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Droit à l'avortement : militants et personnels de santé menacés

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Militantes pro-IVG au Vénézuéla

Des militantes manifestent masquées à l'occasion de la Journée internationale de l'avortement sécurisé devant le Congrès à Caracas, au Venezuela, le jeudi 28 septembre 2023. L'avortement est criminalisé au Venezuela, à l'exception des avortements visant à sauver la vie de la mère enceinte.

©Photo AP/Ariana Cubillos
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Des personnes défendant le droit à l’avortement et fournissant des services essentiels sont montrées du doigt, menacées, agressées et injustement poursuivies en justice, dénonce Amnesty International. L'organisation appelle les Etats à assurer leur protection en tant que défenseurs des droits humains.

Agressions, violences, arrestations, poursuites judiciaires, prison... Voilà ce que risquent aujourd'hui nombre de professionnel·le·s de santé, militant·e·s, avocat·e·s et personnes accompagnantes qui défendent le droit à l'avortement, et cela dans le monde entier. Ces menaces existent même dans des pays où l’avortement est pourtant partiellement autorisé par la loi. Ces attaques ont pour conséquences de paralyser, de réduire au silence et de stigmatiser toutes les personnes qui défendent l’accès à l’IVG, qui vivent chaque jour dans la crainte. 

"Le discours, les politiques et les lois anti-avortement désignent professionnel·le·s de la santé et défenseur·e·s comme cibles. Montrées du doigt, maltraitées, discriminées, poursuivies en justice, emprisonnées, voire tuées - les personnes qui défendent le droit à l’avortement voient leurs droits attaqués de toutes parts", insiste Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International.

Celles et ceux qui défendent et permettent l’exercice de ce droit méritent notre respect et notre protection. Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International

"Celles et ceux qui défendent et permettent l’exercice de ce droit méritent notre respect et notre protection. De nombreux États dans le monde persistent pourtant à appliquer des politiques de réglementation excessive et de criminalisation qui créent des environnements hostiles, voire dangereux, pour celles et ceux qui défendent le droit à l’avortement", ajoute-t-elle.

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Conséquences de campagnes de dénigrement

Au cours des dernières années, la régression anti-avortement a entravé l’accès aux interruptions volontaires de grossesse en promouvant la désinformation et les récits toxiques , au travers notamment de campagnes de dénigrement visant celles et ceux qui défendent ce droit, lit-on dans le rapport d'Amnesty

L'organisation a mené une cinquantaine d'entretiens avec des défenseur·e·s des droits à l'avortement du monde entier. Ce rapport remet en lumière l'alerte lancée l'an dernier par les organisations mondiales de santé lors de leur appel pour protéger ces défenseur·e·s.

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"Amnesty a voulu lancer cette alerte mondiale suite à l'état des lieux que nous avons dressé. On se rend compte qu'en grande majorité ces défenseur.e.s sont des femmes ou des personnes LGBTI. Elles sont victimes d'attaques, verbales, physiques. Ces attaques ont des conséquences sur leur vie professionnelle et leur vie privée. Certaines se retrouvent aussi devant les tribunaux simplement pour avoir demandé à ce que ce droit soit respecté", explique Lola Schulmann, responsable plaidoyer pour les droits des femmes à Amnesty International.

Trop, c’est trop. Il est temps de reconnaître les personnes pratiquant des avortements comme des défenseur·e·s des droits humains, et de protéger celles qui mettent leur vie en danger pour rendre ce choix possible. Sarah Shaw, MSI Reproductive Choices

Comme en témoigne Sarah Shaw, responsable des actions de plaidoyer à MSI Reproductive Choices :"Ce harcèlement et ces abus font désormais partie du travail, mais nous ne pouvons pas permettre que cela devienne la nouvelle norme". "Trop, c’est trop. Il est temps de reconnaître les personnes pratiquant des avortements comme des défenseur·e·s des droits humains, et de protéger celles qui mettent leur vie en danger pour rendre ce choix possible".

Manifestation pro-IVG en Pologne

Des gens protestent contre la loi polonaise restrictive sur l'avortement à Varsovie, en Pologne, le mercredi 14 juin 2023. Les défenseurs des droits des femmes ont appelé à des manifestations dans des dizaines de villes polonaises sous le slogan « Arrêtez de nous tuer », après qu'une femme dans son cinquième mois de grossesse soit décédée d'une septicémie.

©Photo AP/Czarek Sokolowski

Harcèlement, stigmatisation, violences physiques et procès

Seules face à ces menaces et ces risques, les professionnel·le·s de la santé expliquent qu'elles se sentent souvent isolées. Certain·e·s ont vu leurs données personnelles divulguées en ligne, tandis que d’autres ne savent pas s’ils rentreront chez eux sains et saufs.

Parmi elles, le témoignage de Vannesa Rosales. Cette enseignante et défenseure des droits humains vénézuélienne a été poursuivie pour avoir aidé une femme et sa fille de 13 ans à accéder à l’avortement.

Ou encore en Pologne, Justyna Wydrzyńska est devenue le visage de la défense du droit à l'avortement. Elle est aussi devenue l'ennemie jurée des pro-vie polonais. La militante a été condamnée pour avoir aidé au début de l’année une femme à se procurer des pilules abortives - moyen permettant d’interrompre une grossesse en sécurité.

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Justyna Wydrzyńska

La militante Justyna Wydrzyńska au tribunal de Varsovie, en Pologne, le mardi 14 mars 2023. Un tribunal l'a reconnue coupable d'avoir aidé une victime de violence domestique à accéder à des pilules abortives en Pologne, et l'a condamnée à huit mois de travaux d'intérêt général.

