Terriennes

#Doublepeine : Maïmouna Haïdara, prix d'éloquence Gisèle Halimi 2022

Maïmouna Haïdara lors de notre entretien en visio en janvier 2022. Avocate au barreau de la Seine-St-Denis, elle est la lauréate du Prix d'éloquence Gisèle Halimi 2022, organisé par la Fondation des Femmes.
Maïmouna Haïdara lors de notre entretien en visio en janvier 2022. Avocate au barreau de la Seine-St-Denis, elle est la lauréate du Prix d'éloquence Gisèle Halimi 2022, organisé par la Fondation des Femmes.
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"La double peine, c'est cette faculté incroyable, presque magique de vous faire passer de victime à auteur, comme ça, en un claquement de doigt". En huit minutes, Maïmouna Haïdara a su convaincre le jury du concours d'éloquence Gisèle Halimi 2022, dont elle est la lauréate. Rencontre avec une avocate engagée. 

Il y a de ces rencontres, qui même à distance, par écran interposé, vous marquent. Celle-ci en fait partie. Il s'agit sans nul doute d'une de ces femmes "modèles" qu'il est indispensable de mettre en lumière, au bénéfice des générations futures. 

Une voix qui porte, un ton malicieux et de l'humour, certain-e-s pourraient un peu facilement le qualifier de pince sans rire, mais non, le sien va bien plus loin que ça, il pique là où il faut, là où ça fait mouche, là où ça fait mal, telle une championne d'escrime, le fleuret à bout de bras. 

Avocate au barreau du "NeufTrois"

Son métier (sa vocation ?), elle l'a choisi toute jeune sans doute, depuis ses premiers pas lors de ses cours de théatre, avec l'envie bien ancrée de porter la voix de celles et ceux qu'on n'entend pas. Plus tard, ce n'est pas sur scène, mais dans les prétoires qu'elle met son talent et son expérience au service de l'autre, en robe noire à col blanc, qu'elle arbore fièrement derrière elle, accrochée dans son bureau lors de notre rencontre en visio. Maïmouna Haïdara est avocate au barreau de Seine-St-Denis, dans le "93" comme elle le précise là aussi avec fierté, "car je viens de là et c'est là que j'habite, c'est pour ça que j'ai choisi d'y exercer mon métier" . 

Des prétoires des salles de tribunaux à la scène d'un théâtre, il n'y a pourtant qu'un petit pas qu'elle franchit en ce 10 janvier 2022, lors du 7ème concours d'éloquence Gisèle Halimi organisé par la Fondation des femmes. En l'occurence, la prestation s'est tenue sur celle du prestigieux Théâtre de l'Odéon à Paris, en présence d'un jury et d'un public, tout acquis à la cause de cette soirée, puisqu'il s'agissait d'y défendre les droits des femmes et de faire résonner fort la voix des victimes de violences. 

Pari réussi pour les huit candidates, et une palme remportée par la magistrate du "neuftrois", qui a su à la fois faire rire l'assemblée et la figer tant son texte percute. Son thème était la double-peine, celle que les femmes victimes de violences subissent au quotidien, chez elle face à un compagnon violent, puis au commissariat, face à des agents encore trop peu compréhensifs, pour ne pas dire pire... 
 
Terriennes : dans votre discours lors de ce concours, vous utilisez le mode inversé, pourquoi est-ce toujours aussi efficace ? 

Maimouna Haïdara : tout simplement parce que ça pousse le public à se mettre "à la place de". Je pense malheureusement que l'empathie a ses limites. Si on ne se met pas à la place de l'autre, on ne pourra jamais ressentir ce que la personne a réellement vécu. Cela permet de se rapprocher au plus près de la réelle empathie. Et oui ça fonctionne toujours, et quand j'ai préparé mon discours, je me suis demandée "Qu'est-ce-qui va faire que les gens vont tout de suite percuter ?". Je me suis dit "Et bien on va faire comme si la victime était l'accusée", car en fait c'est ça la double peine. 

Vous-même, avez-vous été victime ? 

