Terriennes

« Des figues en avril », le film hommage de Nadir Dendoune à sa mère immigrée

Messaouda Dendoune avec son fils Nadir, le réalisateur du film "Les figues en avril". Le titre est tiré d'un voyage en Australie qu'ils ont fait ensemble. Messaouda Dendoune voit alors l’Algérie partout autour d’elle. Par exemple dans les figues de barbarie (<em>karmous</em> au Maghreb) que l’on peut y manger en avril, alors qu'en Kabylie il faut attendre juin... 
Messaouda Dendoune avec son fils Nadir, le réalisateur du film "Les figues en avril". Le titre est tiré d'un voyage en Australie qu'ils ont fait ensemble. Messaouda Dendoune voit alors l’Algérie partout autour d’elle. Par exemple dans les figues de barbarie (karmous au Maghreb) que l’on peut y manger en avril, alors qu'en Kabylie il faut attendre juin... 
(c) MILLERAND

Le journaliste Nadir Dendoune vient de sortir un documentaire touchant, juste, où il filme sa mère, Messaouda Dendoune, 82 ans, dans son quotidien en banlieue parisienne sur fond d'exil et de solitude. Un film qui trouve son public, mais qui peine à décider des diffuseurs.

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Des figues en avril est d'abord une magnifique déclaration d’amour d’un fils pudique à sa mère, héroïne du quotidien.  Messaouda Dendoune est arrivée en France à l’âge de 25 ans, pour rejoindre son mari, Mohand, qui y travaillait déjà. Elle vient de sa Kabylie natale, elle qui a « grandi avec les chèvres », comme elle le raconte dans le film, sans savoir parler, lire ou écrire le français. Elle élève ses neufs enfants, puis, plus tard, prend soin de ses petits enfants, et de son époux, malade. Atteint d'Alzheimer, il est finalement placé en maison médicalisée depuis un an. Son mari absent, ses enfants installés, Messaouda se retrouve seule dans son petit appartement de Seine Saint-Denis, dans la banlieu nord de Paris. Que ressent une mère de famille immigrée et exilée, découvrant la solitude ?

Les psys c’est pour les riches, pas pour les pauvres.
Nadir Dendoune, réalisateur du film Des figues en avril

Son fils, le journaliste indépendant Nadir Dendoune a tenu à saisir et capter ces moment intimes avec sa mère. Il la filme en train de cuisiner ces beignets que l’on trouve au Maghreb, les sfenj ; de moudre son café elle-même ; de replonger dans une boite de souvenirs et de vieilles photos. « J’ai senti que ma mère en avait gros sur la "pomme de terre", qu’elle avait besoin de parler », raconte le réalisateur. Tous les matins, il passe prendre un café chez elle : « Vers 8h30, j’arrive sur le seuil de sa porte. J’attends un peu, quand je sens l’odeur du café prêt, je frappe et je rentre m’installer avec elle. »  Des séances de psy, bon marché.  « Mes parents, comme tous les parents immigrés auraient certainement eu besoin d’aller chez le psy en arrivant en France, après ce déracinement. Mais les psys c’est pour les riches, pas pour les pauvres. » déplore Nadir Dendoune. Les traumatismes des parents influencent-ils forcément leurs enfants ? C’est aussi la question que se pose le réalisateur. Le film aborde les névroses de ces parents, liées à l’exil, la déchirure d’être étranger « sur la terre des Français », comme le dit sa mère.

Le journaliste avait déjà pris l’habitude de filmer des petites séquences de sa mère sur son smartphone, qu’il diffusait sur sa page Facebook : « Les gens réagissaient, reconnaissaient des aspects de leurs propres mères. Je voyais qu’il se passait quelque chose. » Dans la salle, les spectateurs ressortent tous émus, avec la même phrase : « J’ai reconnu ma mère, ma grand mère. » Messaouda est universelle. Elle est sa mère, la mienne, la vôtre.

Un pays qui ne quitte jamais Messaouda

Messaouda Dendoune, héroïne du film <em>Des figues en avril</em> et de son fils.
Messaouda Dendoune, héroïne du film Des figues en avril et de son fils.
DR

Des figues en avril explore la souffrance de l’exil, même 60 ans après. Messaouda se livre à son fils, à qui « elle ne peut rien refuser », rajoute-t-il avec malice. Elle, qui espérait pouvoir retourner sur sa terre natale, avec son mari, ne peut que constater cet échec. « On ne méritait pas l’Algérie et l’Algérie ne nous mérite pas », regrette-t-elle dans le film. Le titre en est d’ailleurs un symbole passionnant. Lors d’un voyage en Australie avec son fils, Messaouda Dendoune voit l’Algérie partout autour d’elle. Notamment dans ces fameuses figues de barbarie (karmous au Maghreb) que l’on peut y manger en avril. « Alors que dans son pays ce n’est qu’à partir du mois de juin. Douze ans après, elle reparle encore de ça. C’est là que j’ai réalisé que son pays ne la quittait jamais. Même à l’autre bout de la terre. » rappelle Nadir Dendoune.

