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Des masques contre la pandémie du Covid-19 : partout dans le monde, les couturières se mobilisent

<p>Jennifer Snead, à gauche, et sa fille Harley Snead, 17 ans, à Annapolis, dans le Maryland, aux Etats-Unis posent avec leurs créations ce 23 mars, 2020, destinées à l'hôpital local. Jennifer Snead a hérité d'un stock de tissus de sa mère, décédée l'an dernier, et lui rend hommage de cette façon.</p>

Jennifer Snead, à gauche, et sa fille Harley Snead, 17 ans, à Annapolis, dans le Maryland, aux Etats-Unis posent avec leurs créations ce 23 mars, 2020, destinées à l'hôpital local. Jennifer Snead a hérité d'un stock de tissus de sa mère, décédée l'an dernier, et lui rend hommage de cette façon.

©AP Photo/Susan Walsh

Jugés inutiles pour le grand public il y a peu, les masques deviennent désormais, selon les autorités, des armes essentielles pour lutter contre la pandémie de coronavirus. Une volte-face qui éclaire d'un jour nouveau les efforts de toutes ces coutières bénévoles qui, de New-York au sud de la France en passant par le Québec, se (re)mettent à leur machine pour pallier la pénurie.

Depuis le début de l'épidémie de Covid-19, l'Organisation mondiale de la Santé et de nombreux gouvernements répètent à l'unisson que l'usage des masques doit se limiter aux soignants, aux malades et à leur entourage proche. Un discours destiné à éviter une ruée sur les masques qui viendrait aggraver une pénurie déjà existante ? Toujours est-il qu'après trois semaines de confinement, l'Académie des sciences préconise désormais l'usage obligatoire des masques artisanaux. Et chacun de chercher à recycler, stériliser ou fabriquer des masques, tant bien que mal.
#masquevisage

Retrouvez le dossier de l'info ► CORONAVIRUS : UNE ÉPIDÉMIE MONDIALE

Avant ce revirement, déjà, les initiatives étaient nombreuses émanant d'amateurs ou professionnel.les pour fabriquer bénévolement des masques barrières à l'attention des hôpitaux, des proches, des commerçants. Désormais, des milliers de couturières se mobilisent pour produire des masques face à la pénurie qui frappe la France.


Les instagrameuses non plus n'ont pas attendu la volte-face des autorités pour poster leurs plus beaux modèles sous les mot-dièse #masquevisage ou tout simplement #masque.


Dans la région d'Agde, dans le sud de la France, Monique Jouines, 83 ans, partage d'ordinaire son temps entre sa maison, ses courses, ses enfants et ses petits-enfants. En ces temps d'urgence nationale, elle aussi a voulu mettre la main à la pâte. Tout a commencé par une demande de sa fille, se souvient-elle : "Elle tient un commerce de bouche et n’avait pas de masques. Comme elle sait que je couds volontiers, elle m’a demandé si j’étais d’accord pour en confectionner pour elle et son équipe." Mais ne fabrique pas un masque fiable et confortable qui veut. Monique admet que cela n'a pas été du premier coup : "Ma fille m’a fourni un patron, mais le résultat était moyen : le tissu était trop fin, selon la pharmacienne à qui nous les avons montrés."

La difficulté, en période de confinement, c'est de se fournir : "On fait avec les fonds de tiroirs, les chutes de rideaux, explique Monique. Au début, j’ai sacrifié une taie de traversin en lin. Mais la pharmacienne a trouvé que ça n’était toujours pas assez épais." Comment faire pour redresser le tir lorsqu'on est un.e senior ? "Il y a bien les foyers du 3e âge qui proposent des cours de couture, mais ils sont tous fermés pour limiter la pandémie."

Pour orienter toutes les bonnes volontés qui, comme Monique, pourrait tirer profit d'un patron et de quelques conseils pratiques et pour laisser libre cours à leur générosité, les journaux et les hopitaux sont nombreux à proposer modèles de masques et tutos. 

Le Centre Hospitalier Universitaire de Grenoble Alpes a diffusé sur Internet une procédure de fabrication pour des masques en tissu. Un modèle qui n'est pas destiné aux soignants qui prennent en charge les malades de la COVID-19, mais qui pourrait servir aux personnels mobilisés qui ne se trouvent pas en première ligne, ainsi qu'au public qui présente des symptômes.

Jean-Michel Wendling, médecin de prévention de l'Association de conseil en santé au travail de Strasbourg. Il propose en ligne un tuto pour fabriquer un "écran facial de protection", selon la terminologie des spécialistes.

Devant le florilège de conseils et de modèles aux qualités hétérogènes et parfois douteuses, L’Association française de normalisation (AFNOR), de son côté, a produit un document de référence proposant des exigences à satisfaire pour fabrication de nouveaux masques.

Au Québec : "Couturières unies contre COVID-19 !"

Au Québec aussi, comme le rapportent nos confrères d'Ici-Radio-canada, des centaines de couturières, professionnelles ou non, se portent volontaires pour fabriquer des accessoires médicaux. La mobilisation a commencé à l'initiative d'une coopérative de Montréal qui voulait répondre à l'appel à l'aide du gouvernement fédéral à créer une force de production pour des chemises d'hôpitaux, voire des masques chirurgicaux.

"Couturières unies contre COVID-19" : c'est avec ce mot d'ordre que la Coop Couturières Pop a lancé son appel à l'action sur les réseaux sociaux dès le 20 mars. Le message est devenu viral et depuis, l'initiative a reçu l'engagement de plus de 1200 volontaires. Des petites entreprises de couture veulent y participer, de même que des travailleuses autonomes privées de contrat dans le contexte actuel. Il y a aussi beaucoup de couturières bénévoles qui veulent servir la cause. "Ça nous donne une capacité de production vraiment exceptionnelle," se réjouit la cofondatrice de la Coop Camille Goyette-Gingras.

