Terriennes

De plus en plus d'entreprises américaines s'engagent pour défendre le droit à l'avortement, un choix à double tranchant

Des entreprises se sont engagées à payer la caution de leurs employés qui seraient interpellés lors de manifestation défendant le droit à l'avortement. Ici, des policiers escortent deux manifestants lors de manifestations devant la Cour suprême à Washington, le samedi 25 juin 2022. 
Des entreprises se sont engagées à payer la caution de leurs employés qui seraient interpellés lors de manifestation défendant le droit à l'avortement. Ici, des policiers escortent deux manifestants lors de manifestations devant la Cour suprême à Washington, le samedi 25 juin 2022. 
©AP Photo/Gemunu Amarasinghe

Quelques grandes entreprises américaines ont publiquement condamné la décision de la Cour suprême. Certaines avaient pris les devants en s'engageant à garantir à leurs employées un accès à l'avortement, notamment en remboursant leurs frais de santé ou de voyage. Une prise de position non dénuée de risques juridiques voire de représailles économiques, mais une voie de résistance profondément politique.

Un choc. Mais l'annulation de l'arrêt Roe v. Rade n'a guère surpris, et le camp des pro-choix s'y préparait déjà depuis des mois, et cela, jusqu'au monde de l'entreprise.

Quelques grandes enseignes ont anticipé en prenant des mesures de soutien aux femmes désirant avoir accès à ce droit. Lors de l'annonce de la décision de la Cour suprême, certaines sont allées jusqu'à prendre position publiquement, en s'engageant notamment à rembourser les frais médicaux nécessaires à leurs employées. Ce qui n'est pas sans risque d'un retour de baton juridique, voire politique. Les entreprises qui offriront de rembourser les frais de voyage pour recourir à un avortement pourraient s'exposer à des poursuites de la part des groupes anti-avortement et des Etats républicains, voire à des sanctions pénales.

Quand les grands patrons défient la Cour suprême

Parmi les condamnations les plus remarquées, celle du patron du site Yelp (start up qui publie via une application en ligne des avis sur les commerces, restaurants etc, ndlr), Jeremy Stoppelman. Selon lui, la décision de la Cour suprême "met en danger la santé des femmes, les prive de leurs droits et menace de démanteler les progrès que nous avons réalisés vers l'égalité des sexes sur le lieu de travail" depuis l'arrêt garantissant l'accès à l'avortement de 1973.

"Les chefs d'entreprises doivent s'exprimer maintenant et demander au Congrès" d'inscrire ce principe dans la loi, a ajouté sur Twitter, celui qui dirige la multinationale dont le siège est situé à San Francisco, en Californie, l'un des rares états où l'IVG reste possible. L'entreprise a été l'une des premières à s'engager à rembourser les frais de santé pour ses employées pratiquant un avortement en 2021.

Des garanties pour les femmes

Si les entreprises condamnant aussi clairement la décision de la Cour suprême restent malgré tout assez rares, certaines ont décidé de s'engager à s'assurer que leurs employées, où qu'elles travaillent, puissent accéder à un avortement en leur remboursant au besoin les frais de voyage dans un Etat où la procédure médicale est légale.

Au mois de mars dernier, lorsque le Texas a interdit toute IVG à partir du moment où un battement de cœur du fœtus est perceptible à l'échographie, un groupe d'entreprises emmené par la banque Citigroup a été le premier à vouloir financer les déplacements en cas d'avortement. Amazon, Apple, Tesla et Yelp ont suivi le mouvement. Cette initiative leur avait attiré les foudres de certains Etats conservateurs. Un élu texan avait ainsi expliqué que Citigroup pouvait faire l'objet de poursuites au Texas et avait appelé à l'annulation des contrats entre la banque et le gouvernement américain, comme le rapporte le journal Les Echos.

Depuis, d'autres grands groupes tels que Starbucks et Levi Strauss ont aussi modifié la couverture santé proposée à leurs employés. Certains les ont rejoints le 24 juin à l'annonce de la décision de la Cour suprême. 

Meta, la maison-mère de Facebook, a expliqué qu'elle rembourserait les déplacements "dans la limite du cadre légal, pour les employées qui auront besoin d'accéder à des soins de santé sexuelle situés dans un autre Etat", l'entreprise "évaluant la meilleure façon de le faire compte tenu des complexités juridiques en jeu", selon un porte-parole. 

La banque JPMorgan a annoncé qu'elle rembourserait les voyages destinés à aller pratiquer un avortement légal. La mesure est censée prendre effet à partir du 1er juillet. Microsoft, le géant de l'informatique, a lui aussi pris de telles mesures.

Disney a de son côté envoyé un mémo à ses employés leur assurant que l'entreprise s'engageait à leur fournir un accès à des soins de qualité, selon la chaîne d'information CNBC.

"Notre société reste déterminée à éliminer les obstacles et à fournir un accès complet à des soins de qualité et abordables à tous nos employés, membres de la distribution ainsi qu'à leurs familles, y compris la planification familiale et les soins génériques, où qu'ils vivent", indique le communiqué par le chef des ressources humaines de Disney, Paul Richardson, et Pascale Thomas, vice présidente du service bien-être de l'entreprise, comme le précise la chaîne . "En fait", ont-ils ajouté, "nous avons mis en place des processus pour qu'un employé qui ne peut pas accéder aux soins à un endroit bénéficie d'une couverture abordable pour recevoir des niveaux de soins similaires dans un autre endroit. Cette indemnité de voyage couvre les situations médicales liées aux traitements du cancer, aux greffes, au traitement des maladies rares et à la planification familiale (y compris les décisions liées à la grossesse)".

