Terriennes

De nos origines à #MeToo : le mâle au cœur du mal, et c’est un homme qui le dit

Raphaël Liogier, sociologue, philosophe et Professeur des universités à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence revient sur le phénomène MeToo, dans son ouvrage "Descente au coeur du mâle".
Raphaël Liogier, sociologue, philosophe et Professeur des universités à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence revient sur le phénomène MeToo, dans son ouvrage "Descente au coeur du mâle".

Et les hommes dans tout ça ? Au delà de la libération de la parole des femmes, c’est aussi la virilité moderne qui se retrouve aujourd'hui questionnée, sur son héritage et sa responsabilité depuis des millénaires dans la domination masculine. Dans Descente au coeur du mâle, le sociologue et philosophe Raphaël Liogier remonte le temps, jusqu'aux racines du "Mal".

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Ainsi donc, les dés seraient pipés depuis la nuit des temps .... parce que les dés auraient été inventés par les hommes ? Voilà en version raccourcie de l'histoire ce qui pourrait expliquer ces millénaires de "suprématie" masculine. C'est en tout cas ce que tend à expliquer Raphaël Liogier dans son ouvrage Descente au cœur du mâle (Editions Les liens qui libèrent).

Interpellé, aussi bien en tant que sociologue, philosophe mais surtout en tant qu'homme par la déferlante #MeToo, le voilà donc entré en investigation. Tweet après tweet, il explique avoir remonté le fil de cette libération de la parole des femmes, harcelées, violées, véritable tsunami provoqué en octobre 2017 par le séisme  Weinstein. Alors se pose la question de la légitimité de cette enquête et surtout de l'enquêteur. Lui-même, dès les premières pages de l'ouvrage, confie s'être interrogé sur ce point.
 
Retrouver l'ensemble de notre dossier sur le phénomène #MeToo : 
#MeToo #BalanceTonPorc : contre les violences sexuelles, partout les femmes passent à l'offensive
C’est en s'assumant en tant qu’homme, blanc, occidental, hétéro, qu’il tient à s’adresser en priorité aux hommes : « Je me suis demandé si j’étais légitime pour parler d’une minorité qui était la plus oppressée de l’histoire de l’humanité puisque cela date du néolitique, mais je me suis dit,  je peux parler du regard des hommes sur les femmes. Et sur le corps des femmes en particulier. Parce que je l’ai étudié en tant qu’anthropologue et aussi parce que je suis un homme et je sais comment la structure même de mon désir s’est construite. », nous confiait-il lors de sa venue sur le plateau de TV5monde début mars 2018.
 
« A mesure que je me plongeais dans les témoignages de femmes harcelées, voire violées, j’éprouvais une sensation de dégoût. Le dégoût s’est progressivement transformé en malaise. Ces hommes sont dégueulasses, certes. Souvent pitoyables. Beaucoup sont des salauds sans vergogne. Mais surtout ce sont des hommes comme moi. (…) Même si je n’ai pas voulu l’avouer immédiatement, une partie de mon identité virile m’était renvoyée en plein visage », écrit-il.   
 
Il n’y a pas de désir de vengeance mais une volonté de changer les choses pour l’intérêt collectif.
Raphaël Liogier, chercheur
Selon l’écrivain, le mouvement #MeToo touche le « cœur de l’inégalité homme-femme». « Il n’y a pas de désir de vengeance mais une volonté de changer les choses pour l’intérêt collectif », tient-il à préciser parlant même d’événement historique. Il est temps selon lui de guérir l’humain de cette « mâlitude culturellement construite depuis des millénaires, se faisant passer pour naturelle, biologique ».

Les femmes face à l’histoire de l’humanité

C'est alors Raphaël Liogier, l’antropologue, qui nous explique comment les femmes « étaient exclues des activités nobles, dès les temps les plus primitifs. Au Paléolitique, elles étaient chargées de la cueillette, activité fournissant l’essentiel de la nourriture ». Pendant ce temps, les hommes eux, allaient à la chasse, activité bien plus glorifiante mais pourtant nettement plus aléatoire pour nourrir la tribu. On apprend que, comme le démontrent plusieurs études scientifiques, depuis près de 750 000 ans, les femmes ont été systématiquement privées de nourriture carnée, voilà qui expliquerait l'origine de cette « frêle morphologie féminine » (hypothèse cependant sérieusement contestée par nombre d'anthropologues, femmes ou hommes).

