Terriennes

Disparition de Lioudmila Alexeeva, passionaria de l'opposition, de l'URSS à la Russie, de Brejnev à Poutine

<p>Lioudmila Alexeeva en conférence de presse à Moscou, le 27 septembre 2012. Les ONG russes déclarent qu'elles passeront outre la nouvelle loi les obligeant à se faire immatriculer comme "agents étrangers" à partir du moment où elles reçoivent des subventions de l'étranger. Les défenseurs russes des droits humains ont "<em>survécu au pouvoir russe, et ils survivront à cela</em>," scande Lioudmila Alexeeva.</p>

Lioudmila Alexeeva en conférence de presse à Moscou, le 27 septembre 2012. Les ONG russes déclarent qu'elles passeront outre la nouvelle loi les obligeant à se faire immatriculer comme "agents étrangers" à partir du moment où elles reçoivent des subventions de l'étranger. Les défenseurs russes des droits humains ont "survécu au pouvoir russe, et ils survivront à cela," scande Lioudmila Alexeeva.

©AP Photo/Ivan Sekretarev

Lioudmila Alexeeva est morte ce 8 décembre 2018 à Moscou, à 91 ans. Grande figure de la dissidence soviétique, elle restait une militante des droits humains très active et sans compromis dans la Russie du XXIe siècle. Une grande sage et humaniste s'en est allée. 

"Quand j'ai commencé tout cela, il y a cinquante ans, je me demandais combien j'allais prendre de prison, d'exil. Finalement, je ne m'en suis pas si mal tirée... Mais jamais je n'aurais pensé qu'un président, un jour, viendrait m'offrir un bouquet de fleurs pour mon anniversaire," disait-elle en juillet 2017 à Vladimir Poutine, venu, chez elle, lui rendre hommage. Lui disait d'elle :"On peut ne pas être d'accord avec elle, on peut se disputer avec elle, et cela m'arrive parfois, mais cela n'empêche pas un immense respect pour son courage et ses engagements civils". 

<p>Le président russe Vladimir Poutine chez Lioudmila Alexeeva le 20 juillet 2017. L'ancienne dissidente restait pourtant l'une de ses critiques les plus offensives.</p>

Le président russe Vladimir Poutine chez Lioudmila Alexeeva le 20 juillet 2017. L'ancienne dissidente restait pourtant l'une de ses critiques les plus offensives.

©Alexei Nikolsky, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP
Le président russe a été l'un des premiers à présenter ses condoléances après la disparition de  Lioudmila Alexeeva. 
 

J'ai décidé de payer le prix fort s'il le fallait, mais de garder coûte que coûte la tête haute.
Lioudmila Alexeeva

Pourtant, Lioudmila Alexeeva n'épargne pas le président russe. En 2005, alors qu'il entame un second mandat, ne dit-elle pas : "La Russie a cessé d'être un pays libre et nous devons apprendre à défendre nos droits dans une situation d'absence de liberté." Voici plus de cinquante ans qu'elle a pris le parti d'assumer ainsi ses prises de position, quoi qu'il lui en coûte. Car en 1966, Lioudmila Alexeeva prend une décision à laquelle elle se tiendra jusqu'à son dernier souffle - et qu'elle ne regrettera jamais : “J'ai décidé de payer le prix fort s'il le fallait, mais de garder coûte que coûte la tête haute. Cela m'était plus important que de céder à la peur, de courber l'échine et d'obéir.”

Archéologue de formation, Lioudmila Alexeeva adhère au Parti communiste et suit des cours d'économie dans les années 1950 à Moscou, avant de devenir éditrice. Dans les années 1960, son logement devient le rendez-vous d'une certaine intelligentsia soviétique dissidente. Lioudmila Alexeeva s'implique via le samizdat, un système d'auto-édition clandestin de publications interdites, tapées par les dissidents à la machine à écrire.