Un risque juridique, un choix éthique

Si de nombreuses sociétés sont restées silencieuses, cela ne veut pas dire qu'elles n'offrent pas les mêmes aménagements dans leur assurance santé.

Car s'exprimer publiquement peut se révéler à double tranchant, remarque Maurice Schweitzer, professeur à l'université Wharton de Pennsylvanie. "D'un côté, elles veulent s'impliquer, montrer l'exemple, parce que c'est important pour leurs employés, surtout dans le secteur de la tech", explique-t-il. Sur l'immigration, les droits des LBGTQ, les armes à feu, le racisme... plusieurs grands patrons ont choisi de s'exprimer publiquement. Mais sur l'avortement, "le paysage juridique va changer", souligne l'expert.

Les patrons gardent par ailleurs à l'esprit la récente déconvenue de Disney en Floride. L'entreprise avait initialement décidé de ne pas se prononcer contre une loi interdisant d'enseigner des sujets en lien avec l'orientation sexuelle ou l'identité de genre à l'école primaire. Poussé par des employés, le patron, Bob Chapek, a finalement ouvertement critiqué le texte, suscitant l'ire du gouverneur conservateur Ron DeSantis et conduisant à la suppression d'un statut administratif favorable dont bénéficiait le parc d'attractions Disney World depuis les années 1960 dans cet Etat. Au final, analyse Maurice Schweitzer, l'affaire a "frustré des employés reprochant à l'entreprise de ne pas s'être exprimée plus tôt" et a "coûté de l'argent en raison de la réaction des responsables politiques".

"Qu’elles soient en faveur de la protection des droits des femmes ou dans le camp adverse, (les entreprises) sont sommées de s’engager sur cette question essentiellement éthique et politique", lit-on sur le site novethic.fr. Pour Alyson Taylor, directrice de l’organisation américaine Ethical Systems, interrogée dans cet article, "il faut remettre en cause le système de financement des partis par les entreprises. Aujourd’hui elles font des dons tous azimuts pour protéger leurs intérêts mais nous sommes dans une nouvelle ère où les déclarations de soutien à l’avortement sur Instagram permettent aux employés et comme aux militants de vérifier si les pratiques des entreprises sont conformes à leurs engagements". L'experte rappelle aussi les exemples de Citigroup ou Amazon qui ont en même temps annoncé des politiques "pro choice" et été dénoncées pour leurs financement "pro life". "Vous ne pouvez pas à la fois vous engager en interne en faveur des droits des femmes et continuer à soutenir des candidats qui font le contraire.", souligne-t-elle.

"L'Amérique, où les armes ont plus de droits que les femmes", une des pancartes brandies lors d'une manifestation samedi 25 juin 2022, devant la Cour suprême américaine, à Washington. 
"L'Amérique, où les armes ont plus de droits que les femmes", une des pancartes brandies lors d'une manifestation samedi 25 juin 2022, devant la Cour suprême américaine, à Washington. 
©AP Photo/Gemunu Amarasinghe

Engagement politique vs représailles économiques

Malgré les risques et parfois des positions contradictoires, la liste des entreprises annonçant des mesures pro avortement ne cesse de s'allonger. 

Lyft s'est engagé à payer les frais de justice de chauffeurs qui seraient traînés devant les tribunaux pour avoir transporté une femme dans un autre Etat pour avorter. La marque de vêtements Patagonia et le tourneur Live Nation se disent prêt à payer  les cautions pour libérer de prison leurs employés qui se feraient arrêter dans le cadre d'une manifestation en faveur des droits à l'avortement

Toutes ces marques, comme les entreprises qui modifient leur couverture santé, prennent le risque d'être poursuivies.

Difficile pour l'instant de connaitre de quel côté penchera la balance, et quel choix prendront les entreprises américaines, celui du profit et de la "tranquilité" juridique, ou de la santé et du bien-être de leurs employées ?

Depuis la décision de la Cour suprême, l'avortement a déjà été interdit dans huit Etats américains. Ces aides financières annoncées par les entreprises pourraient au total bénéficier à près d'un million d'Américaines. Tout comme l'état de New York, la Californie a anticipé la décision de la Cour suprême et alloué des fonds pour des femmes venant d’autres régions du pays. Cet Etat de l'Ouest, l'un des plus peuplé du pays avec 3,3 millions d'habitants, s'apprête à devenir un "sanctuaire". Le droit à avorter y est soutenu par près de trois habitants sur quatre. D'après les sondages, près de 60% de la population américaine est favorable au maintien de la légalité de l'avortement. 
 

Frais d'IVG remboursés, ailleurs ?

Pris en charge depuis 2013 en France par les services de la sécurité sociale, l’acte médical de l’IVG mais également de tous les soins d’accompagnement – consultations, analyses, échographies – sont remboursés à 100% depuis 2016.

En Europe, avec la France, seuls les pays scandinaves et les Pays-Bas proposent une IVG totalement gratuite. 

Dans la plupart des autres pays où l'IVG est légalisée, il y a soit un remboursement par les mutuelles, comme au Portugal et dans le secteur privé espagnol, soit l’application d’un "ticket modérateur" comme c’était le cas en France avant 2013. C’est le cas notamment en Suisse, en Italie, en Belgique et même en Grande Bretagne où le taux de remboursement de l’IVG varie de 60 à 90%. Par endroits, il faut encore que les femmes justifient d'une situation "de détresse" pour pouvoir accéder à des prises en charge. Pour les pays adoptant des lois plus restrictives, comme la Pologne, les aides financières sont bien évidemment réduites, voire inexistantes.