« Au Paléolithique, les femmes ont été d’emblées exclues de la nourriture carnée et protéinée, de graisses et de lipides, pour les inférioriser en terme de statut, même symboliquement. (…) Elles étaient exclues de la nourriture, en particulier quand elles étaient enceintes, ce qui provoquait des carences extrêmement fortes. C’est ce qui a provoqué une pression évolutive, imposée par les hommes, qui les ont rendues plus petites et plus fragiles », écrit Raphaël Liogier. 

Le plongeon originel est d'autant plus vertigineux qu’il est effrayant. Les femmes de par même leur nourriture et le contrôle de leur corps se seraient-elles retrouvées dès la naissance de l'humanité, contraintes, et assignées à une situation de faiblesse, d’infériorité ?

Comme l'illustrateur JUL, on en viendrait presque à rêver à un mouvement Femen au temps des cavernes, manifestant seins nus en scandant "Nature misogyne ! Darwin complice !".
 
Voilà où déloger le coeur du mal, selon Raphaël Liogier: le corps de la femme. Il devient ce que l'homme se doit de posséder, d'ailleurs n'est-ce pas terme employé lors de l'acte sexuel, l'homme possède sa partenaire... Le corps féminin devient un capital, avec d’autant plus de valeur encore s’il est vierge. L'auteur parle alors de capitalisation du corps féminin. « Elles sont devenues elles-mêmes une domesticité. Une chose à disposition de l’homme dont il tire prestige et pouvoir. C’est ce que j’appelle le capitalisme sexuel », ajoute l'écrivain. Les hommes les plus importants, les chefs de tribu cherchaient ainsi à posséder le plus grand « cheptel » féminin possible. Drôle et percutante comparaison quelques pages plus loin, quand il évoque cette gratuité pour les filles dans les boîtes de nuit, le principe ne serait pas si éloigné, car la présence des femmes « garantit l’attractivité du lieu » et donc sa rentabilité.

Mythologies, contes pour enfant et culture du viol

Il était une fois, une princesse endormie … Raphaël Liogier remonte aux racines de la plus profonde et de la plus longue injustice de l’histoire humaine, celle véhiculée par les mythes fondateurs des grandes civilisations, les contes romantiques, la littérature, Don Juan, Casanova, ventant les mérites d'une virilité négatrice de la volonté des femmes. L'auteur nous (re)fait la lecture de quelques textes mythologiques et autres contes pour enfant. L’inceste et le viol y sont pratiques courantes voire, banales, à l'image de certaines périodes de l’histoire d’ailleurs, où l'on mariait bien des frères et sœurs, et des rois à leurs filles…
 
La Belle au bois dormant, illustration "romantique" de la culture du viol selon Raphaël Liogier. (Représentation de 1899)
La Belle au bois dormant, illustration "romantique" de la culture du viol selon Raphaël Liogier. (Représentation de 1899)
Crédit Wikipédia
Parfois même, ces agressions sexuelles y sont présentées comme une « bénédiction ». Exemple cité par l’auteur, la Belle au bois dormant qui n’est rien d’autre qu’une allégorie du viol. Et de s'appuyer sur la version originale du conte, signée d’un certain Giambattista Basile (XIIème siècle). Un roi découvre dans la forêt une belle princesse endormie, il « l’aime aussitôt et dans le même mouvement, la viole dans son sommeil ». La belle sort de ce coma quelques mois plus tard, réveillée par un nourisson lui tétant le sein, qui n'est autre que le fruit de ce viol. Méditons alors sur la morale de l’histoire ainsi rapportée « A qui a de la chance, le bien vient même en dormant »...
 
Pour Raphaël Liogier, cette emprise de l’homme sur le corps de la femme peut être assimilée à une excision mentale. On connaît la mutilation physique, qui reste pratiquée encore aujourd'hui, au nom de la tradition par certaines communautés sur les fillettes dans des dizaines de pays dans le monde. Le sociologue évoque lui une autre excision, psychologique, celle qu'inflige l’homme qui de tout temps a cherché à empêcher la femme de jouir de son corps, de son esprit, bref de jouir tout cours. Pour Raphaël Liogier, la négation du consentement des femmes et leur rabaissement systématique trouvent leur source dans une « angoisse (masculine) de la superpuissance féminine ».
 
