Discriminée

Divine Songo Kinkela dénonce "ce racisme qui nous fait du mal"

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Conférence de presse Divine Kinkela

Divine Songo Kinkela, ici au centre de l'image, habillée en blanc, en présence, à sa gauche, de Najat Vallaut-Belkacem, présidente de Terre d'Asile, venue la soutenir lors d'une conférence de presse le 28 juin 2024 à Montargis (France). 

©Sylvie Braibant
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Elle se prénomme Divine et son visage a fait le tour des réseaux sociaux dans une vidéo choc, illustration du séisme politique en France provoqué par la montée en puissance de l'extrême droite. Cette aide-soignante a été filmée par une équipe de télévision, subissant des insultes racistes proférées par ses voisins. Elle s'est confiée à Terriennes.

"Si les gens pouvaient juste se parler. Parler sans couleur, avec leur cœur". C'est par ces mots que Divine Songo Kinkela a conclu l'entretien qu'elle a bien voulu nous accorder au lendemain du premier tour des législatives françaises, marqué par le score historique de l'extrême droite. 

Si son nom ne vous est pas forcément connu, les images, elles, ont été vues et partagées des millions de fois sur les réseaux sociaux. Dans un reportage du magazine Envoyé Spécial, sur France 2, une femme se fait insulter dans la rue, devant chez elle, par un couple qui habite la maison d'à côté. La scène se déroule dans un quartier de Montargis, dans le Loiret, bourgade située à un peu plus d'une centaine de kilomètres au sud de la capitale. Elle a été filmée en pleine campagne pour les législatives, dix jours avant le premier tour. 

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La femme qui se fait agresser verbalement, c'est elle, Divine Songo Kinkela. Elle travaille comme aide-soignante en Ehpad. Devant l'objectif de la caméra, sa voisine l'invective à plusieurs reprises : "Va à la niche", "on est chez nous" ou encore "j'ai quitté les HLM à cause de gens comme toi". Il s'agit de la compagne de Didier, le voisin. 

Un drapeau français arbore la façade de leur maison. "Il a mis le drapeau français, c'est pas méchant ça - commente Divine dans le reportage. On est français, on met son drapeau, y'a pas de problème". Sur le mur trône également une affiche "Avec Jordan Bardella et Marine Le Pen". "Juste vers chez nous. Et à ce moment-là, on s'est dit, non, on va mettre la palissade pour ne plus à voir ça." Les voisins décident alors de mettre l'affiche plus haut, précisera l'aide-soignante à la presse. Mais au-delà des images, ce sont les mots répétés encore et encore. Elle rapporte des agressions verbales récurrentes, se faisant traiter de "bonobo", accompagné de "cris de singes" à son passage. "Des milliers de fois, on a pensé aller porter plainte. Mais avec quelles preuves ?", nous confie-t-elle.

"Va à la niche !"

Interrogée sur cette séquence dans La Voix du Nord, Marine Le Pen se demande si "va dans ta niche n'est pas une expression populaire de gens qui se détestent". "Est-ce que c'est raciste ? Moi-même, je peux le dire à l'égard de mes amis ! C'est vous qui tirez la conclusion que c'est raciste du fait de la couleur de peau de la victime. Ça, c'est scandaleux", ajoute-t-elle. Marine Le Pen accuse l'émission d'être politiquement orientée en faisant abstraction des "convictions suprémacistes panafricaines" de Divine Songo. 

Le député sortant RN de la circonscription, Thomas Ménagé a de son côté également mis en cause la chaîne publique, "pour n'avoir pas précisé que Divine Kinkela était adhérente du Parti communiste français à Montargis". L'intéressée elle-même confirme être adhérente au PC, "depuis pas si longtemps et ça, mes voisins ne le savaient même pas ! Ça n'a rien à voir".

L'émission a provoqué de nombreuses réactions de haine sur la fachosphère mais également de soutien, notamment de la part de personnalités politiques de gauche. 

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Côté gouvernement, le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, a demandé un rapport concernant "les propos à connotation raciste" qui "avaient provoqué un vif émoi le 20 juin 2024, à la suite de la diffusion d’un reportage télévisé". Le tribunal de Montargis, qui s'était saisi des propos tenus dans l'émission, a dû se dessaisir de l'enquête au profit du parquet d'Orléans, puisque l'une des personnes filmées proférant des injures appartient au tribunal de Montargis. Cette fonctionnaire a été suspendue, a confirmé la Chancellerie. 

"Mal au bide"

Sur sa page Facebook, Divine Songo Kinkela, 56 ans, précise être française d'origine congolaise et zaïroise. Aujourd'hui, elle tient à dénoncer le racisme, "car beaucoup de gens souffrent en silence". 

Pour elle, la situation s'est dégradée après le résultat des européennes. "Ils se sont sentis en confiance", déclare-t-elle devant des journalistes à Montargis deux jours avant le 1er tour de l'élection, en présence notamment de Najat Vallaut-Belkacem, présidente de France Terre d’asile. 

