Deux femmes devant la justice russe : le procès du "féminisme radical"

L'une est metteuse en scène, l'autre est dramaturge. Toutes deux sont jugées à Moscou. Leur crime ? Avoir monté une pièce de théâtre, accusée par les autorités de prôner le terrorisme et le féminisme radical.

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Berkovich Petriychuk

La metteuse en scène Evguénia Berkovich, au premier plan, avec la dramaturge Svetlana Petriïtchouk, dans une cage de verre avant leur audience au tribunal de Moscou, en Russie, le 20 mai 2024. Elles sont derrière les barreaux depuis plus d'un an : les autorités accusent leur pièce Finist, le faucon courageux d'apologie du terrorisme.

AP Photo/Dmitry Serebryakov
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Le 5 mai 2023, Evguénia Berkovitch, metteuse en scène, 39 ans, et Svetlana Petriïtchouk,  dramaturge, 44 ans, sont arrêtées pour "justification du terrorisme". Après un an passé en prison, les deux femmes tentent de garder le sourire lors de leur entrée dans la salle d'audience. Interdit au public présent de les applaudir en signe de soutien. 

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Elena Efros, la mère d'Evguénia Berkovitch, une militante soutenant les prisonniers politiques en Russie, déclare être contente de voir sa fille "tenir bon et sourire", malgré les circonstances. Elle s'est dite "certaine" que sa défense dira "tout ce qu'il faut pour démontrer l'absurdité" du chef d'inculpation.

Elles n'ont absolument rien fait de mal, elles ont juste monté un spectacle. Kirill Serebrennikov

L'avocate de l'une des deux accusées, Ksenia Karpinskaïa, souligne que leurs proches sont "très affectés" par leur incarcération depuis plus d'un an.

Berkovich audience du 30 juin 2023

Evguénia Berkovich, à gauche, et Svetlana Petriïtchouk avant leur audience du 30 juin 2023 après qu'un tribunal de Moscou a ordonné leur détention provisoire pour apologie du terrorisme. 

AP Photo/Vladimir Kondrashov

"Féminisme radical"

L'accusation concerne un spectacle de 2020, Finist, le clair faucon. Il raconte l'histoire de Russes recrutées sur internet par des islamistes en Syrie et parties les rejoindre pour les épouser. Les deux femmes clament fermement leur innocence : "Dans cette pièce, il n'y a aucune justification du terrorisme", déclare au tribunal Svetlana Petriïtchouk, pour qui le "but était d'attirer l'attention et d'éclairer sur ce problème".

Pour la procureure, Ekaterina Denissova, c'est tout le contraire. Celle-ci assure que le spectacle défendait le "terrorisme", le groupe jihadiste Etat islamique et "romantisait les hommes terroristes". Elle a également accusé les deux femmes d'avoir prôné un "féminisme radical", un terme qui n'existe pas – pour l'instant – dans le code pénal russe, mais qui est véhiculée par plusieurs personnalités conservatrices alliées au Kremlin reprochant aux Occidentaux de corrompre les moeurs en Russie.

Soutiens à l'international

Le 20 mai 2024, du festival de Cannes, le réalisateur et metteur en scène en exil Kiril Serebrennikov, qui a eu Evguénia Berkovitch pour élève, a entamé une conférence de presse en brandissant le portrait des deux artistes russes. "Elles n'ont absolument rien fait de mal, elles ont juste monté un spectacle", a-t-il lancé.

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Fin 2023, une vingtaine de personnalités russes de la culture, dont des artistes, des réalisateurs et des écrivains, appelaient à leur libération. En France, le 13 octobre, le site d'actualité Desk Russie organisait un débat autour du spectacle de Svetlana Petriitchouk et Evguenia Berkovitch, à Paris, avec l'écrivain Dmitri Gloukhovski, la metteuse en scène Macha Makeïeff, le traducteur Antoine Nicollen et l'actrice Macha Méril.

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Sur la liste des "terroristes et extrémistes"

Depuis le début de l'assaut contre l'Ukraine, en février 2022, la répression vise toute critique du régime. Une épuration est à l'oeuvre dans les milieux culturels, sommés de se plier au discours patriotique et militariste du Kremlin. Avant son arrestation, Evguénia Berkovitch, reconnue dans les milieux d'avant-garde et ancienne élève de Kirill Serebrennikov, s'était publiquement prononcée contre l'offensive en Ukraine. 

La pièce Finist, le clair faucon avait pourtant été chaleureusement saluée par la critique et le public au moment de sa sortie et reçu deux "Masques d'or" en 2022, la principale récompense du théâtre en Russie, équivalent des Molières en France mais pour tous les spectacles vivants.

En détention provisoire depuis plus d'un an, Evguénia Berkovitch a réclamé en vain pendant de multiples audiences son assignation à résidence, pour pouvoir s'occuper de ses deux enfants. A la mi-avril, les deux femmes ont été inscrites sur la liste des "terroristes et extrémistes" établie par les autorités russes, avant même leur procès.

audience du 6 sept

Evguénia Berkovich, à gauche, et Svetlana Petriïtchouk avant leur audience au tribunal de Moscou du 6 septembre 2023. 
 

AP Photo/Alexander Zemlianichenko

"Non à la guerre"

Evguénia Berkovitch avait déjà été condamnée à 11 jours de détention, après avoir manifesté contre l'offensive russe en Ukraine, en sortant seule dans la rue avec une pancarte sur laquelle il était écrit "non à la guerre" le 24 février 2022, le jour même du début de l'assaut. Elle avait aussi écrit des poèmes dénonçant cette attaque. 

Comme Evguénia Berkovitch, des milliers de personnes en Russie ont subi la répression du pouvoir, allant d'amendes à de très lourdes peines, après s'être publiquement opposées au conflit ou à Vladimir Poutine. Quasiment toutes les figures de l'opposition sont en prison ou en exil, certaines comme Alexeï Navalny sont mortes.

Le 20 mai 2024, un tribunal militaire de Sibérie a ainsi condamné à vingt-cinq ans de prison un homme, Ilia Babourine, accusé de "terrorisme" et "haute trahison" pour avoir tenté d'incendier un centre de recrutement militaire. Lui a dénoncé des accusations "délirantes".

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