Terriennes

Déconfinement : ne vous faites plus de cheveux grâce à Martha Matilda Harper

Portrait supposé de Martha Matilda Harper, vers 1914.
Portrait supposé de Martha Matilda Harper, vers 1914.
©Library of Congress 
Portrait supposé de Martha Matilda Harper, vers 1914.
Martha Matilda Harper, créatrice du premier salon de coiffure en 1888.

En France, 77 000 salons de coiffure ont rouvert leurs portes ce 11 mai, au grand soulagement de ceux et celles qui, après huit semaines de confinement, affichaient leur impatience de confier leurs attributs capillaires à des mains expertes. Saviez-vous que c'est à une Canadienne que l'on doit, à la fin du 19ème siècle, le concept moderne de salon de coiffure ? Avant cela, le coiffage, aussi intime que la toilette du même nom, était cantonné au boudoir.

Elle était née pauvre dans l'Ontario, au Canada. Elle disparaîtra riche et célèbre aux États-Unis. C'est l'histoire d'une self-made women, de celles dont l'empire américain raffole. Martha Harper, placée comme petite boniche à sept ans par son père ruiné, hérite sur le lit de mort du médecin qui l'emploie la formule magique pour soigner ses immenses cheveux. Et la voilà, parce qu'elle est maligne et entreprenante, à la tête d'une flopée de salons de coiffure.

Parce que non contente d'avoir créé le premier salon de coiffure, Martha Harper a lancé aussi le tout premier système de franchise, qui donnera naissance à 500 salons indépendants aux États-Unis et en Europe. 
 
Martha Matilda Harper, histoire des salons de coiffure
Il faut imaginer ce que fut, en cette fin puritaine du 19ème siècle, la nouveauté d'un coiffage à la vue de tous. A l'heure où montrer sa cheville en relevant le fond de son jupon mettait un homme en pamoison, comment exhiber sa nuque et la longueur de sa chevelure hors de la sphère intime ? 

 
<em>Un ethnologue chez le coiffeur, </em>par Michel Messu.
Un ethnologue chez le coiffeur, par Michel Messu.
©Fayard
"Quand le salon est de plain-pied ouvert sur la rue, le client devient tout à la fois objet de spectacle et spectateur du monde duquel il vient de s’extraire et peut, avec le merlan (terme d'argot désignant le coiffeur), discourir à loisir. Et lorsque le salon se ferme à ce monde, le client peut encore, dans l’entre-soi ainsi créé, se laisser aller aux confidences et aux secrets", explique le sociologue Michel Messu, chercheur au CNRS, et auteur en 2013 de Un ethnologue chez le coiffeur. Derrière l’apparente simplicité des gestes quotidiens par lesquels nous entretenons nos cheveux, se cachent d’anciens rituels et une puissance symbolique qui expliquent en grande partie nos choix et la façon dont les grandes entreprises de cosmétiques construisent leurs produits et leur publicité pour mieux nous séduire, selon l'éditeur Fayard. Des mots qui prennent toute leur dimension lorsque l'on considère l'histoire de la femme à la chevelure sans fin.

 
<em>Martha Matilda Harper et le rêve américain</em>
Martha Matilda Harper et le rêve américain
©EH.Net

Ce serait donc son employeur, un médecin allemand, qui, à l'agonie, aurait confié à Martha la recette magique de l'onguent pour soigner les cheveux. Riche de 60 dollars et d'une formule inscrite sur un petit papier, cette dernière, confiante dans l'élan entreprenarial américain, migre à Rochester et crée son premier salon. Sa chevelure aux talons et la renommée de ses produits, bio avant l'heure, font merveille. Son sens des affaires aussi.