Messaouda met un point d’orgue à aller rendre visite à son mari, « le vieux » tous les jours, dans l'EHPAD (acronyme de "établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes") où il se trouve. Elle refuse l’abandon. « Même si je dois y aller avec une canne, je ne l’abandonnerai jamais » répète-t-elle, comme une ultime preuve d'amour. Elle est parfois filmée de très près par son fils. Son visage lumineux, doux, renvoie la force de cette femme, après tous les aléas de sa vie. Elle est présente, mais son cœur est là-bas. En Algérie.
 
« Attention, ce n’est pas un film communautaire ! il parle à tout le monde. », prévient le réalisateur. L’absence d’œuvres cinématographiques mettant en avant des mères de familles immigrée est flagrante, pour lui :  « Il n’y a quasiment pas de film qui donnent la parole aux femmes de cet âge là. En France, quand tu es pauvre, vieux, une femme, qui ne parle pas la langue, qui ne sait pas lire, tu es disqualifiée, tu n’existes pas. » Un film en kabyle, qui a le mérite de faire venir un public qui n'a pas l'habitude de venir au cinéma. Les spectateurs viennent parfois avec leurs mères, grand-mères, pour voir Messaouda Dendoune et se voir. Tous remercient Nadir Dendoune d'avoir fait ce film, véritable fierté pour tout un public. 
(On peut quand même citer l'une des parties trois parties de Mémoires d'immigrés, la trilogie de Yamina  Benguigui, celle consacrée aux "Mères", en 1997. Ou encore le très réussi D'une pierre deux coups de Fejria Delibaoù les onze enfants de Zayane découvrent soudain, enfin, leur mère... )

La mettre à l'écran, c'est révolutionnaire. Messaouda Dendoune, c'est elle, la France.

Nadir Dendoune, réalisateur du film Des figues en avril

Après son livre Nos rêves de pauvres, où il racontait déjà cet exil, cette séparation forcée, causée par la maladie de son père, Nadir Dendoune poursuit cet hommage à sa mère. Il n’est jamais avare de compliments à son égard : « Ma mère est pleine de sagesse. Elle est nettement plus intelligente qu’un mec qui sort d’une école de commerce. Elle est intelligente par tout ce qu’elle a vécu. Quand tu mets au monde neuf enfants, que tu les élèves, tu développes forcément quelque chose que les autres n’auront jamais. »

Découvrez la bande annonce du film Des figues en avril

Avant les premières projections, Nadir Dendoune a essayé de montrer des extraits du film à sa mère, sur son téléphone. A chaque fois, Messaouda lui disait : « Après, après ». Puis elle s’est découverte sur grand écran. Son fils raconte sa réaction le lendemain : « Il est très bien ton film, mais ma cuisine n’était pas rangée. Il fallait me prévenir. Qu’est ce que les gens vont penser de ma cuisine ? » Le cinéma ne change pas la vie d’une mère au foyer. Elle a tout de même accompagné son fils lors de quelques premières projections, avant la sortie nationale. Mais l’héroïne du film et de la vie de Nadir Dendoune, reste une femme de l’ombre.

Lors d'une de ces projections, une chorale de femmes berbères était présente. Messaouda a alors mis de côté sa timidité, pour les accompagner, comme en atteste une vidéo postée sur la page Facebook du film, avec ce commentaire : "Après la projection "Des figues en avril" à Bagnolet, les spectateurs ont pu profiter de la Chorale berbère. Messaouda, l'héroïne du film, si timide d'habitude, a fini par les rejoindre. Moments tellement uniques.."

Malgré une sortie nationale le 4 avril 2018, le film peine à trouver des salles de diffusion. En région parisienne, seul le Louxor à Paris et le cinéma Georges Méliès à Montreuil proposent une séance quotidienne.

Le réalisateur accompagne presque toutes les projections, et partout en France. Il raconte : « Il faut qu’on ait plus de salles. Il y a un vrai décalage entre la volonté du public et les décisionnaires de cette industrie du cinéma. Très peu de films donnent la parole aux pauvres. »

Nadir Dendoune, après la projection de son film au cinéma Louxor à Paris, le 08 avril 2018.
Nadir Dendoune, après la projection de son film au cinéma Louxor à Paris, le 08 avril 2018.
Nadia Bouchenni

Pour Nadir Dendoune, la plupart des films parlant des quartiers populaires ne sont pas faits pour leurs habitants : « Les fonds pour la diversité ne permettent jamais de faire des films qui mettent réellement en scène les personnes concernées. »

D’ailleurs il a fait son film sans aucune aide, en prenant son temps. L’essentiel était de rendre hommage à sa mère : « La sortie en salles, c’est surtout pour le symbole. Maintenant ce film fait partie du patrimoine français.  On a un film d’une heure sur une vieille dame de 82 ans pauvre, qui parle kabyle, qui est analphabete. La mettre a l’ecran c’est revolutionnaire. Messaouda Dendoune, c’est elle, la France. »