Deux femmes de théâtre condamnées à six ans de prison par la justice russe

L'une est metteuse en scène, l'autre est dramaturge. Evguénia Berkovitch et Svetlana Petriïtchouk sont condamnées à six ans de prison par un tribunal moscovite. Leur crime ? Avoir monté une pièce de théâtre, accusée par les autorités de prôner le terrorisme et le féminisme radical.

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Evguénia Berkovitch Svetlana Petriïtchouk

Juste avant l'annonce du verdict, Evguénia Berkovitch, en chemise blanche, souriante dans la cage de verre réservée aux accusés, aux côtés de la dramaturge Svetlana Petriïtchouk, s'efforce de faire le signe de la victoire avec ses mains menottées dans un tribunal de Moscou, en Russie, le 8 juillet 2024. 

AP Photo/Alexander Zemlianichenko
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Elles incarnent le climat de répression qui sévit en Russie. Ksenia Karpinskaïa, l'avocate d'Evguénia Berkovitch, ne faisait guère d'illusion puisqu'elle s'est rendue au tribunal vêtue de noir le 8 juillet 2024 pour entendre le verdict : dans ce contexte, la condamnation de sa cliente faisait peu de doute. "Aujourd'hui s'est tenu un procès illégal et inéquitable, dont le juge s'est acquis la réputation d'un héros. Ces femmes sont absolument innocentes", déclare-t-elle à la sortie du tribunal, applaudie par les personnes venues soutenir Evguénia Berkovitch et Svetlana Petriïtchouk.

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Plusieurs dizaines de soutiens s'étaient rassemblées devant le tribunal pour attendre le verdict, dont beaucoup se connaissaient et s'étreignaient. Parmi eux, le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, Dmitri Mouratov, colauréat du Prix Nobel de la Paix 2021, désormais désigné du label infamant d'"agent de l'étranger". 

Avant son arrestation, Evguénia Berkovitch s'était publiquement prononcée contre l'offensive en Ukraine. Beaucoup ont lié son arrestation à cette prise de position. C'est le cas de l'organisation Human Rights Watch, qui dénonce des "accusations totalement absurdes, dans le cadre d'un procès inéquitable qui constitue des représailles flagrantes" contre Evguénia Berkovitch pour ses critiques envers l'offensive russe en Ukraine. La France aussi dénonce "avec la plus grande vigueur la dérive répressive du régime russe", au lendemain de la condamnation des deux artistes. 

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Justification du terrorisme ?

Le calvaire des deux femmes commence le 5 mai 2023 : Evguénia Berkovitch, metteuse en scène, et Svetlana Petriïtchouk,  dramaturge, sont arrêtées pour "justification du terrorisme". 

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Leur procès débute le 20 mai 2024. Après un an passé en prison, les deux femmes tentent de garder le sourire lors de leur entrée dans la salle d'audience, devant un public à qui il est interdit de les applaudir en signe de soutien. L'avocate Ksenia Karpinskaïa souligne alors que leurs proches sont "très affectés" par leur incarcération depuis plus d'un an, même si Elena Efros, la mère d'Evguénia Berkovitch, une militante soutenant les prisonniers politiques en Russie, se déclare contente de voir sa fille "tenir bon et sourire", malgré les circonstances

Mi-juin, le tribunal ordonne que le procès, se poursuive à huis clos. Le Parquet affirme que des témoins ont reçu des commentaires menaçants sur les réseaux sociaux.

Berkovich audience du 30 juin 2023

Evguénia Berkovich, à gauche, et Svetlana Petriïtchouk avant leur audience du 30 juin 2023 après qu'un tribunal de Moscou a ordonné leur détention provisoire pour apologie du terrorisme. 

AP Photo/Vladimir Kondrashov

"Féminisme radical"

L'accusation concerne un spectacle de 2020, Finist, le clair faucon. Il raconte l'histoire de Russes recrutées sur internet par des islamistes en Syrie et parties les rejoindre pour les épouser. Les deux femmes clament fermement leur innocence : "Dans cette pièce, il n'y a aucune justification du terrorisme", déclare au tribunal Svetlana Petriïtchouk, pour qui le "but était d'attirer l'attention et d'éclairer sur ce problème".