Si on empêche les femmes de jouir, d’avoir un orgasme, on les empêche aussi de jouir du monde, de jouir au sens civil, du droit de propriété. Si elles sont elles-mêmes une propriété, elles ne peuvent pas être propriétaires.
Raphaël Liogier, extrait Descente au coeur du mâle
Une femme tient une banderole sur "La culture du viol" lors d'une manifestation pour soutenir la vague de témoignages dénonçant des cas de harcèlement sexuel, à Lyon, dimanche 29 octobre 2017, jour où des milliers de Françaises ont protesté contre les abus sexuels et le harcèlement dans 11 villes à travers le pays sous la bannière #MeToo dans le sillage des allégations contre le magnat hollywoodien Harvey Weinstein.<br />
 
Une femme tient une banderole sur "La culture du viol" lors d'une manifestation pour soutenir la vague de témoignages dénonçant des cas de harcèlement sexuel, à Lyon, dimanche 29 octobre 2017, jour où des milliers de Françaises ont protesté contre les abus sexuels et le harcèlement dans 11 villes à travers le pays sous la bannière #MeToo dans le sillage des allégations contre le magnat hollywoodien Harvey Weinstein.
 
Crédit AP Photo / Laurent Cipriani
« On reproche aux femmes d’avoir eu d’autres partenaires, alors qu’au contraire, pour un homme avoir de nombreuses partenaires est synonyme de virilité. C’est complètement universel et cela suppose ce que j’appelle l’excision morale, l’excision c’est nier la jouissance au sens le plus physique du terme, des femmes. (...) Si on empêche les femmes de jouir, d’avoir un orgasme, on les empêche aussi de jouir du monde, de jouir au sens civil, du droit de propriété. Si elles sont elles-mêmes une propriété, elles ne peuvent pas être propriétaires. Ce qu’on doit demander aujourd’hui c’est une égalité sur la souveraineté de leur propre corps. Si on ne leur reconnaît pas celle là ça ne sert à rien de leur reconnaître le reste », lit-on, point de vue relayé dans cette tribune (voir ci-dessous) signée par l'auteur dans le JDD.
 

L'orgasme féminin, l'ultime bastion ?

Ainsi donc malgré les conquêtes gagnées (ou injustices vaincues) au cours de ces dernières décennies, du droit de vote, d'ouvrir un compte en banque, de diriger une entreprise, et même malgré le droit d'avorter, le noeud du problème qui reste à défaire selon Raphaël Liogier, consiste en cette liberté ultime que l'homme refuse aux femmes, contrairement à ce que pourrait laisser croire une soi-disante libération sexuelle : celle de disposer de leur corps, de leur sexe, de leur jouissance.
 
Si les hommes d'aujourd'hui ont fini par concéder aux femmes l'accès (au compte-goutte et sous haute surveillance restons lucides), aux territoires du pouvoir, pas à celui de l'orgasme, sauf bien-sur s'ils en sont les initiateurs, s'ils en gardent le contrôle ...  Selon Raphaël Liogier, « leur refus de lâcher prise s’exprime plus vivement encore dans leur réaction patriarcale face à l’orgasme féminin ». Ainsi, après l’avoir nié, puis bridé, l’homme dit moderne, mais en fait sorte de « macho nouvelle mouture » veut se l’approprier. Approprié ... Tiens tiens, encore une histoire de propriété. Voilà donc l’ultime illusion virile, qui reste à combattre, nous dit l'auteur qui choisit de terminer son ouvrage sur un chapitre baptisé « Vers la paix des genres ». Epilogue rassembleur et idéaliste où les hommes n’utiliseraient plus le corps des femmes pour se rassurer, chercheraient à grandir avec elles et non plus à travers ou contre elles. Tout contre ?

Un peu comme après une descente aux enfers, on ressort de cette prise de conscience sans doute nécessaire que veut être cette Descente au coeur du mâle, difficilement indemne, que l'on soit une femme ou un homme.
Cela dit, le débat reste ouvert aussi, quand à la faculté des hommes à se revendiquer féministes, et que l'on fait intervenir en boucle un certain 8 mars dans les médias. Ce qui n'a pas échappé à certain.e.s d'entre-nous...