Résister, à tout prix

Son engagement s'affirme en 1966, alors qu'elle fait campagne pour défendre Andreï Sinyavsky et Iouli Daniel, deux écrivains arrêtés et jugés pour avoir publié à l'étranger, et d'autres dissidents poursuivis par les autorités soviétiques. Deux ans plus tard, elle est exclue du Parti communiste, perd son travail d'éditrice scientifique et devient une cible du redouté KGB. Dès lors, perquisitions et interrogatoires vont se succéder.


En 1976, elle cofonde le Groupe Helsinki de Moscou, dont les membres seront, au fil des années, arrêtés et lourdement condamnés ou contraints à l'exil. Elle anime la Chronique des événements en cours, principale revue samizdat qui, pendant une quinzaine d'années, recense les violations des droits humains en Union soviétique. Et puis en 1977, taxée d'"agent au service de l'étranger" par l'agence de presse officielle TASS, elle est menacée d'arrestation. Contrainte au départ, Lioudmila Alexeeva quitte l'URSS pour les Etats-Unis, avec ses deux fils et son mari.

En exil, elle continue à défendre les opposants soviétiques et écrit Istoria Inakomyslia (Histoire de la dissidence), un ouvrage qui, aujourd'hui encore, fait autorité. Elle ne reviendra à Moscou qu'en 1993, après la chute de l'Union soviétique.

Les droits humains, jusqu'au bout

Avec des responsables de l'organisation russe de défense des droits humains "Memorial", Lioudmila Alexeeva reçoit en 2009 le Prix Sakharov, décerné par le Parlement européen à des défenseurs de la liberté de pensée dans le monde. Le prix porte le nom de ce physicien, l'un des pères du nucléaire soviétique, devenu l'un des plus célèbres dissidents soviétiques, et dont Lioudmila Alexeeva était proche. La même année, elle est arrêtée par la police lors d'une manifestation contre les atteintes au droit de se rassembler et de manifester garanti par la Constitution. Une arrestation qui provoque une forte réaction en Russie et à l'étranger.

<p>Lioudmila Alexeeva, 82 ans, arrêtée par la police lors d'une manifestation contre la politique du Kremlin le 31 décembre 2009, une date choisie comme un clin d'oeil au 31e article de la Constitution, qui garantit le droit de se rassembler et de manifester.</p>

Lioudmila Alexeeva, 82 ans, arrêtée par la police lors d'une manifestation contre la politique du Kremlin le 31 décembre 2009, une date choisie comme un clin d'oeil au 31e article de la Constitution, qui garantit le droit de se rassembler et de manifester.

© Photo/Ivan Sekretarev

Si je sauve ne serait-ce qu'une personne, c'est déjà une telle joie !
Lioudmila Alexeeva

Ces dernières années, Lioudmila Alexeeva continuait à se battre sur tous les fronts : pour faire la lumière sur l'assassinat d'Anna Politkovskaïa, en 2007 - comme la journaliste de Novaïa Gazeta, elle a contribué à révéler les exactions des forces de sécurité en Tchétchénie et dans d'autres régions instables du Caucase russe et à dénoncer l'inhumanité des conditions de détention dans les prisons et les camps en Russie ; sur le meurtre encore de Natalia Estemirova, une autre journaliste, en 2009 ou sur la mort suspecte en prison du juriste Sergueï Magnitski. Elle s'est élevée contre l'annexion de la Crimée par la Russie - "une honte pour mon pays" ; contre la condamnation du leader de l'opposition Boris Nemtsov à l'issue d'un procès, en 2010, qu'elle décrit comme "un cirque, une farce", puis contre son terrible meurtre politique en 2015 ; contre le procès de l'ex-oligarque et critique du Kremlin Mikhaïl Khodorkovski en 2011 : "dans cette affaire, tout se fait non pas selon la loi, mais selon des directives qui viennent d'en haut".

Depuis l'annonce de son décès, malgré sa proximité des derniers temps avec Vladimir Poutine, les hommages se multiplient, officiels ou anonymes, sur les réseaux sociaux.