Les volontaires québécoises font connaître l'équipement dont elles disposent. "Les couturières oeuvrent souvent comme travailleuses autonomes à la maison et elles ont une machinerie industrielle à leur domicile," explique Camille Goyette-Gingras. Pour celles qui n'ont pas de machine, des prêts d'équipements sont prévus. Les couturières seront même payées si la Coop obtient un contrat du gouvernement fédéral.

La coopérative planifie son réseau de couturières sur le territoire afin de coordonner la production future, sans avoir à regrouper les travailleuses dans un même lieu. "On prépare une carte pour identifier des points de concentration, dit Camille Goyette-Gingras. On portera les pièces avec le mode de transport le plus efficace possible. Une fois qu'elles auront terminé, elles pourront nous rappeler pour qu'on aille récupérer les marchandises. On est en train de mobiliser des téléphonistes pour gérer tout ça. Quant aux couturières moins expérimentées, on pourrait leur faire faire les opérations les plus simples." 

De New York à Los Angeles...

En matière de masques, la volte-face la plus spectaculaire est venue des Etats-Unis : ce vendredi 3 avril, le président Donald Trump, qui prônait jusqu’ici un port du masque minimal, voire le déconseillait, a annoncé que les autorités sanitaires conseillaient désormais aux Américains de se couvrir le visage lorsqu'ils sortent de chez eux. Assez peu visibles jusqu'ici dans les rues de New York ou de Los Angeles, masques, écharpes et foulards se sont démultipliés à mesure que les maires des métropoles faisaient écho à l'appel du président. "Je porte un masque pour la première fois aujourd'hui, témoigne Mitch Cassel, ophtalmologiste de 64 ans, également équipé de gants. La santé, c'est notre patrimoine en ce moment".

À Bettina D'Ascoli, résidente de Hastings-on-Hudson, petite ville d'un comté au nord de New York qui fut le premier de l'Etat frappé par l'épidémie, fait partie de ces responsables de clubs de couture qui ont mobilisé leur réseau, alors que la région est aujourd'hui l'épicentre de l'épidémie aux Etats-Unis. Ayant vu que les Européens se sont mis à fabriquer des masques, elle a testé des patrons, puis a partagé les meilleurs modèles avec ses contacts. "J'ai eu immédiatement des réponses, de médecins, d'infirmiers, de bénévoles, indique cette femme de 47 ans, Vénézuélienne d'origine. Au milieu de toutes ces choses horribles, c'était beau".

Aujourd'hui, elle travaille avec une petite équipe de six personnes qui coordonne une cinquantaine de bénévoles, et gère les commandes de centres médicaux qu'elle reçoit "par centaines", dit-elle. On la contacte d'aussi loin que le Texas ou l'Alabama, et certains lui proposent même "d'envoyer leur machine à coudre", dit-elle en riant.

Même réponse enthousiaste à l'appel relayé par l'école de couture The Stitch House, des environs de Boston, selon sa responsable, Annissa Essaibi-George, également élue municipale. Une de ses amies a lancé il y a deux semaines un appel à fabriquer des masques sur les réseaux sociaux. Annissa Essaibi-George l'a relayé immédiatement vers tout son réseau, dont une partie s'était déjà mobilisée pour tricoter des bonnets roses à oreilles de chat ("pussy hats") lors des Marches des femmes. "Nous avons déjà collecté environ 2000 masques", destinés à plusieurs centres de soins de la région, indique-t-elle, ajoutant que "certaines en font deux ou trois, d'autres en font 100", selon leur temps libre et leur expérience.

Pour les encourager, Annissa Essaibi-George a déjà organisé deux séances collectives de couture via l'application Facebook Live. "C'est l'occasion de se retrouver, dit-elle. Alors qu'on nous demande de rester chez soi, de garder nos distances, c'est vraiment important de rester connectés".

On ne va pas laisser des gens mourir juste parce qu'ils n'arrivent pas à s'organiser à Washington.Jamarah Hayner

A Los Angeles, Jamarah Hayner, 35 ans, a elle formé une équipe de bénévoles pour coudre des blouses chirurgicales, après avoir approché des responsables d'hôpitaux locaux. "On a beaucoup de gens dans les paroisses et de parents coincés à la maison avec leurs enfants, qui deviennent un peu fous en ce moment", dit cette spécialiste en relations publiques.

Mylette Nora, costumière à Hollywood qui a créé le modèle utilisé, estime qu'un bénévole entraîné peut confectionner une blouse en 15-20 minutes : "Je couds huit, 10 heures de suite, j'en fais tant que j'ai du tissu", dit-elle.

Le matériel confectionné par toutes ces bonnes volontés n'est pas toujours aux normes nécessaires pour le personnel soignant le plus exposé. Ainsi, les masques en coton collectés par Bettina D'Ascoli ou Annissa Essaibi-George sont souvent utilisés par-dessus des masques normés, afin de les économiser. Ils n'en sont pas moins précieux en cette période de pénurie.

Si beaucoup se disent encouragés par cette mobilisation, Jamarah Hayner y voit néanmoins aussi l'illustration des carences gouvernementales. "On est content de le faire - même si on ne devrait pas avoir à le faire, dit-elle. On ne va pas laisser des gens mourir juste parce qu'ils n'arrivent pas à s'organiser à Washington".
 

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