Pour se développer, elle s'appuie sur d'autres femmes, les forme, les aide à s'installer, et développe ainsi un réseau de franchisées aux quatre coins des Etats-Unis. Accueil de la clientèle, élaboration des soins, promotion des produits et de la marque, Martha Mathilda Harper est partout. Et même au Panthéon américain des femmes célèbres, le National Women's Hall of Fame, qui recense les citoyennes américaines ayant apporté des "changements affectant les aspects sociaux, culturels ou économiques de la société, pour l'impact national ou global de leur réalisation, ainsi que son aspect durable dans l'histoire." Jane Plitt, historienne et biographe officielle de Martha Mathilda Harper, donne de nombreuses conférences sur elle, les femmes et les affaires, et décrypte son parcours, dans la vidéo ci-dessus.

Le poil est sensible aux moindres palpitations de l’histoire.

Christian Bromberger, ethnologue et auteur 

Trichologiques : Une anthropologie des cheveux et des poils.
Trichologiques : Une anthropologie des cheveux et des poils.
©Bayard
L'étude des sociétés par le cheveu nous apprend beaucoup de leurs évolutions. Dans son essai, Trichologiques : une anthropologie des cheveux et des poils, Christian Bromberger, ethnologue et membre de l'Institut universitaire de France,  le précise. "Sa capacité à signifier, la pilosité la doit largement à ses propriétés de transformation. On peut teindre les cheveux, les déteindre, les orner avec des perles, des cauris, des peignes… À la fois solides et souples, ces fibres prêtent aux arrangements temporaires les plus divers. Si les poils sont 'bavards' biologiquement (leur examen permet de déceler des traces de dopage, de maladie…), ils offrent aussi de singulières propriétés pour parler de soi et des autres."

Une brève recherche sur l'histoire du cheveu le révèle. Son façonnage en dit long sur les modes, mais aussi sur la catégorisation sociale : dans l'antiquité, serviteurs et esclaves nouaient leurs cheveux en une boucle sur le cou pour pouvoir être reconnu d'un coup d'oeil. Les tribus germaniques et celtiques du nord de l'Europe arboraient des barbes et des longs cheveux. A Rome, les hommes ne portaient pas de barbe et avaient les cheveux courts pour se différencier des Barbares. Quant aux femmes, jusque tard dans le 20ème siècle, elles ont porté longs leurs cheveux. Jusqu'à ce que les garçonnes revendiquent en les coupant le droit d'être libres, comme des hommes. "Le poil, écrit Christian Bromberger, est sensible aux moindres palpitations de l’histoire". 

Martha Harper, une Helena Rubinstein du cheveu 

Exposition Helena Rubistein
Exposition Helena Rubistein
©MAHJ

A l'image d'une autre Américaine, Helena Rubinstein petite soeur en entreprenariat, Martha Matilda Harper fut de cette génération de femmes qui allaient changer le visage de l'entreprise, la propulsant sans le savoir dans la modernité. Souvent issues de familles pauvres et/ou immigrées, ces pionnières font leur chemin dans un monde qui ne reconnaîtra leur puissance qu'un siècle plus tard.

Car aux États-Unis, les femmes avaient, il y a peu encore, besoin de la signature d’un homme pour obtenir un prêt commercial. Ce n’est qu'en 1988,  le 25 octobre, que Ronald Reagan a signé la loi instaurant l'égalité pour les femmes entrepreneures, en supprimant cet archaïsme.

Dans une étude datée de 2015, l'Américaine Zorina Khan remonte le chemin qui mena les femmes du joug marital à l'entreprenariat féminin, chemin qui pour beaucoup et notamment pour les Françaises, passa par... le veuvage. Contraintes par la loi qui plaçait l'épouse sous la tutelle juridique et économique du mari, ces femmes entreprenantes prirent leur envol une fois l'époux disparu. Ce fut le cas de la pétillante Veuve Clicquot, ou de l'alsacienne Amélie de Berckheim, veuve de Dietrich des industries métallurgiques. 

Les femmes, mariées ou pas, n'ont plus de compte à rendre pour monter leur affaire. Celles et ceux qui depuis des semaines trépignent pour retrouver le chemin des bacs s'en réjouiront. En France, 8 coiffeurs sur 10 sont des coiffeuses.