15 mars 1916
Veuve au cimetière Marcoeuil, le 15 mars 1916
(musée d’histoire contemporaine )

L'auteur cite ce journaliste qui rend compte d'une audience dans les Bouches-du-Rhône en 1936. L'accusée, après des sanglots, "cette politique de larmes et d'apitoiement", change tout à coup de comportement après l'intervention de l'avocat général. Le chroniqueur judiciaire de l'époque écrit : "Alors, elle se redressera, hostile, dure, violente, toutes griffes dehors, nous montrant cette fois son vrai visage, son âme véritable".

Frédéric Chauvaud note que "Les débats sont aussi l'occasion de s'interroger sur le crime des femmes et de tenir un discours sur elles". Il relève par exemple cette exclamation d'un président de cour d'assises : "Ce crime sent bien la femme !"

Enfin, l'auteur constate que "L'époque, volontiers misogyne et antiféministe, se complaît à faire de la femme une créature inquiétante. Sa fragilité apparente, sa sexualité menaçante, son imagination échevelée nécessitent pour le genre masculin de la maintenir sous emprise".

<em>"Cette figure étrange, surmontée, d'un de ces immenses chapeaux prétentieux et ridicules ornés de plumes noires ... nous égaierait si la terrible accusation qui pèse sur Marie Bourette ne rendait cette physionomie singulièrement inquiétante"</em> écrit  Georges Claretie dans<em> Le Figaro </em>en juillet 1910<em>.</em>
"Cette figure étrange, surmontée, d'un de ces immenses chapeaux prétentieux et ridicules ornés de plumes noires ... nous égaierait si la terrible accusation qui pèse sur Marie Bourette ne rendait cette physionomie singulièrement inquiétante" écrit  Georges Claretie dans Le Figaro en juillet 1910.

Le protocole du veuvage

L'ouvrage nous enseigne que le veuvage est encadré par un strict protocole.
La veuve, avec ses vêtements noirs et son attitude austère, qui s'interdit la moindre fantaisie, doit porter son veuvage pendant un an et six semaines à Paris, contre deux années pleines en province.

Ah, nous sommes loin de Jean de La Fontaine ! Dans sa fable La Jeune Veuve, une femme jure fidélité à son défunt mari, mais ne tiendra pas promesse. Sur les conseils de son père, elle choisit la vie et ses plaisirs.

La première guerre mondiale fera plus d'un million d'orphelins
La première guerre mondiale fera plus d'un million d'orphelins
(capture d'écran)
Rien de tel au 19ème siècle. Les bonnes moeurs  imposent à la veuve d'être "irréprochable". Ses préoccupations ne doivent concerner que ses enfants et le souvenir du défunt. Après un certain temps, pourtant, la voici à nouveau disponible sur le marché de la séduction. Hors de question. Il convient pour elle d'éviter la société. La veuve représente désormais un danger pour la stabilité des couples. Et donc, de la société.

Laurence Danguy écrit : "Comme toute femme de son époque, la veuve est une mineure, passée de la tutelle de son père à celle de son mari, et elle n'est que partiellement émancipée par son veuvage. En tant que conjoint survivant, elle est un "successeur irrégulier". La veuve ne fait pas partie du convoi funéraire, même si cet interdit tombe au cours du siècle".

La notoriété médiatique des veuves d'artistes

L'ouvrage comporte dix chapitres distincts.
Ils analysent chacun une facette du veuvage. Avec Parler d'un homme, exister comme femme, Julie Verlaine livre une étude particulièrement originale sur les veuves d'artistes, "détentrices des droits patrimoniaux et moraux sur l'oeuvre de leur conjoint défunt (...) Ces droits constituent, tant sur le plan économique que culturel, des enjeux cruciaux pour l'art des XIXème et XXème siècle (...) Cote, notoriété et légitimité continuent à évoluer après la mort d'un artiste, et peuvent aller dans le sens de l'oubli, comme dans celui de la consécration".

A ces veuves, on leur reconnaît le droit d'évoquer des souvenirs avec l'artiste défunt, accessoirement celui d'avoir été  jadis des muses, mais jamais on n'envisagerait de les solliciter en qualité d'experte. Julie Verlaine remarque que "Dans leurs discours, les veuves parlent moins d'elles que d'un absent, l'artiste défunt dont elles on partagé la vie. Leur propre notoriété médiatique est obtenue par procuration : c'est parce que leur compagnon n'est plus là pour évoquer son oeuvre qu'elles sont tirées de l'ombre où se trouvent la grande majorité des femmes d'artistes".

Sonia Delaunay par Lothar Wolleh
Sonia Delaunay par Lothar Wolleh
(Wikipédia)

L'auteure cite avec une évidente gourmandise les exemples de Sonia Delaunay et de Nina Kandinsky. La qualité de le leur témoignage et le talent littéraire dont elles font preuve amènent un éclairage précieux dans la compréhension de l'oeuvre défendue.

Julie Verlaine remarque également que "La notorité croissante et posthume de leur compagnon fait des veuves des actrices importantes du monde de l'art : leur présence est remarquée lors des vernissages, leur "matronage" est recherché par les jeunes artistes, qui leur montrent leurs toiles comme ils l'auraient fait à leur conjoint si celui-ci était encore en vie".

Il faudrait évoquer ici les autres chapitres de cet ouvrage : Euphémie Lacoste, que signe Myriam Tsikounas, Veuves éplorées, veuves joyeuses, veuves scabreuses, de Laurent Bihl, ou encore Femmes de douleurs. De veuves en orphelines, histoires dans l'histoire du 20ème sicèle, par Pierre Serna. Il faut surtout lire cet ouvrage à nul autre pareil. Il toilette nos idées reçues sur la question et procure un réel plaisir. Pourquoi s'en priver ?

 

Sociétés et représentations
De la pleureuse à la veuve Joyeuse

Editions de la Sorbonne
336 pages, 25 euros