Pour la procureure, Ekaterina Denissova, c'est tout le contraire. Celle-ci assure que le spectacle défendait le "terrorisme", le groupe jihadiste Etat islamique et "romantisait les hommes terroristes". Elle a également accusé les deux femmes d'avoir prôné un "féminisme radical", un terme qui n'existe pas – pour l'instant – dans le code pénal russe, mais qui est véhiculée par plusieurs personnalités conservatrices alliées au Kremlin reprochant aux Occidentaux de corrompre les moeurs en Russie.

Elles n'ont absolument rien fait de mal, elles ont juste monté un spectacle. Kirill Serebrennikov

Soutiens internationaux

Le 20 mai 2024, du festival de Cannes, le réalisateur et metteur en scène en exil Kiril Serebrennikov, qui a eu Evguénia Berkovitch pour élève, a entamé une conférence de presse en brandissant le portrait des deux artistes russes. "Elles n'ont absolument rien fait de mal, elles ont juste monté un spectacle", a-t-il lancé.

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Fin 2023, une vingtaine de personnalités russes de la culture, dont des artistes, des réalisateurs et des écrivains, appelaient à leur libération. En France, le 13 octobre, le site d'actualité Desk Russie organisait un débat autour du spectacle de Svetlana Petriitchouk et Evguenia Berkovitch, à Paris, avec l'écrivain Dmitri Gloukhovski, la metteuse en scène Macha Makeïeff, le traducteur Antoine Nicollen et l'actrice Macha Méril.

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Sur la liste des "terroristes et extrémistes"

Depuis le début de l'assaut contre l'Ukraine, en février 2022, la répression vise toute critique du régime. Une épuration est à l'oeuvre dans les milieux culturels, sommés de se plier au discours patriotique et militariste du Kremlin. Avant son arrestation, Evguénia Berkovitch, reconnue dans les milieux d'avant-garde et ancienne élève de Kirill Serebrennikov, s'était publiquement prononcée contre l'offensive en Ukraine. 

La pièce Finist, le clair faucon avait pourtant été chaleureusement saluée par la critique et le public au moment de sa sortie et reçu deux "Masques d'or" en 2022, la principale récompense du théâtre en Russie, équivalent des Molières en France mais pour tous les spectacles vivants.

En détention provisoire depuis plus d'un an, Evguénia Berkovitch a réclamé en vain pendant de multiples audiences son assignation à résidence, pour pouvoir s'occuper de ses deux enfants. A la mi-avril, les deux femmes ont été inscrites sur la liste des "terroristes et extrémistes" établie par les autorités russes, avant même leur procès.

audience du 6 sept

Evguénia Berkovich, à gauche, et Svetlana Petriïtchouk avant leur audience au tribunal de Moscou du 6 septembre 2023. 
 

AP Photo/Alexander Zemlianichenko

"Non à la guerre"

Evguénia Berkovitch avait déjà été condamnée à 11 jours de détention, après avoir manifesté contre l'offensive russe en Ukraine, en sortant seule dans la rue avec une pancarte sur laquelle il était écrit "non à la guerre" le 24 février 2022, le jour même du début de l'assaut. Elle avait aussi écrit des poèmes dénonçant cette attaque. 

Comme Evguénia Berkovitch, des milliers de personnes en Russie ont subi la répression du pouvoir, allant d'amendes à de très lourdes peines, après s'être publiquement opposées au conflit ou à Vladimir Poutine. Quasiment toutes les figures de l'opposition sont en prison ou en exil, certaines comme Alexeï Navalny sont mortes.

Le 20 mai 2024, un tribunal militaire de Sibérie a ainsi condamné à vingt-cinq ans de prison un homme, Ilia Babourine, accusé de "terrorisme" et "haute trahison" pour avoir tenté d'incendier un centre de recrutement militaire. Lui a dénoncé des accusations "délirantes".

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