J'ai envie de vous dire que lorsqu'on est une femme, on a toutes connu au moins une fois une situation d'agression ou de harcèlement. Si vous m'aviez posée la question il y a quelques années, je vous aurais d'abord répondu que non. Mais avec du recul et beaucoup de déconstruction, je me rends compte que moi aussi j'ai été victime d'agression sexuelle. C'est une main aux fesses dans le métro. Je me suis fait toucher les seins, frotter etc... Des remarques aussi, que ce soit dans les transports en commun, dans la rue. Des agressions verbales, des insultes, cela m'est arrivé des dizaines et des dizaines de fois. En tant que juriste ou avocate au sein d'associations, j'ai cotoyé des femmes qui ont vécu la double-peine de plein fouet. C'est pour cela que dans mon texte, je reprends certaines phrases que j'ai entendues. 
 
Oser la première parole, généralement à un ami, ou quelqu'un de sa famille, c'est déjà compliqué. On se prend des remarques du type "T'exagères pas un peu ?"
Maïmouna Haïdara, avocate au barreau de Seine St-Denis
La double peine et parfois triple peine, c'est être victime mais aussi se faire renvoyer comme réponse que l'on est responsable de l'agression, une culpabilisation de la part de la justice ou de la police, mais aussi parfois de son entourage ... 

Exactement, la double peine c'est tout ça. C'est une succession de violences. Déja, il faut avoir le courage de parler de son agression, de reconnaitre que l'on est victime. Oser la première parole, généralement à un ami, ou quelqu'un de sa famille, c'est déjà compliqué. On se prend des remarques du type "T'exagères pas un peu ?". C'est le premier palier. Ensuite franchir le pas pour aller pousser la porte d'un commissariat, et se voir culpabilisée, et après ça continue. On a l'impression que la double peine s'arrête une fois la plainte déposée. Mais non ! Comme avocate, je suis bien placée pour le savoir, la procédure en soi peut aussi générer de la double peine. Lors d'une audience, la victime doit répondre à des questions de la partie adverse et parfois la manière dont elles sont formulées sont problématiques. La partie adverse est dans son rôle évidemment, car son but est de défendre le présumé auteur et de remettre en cause les paroles de la victime. Tout l'engrenage judiciaire peut hélas provoquer de la double peine. Ce sont des successions de violence, encore et encore. 
 
Il n'y a jamais, ou très rarement, de remise en question mais une remise en cause de la parole de la victime.
Maïmouna Haïdara
Parfois commise d'office, vous êtes-vous retrouvée dans le cas de défendre un agresseur ?

Non, cela ne m'est pas arrivé. En revanche, je travaille pour une association qui organise des stages de responsabilisation judiciaire. C'est à dire que les auteurs -les autrices restent très rares- de violences conjugales peuvent avoir des classements sans suite mais il leur est demandé de suivre ce stage de deux jours, durant lesquels ils vont être sensibiliser à ce sujet, avec l'intervention d'avocats et de personnel spécialisé. Une fois par semaine, je me retrouve face à une dizaine d'auteurs de violences conjugales. Je passe par le biais du théâtre, que je pratique depuis l'enfance, et notamment par cette inversion dont on parlait tout à l'heure pour tout simplement leur faire ouvrir les yeux. Parce que c'est fou, mais réellement, beaucoup de ces personnes ne comprennent pas, ne réalisent pas en quoi ce qu'ils ont fait est mal. Ils se disent juste qu'il s'agit d'affaires familiales, privées, que ça arrive à tout le monde ou que de toute façon "elle l'a cherché", ou encore "c'était plus fort que moi" ! Il n'y a jamais, ou très rarement, de remise en question mais une remise en cause de la parole de la victime. 
 

Est-ce que vous arrivez à faire passer le message ? 