J'ai eu mal au 'bide' immédiatement en fait, ça m'a retournée... C'était exprimé avec une telle brutalité et un tel sentiment d'impunité que c'est ça qui m'a glacé d'effroi. Najat Vallaut-Belkacem, présidente Terre d'Asile

"Moi j'ai fait partie des gens qui ont découvert devant leur télévision en direct cette séquence qui a marqué beaucoup beaucoup d'entre nous... J'ai eu mal au 'bide' immédiatement en fait, ça m'a retournée, réagit l'ex-ministre, Pourtant, on ne peut pas dire que je n'étais pas habituée à l'existence du racisme, y compris dans mon propre parcours, j'ai dû me forger une carapace sur ce sujet. Mais là, c'était exprimé avec une telle brutalité et un tel sentiment d'impunité que ça qui m'a glacée d'effroi."

Ancienne ministre de l'éducation nationale sous la présidence de François Hollande, elle-même a été tout récemment la cible d'attaques à propos de sa binationalité de la part d'un élu RN, Roger Chudeau, selon lequel la nomination (au gouvernement) de cette "Franco-Marocaine" fut une "erreur". 

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"Tu n'as qu'à être gentille"... 

Dans l'entretien accordé en visioconférence à Daniel Schneidermann pour Arrêt sur Images, Divine Songo Kinkela ne peut cacher son émotion au souvenir de quelques mots prononcés par son voisin et auxquels elle n'avait pas vraiment prêté attention au moment du tournage : "Tu n'as qu'à être gentille". 

Quand je suis allée me coucher le soir du reportage, j'ai pleuré. Divine Kinkela Songo, dans Arrêt sur Images

"En premier lieu, je ne l'avais pas entendu, mais après je me suis dit, mais ça veut dire quoi ? On n'est pas à leur service ! J'ai eu l'impression que c'est comme des maîtres qui disent à leur esclave 'tu n'as qu'à être gentil' pour qu'on le laisse en paix. Cela m'a blessée, c'est vraiment horrible et il était temps de le dénoncer" s'indigne-t-elle. Quand je suis allée me coucher le soir du reportage, j'ai pleuré", confie-t-elle encore, la voix étranglée de larmes. 

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Des attentes et des craintes

Au premier tour des législatives, le candidat du Rassemblement national de la 4e circonscription de Montargis est arrivé largement en tête avec 49,65% des suffrages face au candidat du Parti communiste et Nouveau Front populaire, qui a recueilli 21,14% des suffrages, suivi par la candidate Renaissance Ensemble qui obtient 14,02%.

C'est justement au lendemain du premier tour que Terriennes a pu s'entretenir avec Divine Songo Kinkela pour connaitre son sentiment, alors que le Rassemblement national semble aux portes du pouvoir. "C'est une crainte. Une crainte pour l'avenir. Parce qu'en vivant ce qu'on a vécu, je ne crois pas que ce soit fini. Parce que même encore hier, le monsieur (son voisin, ndlr) nous criait, 'Voilà, on a gagné, on a gagné'", nous raconte-t-elle.

Être femme, déjà, c'est quelque chose. Et être femme noire, c'en est une autre encore. Déjà, être noir, il faut se battre deux fois plus ou trois fois plus. Et quand on est une femme noire, je ne sais pas s'il faut que ce soit 100 fois plus. Divine Songo Kinkela

En tant que femme noire en France, elle souhaite adresser ce message : "Être femme, déjà, c'est quelque chose. Et être femme noire, c'en est une autre encore. Déjà, être noir, il faut se battre deux fois plus ou trois fois plus. Et quand on est une femme noire, je ne sais pas s'il faut que ce soit 100 fois plus". 

Embarquée dans le tourbillon médiatique qui a suivi la diffusion du reportage, Divine Songo confie que se retrouver autant exposée lui fait peur, elle qui, avec son mari, n'aspire qu'à une vie "tranquille", "au service des autres". 

"Rentre chez toi !" "Alors moi je leur répond, 'Chez moi, à mon adresse ?!" Divine Songo Kinkela

Si elle tient à rester discrète sur sa vie privée, confiant ne pas aimer parler d'elle, elle évoque avec nous son métier d'aide-soignante qui lui tient tant à coeur : "C'est dans ma personnalité, voilà, c'est ça... C'est un métier dans lequel je me sens bien, en relation avec des gens, surtout des personnes âgées, c'est apporter de l'aide". Elle raconte ne pas souffrir de racisme avec ses patients, mais cela a pu arriver parfois avec des collègues, qui l'ont invectivée en lui disant "Rentre chez toi !", "Alors moi je leur répond, 'Chez moi, à mon adresse ?! Plein de femmes comme moi vivent ça tous les jours, qui pourtant donnent de leur personne et ne font pas attention à la couleur des gens qu'elles soignent".

Divine Songo Kinkela nous a confirmé avoir déposé plainte contre ses voisins, et dit attendre maintenant de la justice qu'ils soient condamnés, "parce qu'ils nous font du mal. Parce que si on demande 'qu'est-ce qu'on a fait ?' Il n'y a rien, rien".

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