©Photo AP

Vanessa Cortès, jugée pour avoir "parlé d'IVG" à Andorre

À Andorre, débute ce 4 décembre 2023 le procès de Vanessa Mendoza Cortès, psychologue et présidente de l’association de défense des droits des femmes Stop Violències. En octobre 2019, lors de la quatrième session de l’Examen périodique d'Andorre mené par le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, elle s'est exprimée sur diverses questions relatives aux droits des femmes, notamment sur l'impact néfaste de l'interdiction totale de l'avortement sur les femmes et les jeunes filles en Andorre.

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Peu après, le gouvernement d’Andorre a déposé une plainte auprès du ministère public, faisant valoir que ses déclarations portaient atteinte "au prestige et à la bonne réputation" du gouvernement. En octobre 2022, un juge a émis un acte d’inculpation à son encontre pour des "délits contre le prestige des institutions" présumés, ce qui peut lui valoir une lourde amende et un casier judiciaire si elle est reconnue coupable.

Dans la Principauté d’Andorre, qui compte une population d’environ 77 000 habitant.e.s l’avortement est totalement interdit. Andorre et Malte sont les deux seuls pays d’Europe dotés de lois aussi restrictives sur l’avortement.

On voit bien que ce n'est pas seulement le cadre légal qui est en jeu mais c'est également le moyen de faire taire la voix de ces personnes qui tentent de faire connaitre le droit à l'avortement dans un contexte extrêmement difficile. Lola Schulmann, playdoyer chez Amnesty international

"Dans ces environnements particulièrement hostiles, ils-elles font face à des menaces encore plus dures. C'est ce qu'on constate notamment lorsqu'il y a des entraves directes à leur travail et qu'ils sont soumis à un cadre judiciaire restreint voire interdit. On voit bien que ce n'est pas seulement le cadre légal qui est en jeu mais c'est également le moyen de faire taire la voix de ces personnes qui tentent de faire connaitre le droit à l'avortement dans un contexte extrêmement difficile", insiste Lola Schulmann. 

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Des conditions dangereuses

La criminalisation de l’avortement est le principal facteur contribuant aux quelque 35 millions d’avortements pratiqués dans des conditions dangereuses chaque année. Le personnel de santé est constamment pris entre le devoir éthique et professionnel de proposer les meilleurs soins disponibles et des poursuites pénales, s’il ne respecte pas des lois préjudiciables.

En tant que prestataires de soins, nous sommes régulièrement victimes de discriminations et de violences pour avoir simplement fait notre travail. Anne-Beatrice Kihara, présidente FIGO

"L’avortement est un soin de santé essentiel. Pourtant, en tant que prestataires de soins, nous sommes régulièrement victimes de discriminations et de violences pour avoir simplement fait notre travail", témoigne Anne-Beatrice Kihara, présidente de la Fédération internationale de gynécologie et d’obstétrique. "Nous connaissons tous un ou une collègue qui a été stigmatisé·e, dont l’évolution professionnelle a été entravée, qui a été victime de manœuvres d’intimidation, qui a été attaqué·e physiquement ou emprisonné·e, et, dans certains cas extrêmes, des professionnels·le·s de la santé ont été tués", s'indigne-t-elle.

L’État et les autorités sanitaires ont le devoir de veiller à ce que tous les professionnel·le·s de la santé, y compris les sages-femmes, soient protégés. Sally Pairman, directrice générale de la Confédération internationale des sages-femmes

Clause de conscience : une entrave au droit à l'avortement

"Dans plusieurs pays européens, il y a aussi la fameuse clause de conscience, qui permet à des praticiens de ne pas pratiquer l'avortement pour des raisons morales, religieuses etc. En Italie. 67% des gynécologues refusent de pratiquer l'avortement, et dans certaines régions reculées ça monte à plus de 90%", s'indigne la membre d'Amnesty international. "Dans certains cas, des femmes ne peuvent pas avorter dans des hôpitaux près de chez elle. IL y a de vraies différences  régionales d'accès pour un avortement sûr et légal pour toutes ces femmes".

Les sages-femmes sont également menacées. Pour Sally Pairman, directrice générale de la Confédération internationale des sages-femmes. "L’État et les autorités sanitaires ont le devoir de veiller à ce que tous les professionnel·le·s de la santé, y compris les sages-femmes, soient protégés". 

Lola Schulmann constate que "dans certains pays, elles sont menacées, intimidées tout simplement parce qu'elles donnent de l'information aux filles et aux femmes qui souhaitent avorter. Comme on l'a vu dans notre enquête menée dans 50 pays dans le monde, on retrouve des shémas récurrents, contre les sage femmes, qui visent le planning familial aussi." 

Comment protéger les défenseur•e•s du droit à l'IVG ?

Il faut les reconnaitre pour ce qu'ils sont : des défenseurs des droits humains, explique Lola Schulmann. "Dans ce cadre là, les Etats doivent les protéger", explique-t-elle. Parfois, il s'agit concrètement de sécuriser l'accès aux cliniques qui pratiquent l'avortement et mettre en place toute une série de mesures pour protéger les femmes qui souhaitent avoir accès à ces services. 

Protéger les militantes, c'est aussi protéger les femmes. La question de l'égalité, c'est l'ensemble de la population qui est concernée. Lola Schuman

Mais même dans les pays qui autorisent l'IVG, les menaces existent aussi. "Les mouvements anti-avortement prospèrent de plus en plus. On voit bien le narratif qu'ils mettent en place. Ils ciblent notamment ces défenseurs du droit humain à travers de campagnes sur les réseaux sociaux, en les montrant du doigt, en les filmant, parfois mettant en péril directement leur sécurité", souligne Lola Schulmann.

"Protéger les militantes, c'est aussi protéger les femmes. La question de l'égalité, c'est l'ensemble de la population qui est concernée", conclut-elle.

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