J'ai l'impression que oui pour deux à trois personnes. Les autres, pas forcément. Il faut savoir que ce stage est obligatoire, soit ils acceptent de le faire soit ils passent en correctionnelle. Evidemment, ils acceptent tous pour obtenir le fameux "classement sans suite". Beaucoup sont là par obligation et écoutent à peine. J'essaye pourtant d'aller les chercher, par des exercices ludiques. Certains au début n'écoutent pas trop, et puis ensuite ils tendent l'oreille et finissent par participer. Pour ceux-là, je sens que la réflexion s'est réellement faite. Certains aussi arrivent en reconnaissant leur problématique, mais ils sont minoritaires.  Bon, ça ne change pas en un claquement de doigt le comportement d'une personne. 
 
Tu es victime, mais ça ne fait pas de toi une personne faible ou une mauvaise personne, ou encore une demi-personne. Au contraire !
Maïmouna Haïdara
Après MeToo, suite aux nombreux mouvements de mobilisation, quel impact constatez-vous ? Et que répondre à ceux et parfois aussi celles qui estiment que ces phénomènes sont exagérés ? 

Alors quand j'entend dire "Ah oui aujourd'hui, on a l'impression que vous avez toutes été victimes"... J'ai envie de dire que non, ce n'est pas une impression, et oui, on a bien toutes été victimes ! Comme je le dis dans mon discours, il suffit d'avoir des seins pour avoir subi la double peine. C'est une révolution ce MeToo. Il y a des personnes qui ont vécu des choses qui grâce à ces hashtags ont pu parler, ne serait-ce que dans le cercle familial. Pour moi, j'espère qu'il y aura encore d'autres MeToo, même si le but serait qu'il n'y en ait plus. Aujourd'hui, ces problématiques existent. Elles sont bien réelles. Je le redis, on est toutes victimes. Beaucoup le sont mais n'en ont pas conscience pour diverses raisons, ou tout simplement parce que c'est difficile de se qualifier de victime. C'est limite connoté péjorativement, ça aussi c'est de la double peine ! Si tu as subi telle ou telle chose, tu es victime, mais ça ne fait pas de toi une personne faible ou une mauvaise personne, ou encore une demi-personne. Au contraire ! Au bout d'un moment, la peur et la honte doivent changer de camp. 
 
Plus personnellement, pour revenir à votre parcours. En tant que femme, et en tant que femme noire, avez-vous du faire face à des difficultés particulières? 

J'ai l'impression que cela n'a pas été plus compliqué en tant que femme à la fac de droit, car nous sommes en majorité, et puis ensuite j'ai fait mes stages avec des femmes etc... Par contre, en tant que femme noire, j'ai subi des discriminations. Le monde de la fac, cela a été très compliqué, non seulement en tant que femme noire, mais surtout née dans un milieu populaire, à Stains. Je l'ai vraiment vécu difficilement. Etant en fac à la Sorbonne, j'avais l'impression d'être dans un autre monde, un autre univers. Les gens s'habillaient autrement, parlaient autrement. La différence en soi n'est pas un problème. Le problème était de me sentir inférieure aux autres, parce que noire, parce que issue du 93, parce que musulmane également. C'était du racisme et de l'islamophobie implicite, sous forme de blagues, ce n'était pas direct mais tout aussi violent. Au final, je suis revenue à la "maison", puisque j'ai passé mon concours d'avocat à Villetaneuse. C'était lié à mon parcours de vie, j'avais besoin de souffler.
 
C'était aussi un choix politique, militant ? 

C'est vrai que j'ai choisi de m'inscrire au barreau de Seine-St-Denis plutôt qu'au barreau de Paris, beaucoup plus prestigieux. Les clients y sont plus fortunés, les salaires sont plus importants. Mais moi dès le départ, j'ai fait ce choix avec l'intention de redonner aux miens. Je me suis dit, si on part tous, que devient le 93 ? C'est une sorte de fuite des cerveaux ! Ce n'est pas tous les jours facile car je ne gagne pas aussi bien ma vie que si j'étais restée à Paris, mais c'est un choix que j'assume et revendique. Je parlais tout à l'heure d'empathie, c'est important qu'il y ait des personnes issues de ces territoires qui viennent défendre ces personnes, car on est mieux à même de comprendre leurs problématiques.