Terriennes

Du nombril des lycéennes à la tenue républicaine, retour sur une polémique française

Sous la bannière #14septembre, de nombreuses collégiennes et lycéennes françaises ont décidé de montrer leur nombril au nom de leur droit à la liberté de s'habiller "comme elles veulent".
Sous la bannière #14septembre, de nombreuses collégiennes et lycéennes françaises ont décidé de montrer leur nombril au nom de leur droit à la liberté de s'habiller "comme elles veulent".
©capture ecran

Et si on arrêtait de se regarder le nombril ? Et plus précisement celui des jeunes filles de France qui depuis mi-septembre en ont fait leur nouveau combat. T-shirt courts, shorts et mini-jupes seraient trop éloignés d'une tenue dite "républicaine", et ne correspondraient pas aux codes du "correct exigé" au lycée. Les lycéennes ont bien l'intention de continuer à s'habiller comme elles le souhaitent. Où sont les limites ? Voilà de quoi animer le débat dans les médias, sur les réseaux sociaux, et dans les cours de récré, même au-delà de la rentrée.  

Les polémiques se suivent et se ressemblent... Aujourd'hui, il n'est plus question de la longueur de la jupe, ni de foulard, mais de ventre dénudé, qu'il serait bon ou non de couvrir à l'entrée des lycées français. 

La cloche de la rentrée retentit à peine que surgit cette nouvelle affaire. Début septembre, plusieurs jeunes filles se voient refuser l'entrée de leur établissement pour cause de tenue "trop suggestive". La mode estivale du "crop-top" (petit haut court arrivant au dessus du nombril, ndlr) est passée par là, et les températures caniculaires de la mi-septembre y sont aussi pour quelque chose. Ces incidents auraient pu en rester là, comme de simples problèmes locaux et dispersés à régler entre élèves, parents et institutions scolaires. Oui mais voilà, désormais, à l'heure des réseaux sociaux, toute lycéenne qui se respecte vit au rythme quotidien des incontournables Instagram, TikTok ou autre Snapchat, applications où chacun.e peut partager en ligne sur son téléphone portable des vidéos et des photos.

Effet #Metoo oblige, la parole se libère et les langues se délient. Sur les réseaux, des histoires d'établissements refusant l'entrée à des jeunes filles en raison de vêtements jugés provocants se multiplient. Sous la bannière des mots dièse #lundi14septembre et #liberationdu14, en mini jupe, décolleté ou nombril apparent, lycéennes et collégiennes décident d'organiser, lundi 14 septembre, une journée de mobilisation pour défier la "tenue correcte" exigée par la plupart des règlements des établissements, qu'elles estiment sexistes. 
 
"Beaucoup de filles ont été collées la semaine dernière parce qu'elles portaient des crop tops. La chanteuse Angèle (engagée sur les sujets féministes, ndlr) a soutenu le mouvement sur les réseaux sociaux, il y a eu une grosse mobilisation", explique Ève, en Première au lycée Turgot à Paris.

Esther, également élève en Première à Montaigne cette fois, elle, porte un jean et un "crop top" : "Je n'en mets pas d'habitude mais aujourd'hui je me suis dit qu'il fallait que je le fasse".

"La semaine dernière, j'ai été convoquée chez le proviseur parce qu'on voyait mon soutien-gorge. Il m'a dit : 'On n'est pas à la plage ici", raconte Judith, en Première au lycée Condorcet à Paris. "Je lui ai répondu qu'il n'avait pas à regarder mon décolleté. Du coup mes parents vont être convoqués...", déplore la jeune fille, au haut rouge vif échancré et au nombril apparent.
 

Correcte ou républicaine ? 

Qui décide de la règle vestimentaire à l'école ? Dans l'Éducation nationale, le contrôle des tenues vestimentaires relève des règlements intérieurs de chaque établissement. "C'est toujours un sujet délicat", reconnaît Florence Delannoy, proviseure syndiquée à Lille, "La plupart des règlements se contentent d'un classique tenue correcte exigée, ça ouvre la voie à diverses interprétations".

L’Union nationale des lycéens (UNL), qui soutient la mobilisation, pointe le "flou juridique" entourant ces règlements: "les jugements qui sont faits rejoignent souvent des stéréotypes sexistes", affirme Mathieu Devlaminck, son président.
 Pour le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, il s'agit d'"une position d'équilibre et de bon sens". "Il suffit de s'habiller normalement et tout ira bien", a-t-il déclaré, "On ne vient pas au collège en short, sauf pour faire de l’EPS (...) Chacun peut comprendre qu'on vient à l'école habillé d'une façon républicaine".

Le président Macron interrogé sur la question, lui aussi a tenu à faire appel au "bon sens", tout en ajoutant que "si on ne garde pas quelques codes, on sait jamais où ça s'arrête". 

Discordance dans les instances gouvernementales : deux femmes ministres, Marlène Schiappa et Elisabeth Moreno, elles, ont pris la défense des jeunes femmes au nombril dévoilé. 

Sororité écartelée du côté de l'opposition, la présidente de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse estime que même si elle avoue adorer les crop-tops, "L'école ce n'est pas comme on veut. On ne va pas à l'école pour montrer son nombril"sur franceinfo.

Le maire de Grenoble, Eric Piolle, élu écologiste, y voit pour sa part, plus un problème de regard des hommes sur les femmes.

Un mouvement plus profond ? 

"Il y a toujours cette idée que la tenue des femmes peut provoquer des agressions", déplore Caroline De Haas, du collectif féministe "Nous toutes", qui soutient le mouvement. "Quand on leur demande d'en changer, on les culpabilise".
 

Le problème vient plus de l'école et de ses règles, selon Gabrielle Richard, sociologue du genre à l’université Paris-Est-Créteil et à l’université du Québec à Montréal (autrice de Hétéro, l’école ? Plaidoyer pour une éducation antioppressive à la sexualité). Dans Libération, elle estime que "les règles vestimentaires ne sont qu’un symptôme d’une sphère scolaire trop normative, qui peine à sensibiliser les élèves sur les stéréotypes de genre". 

Autre analyse, dans le même quotidien Libération, celle de Camille Lavoipierre, étudiante à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), qui a mené une enquête ethnographique dans un lycée de la région parisienne dans le cadre de son master. "La relation entre professionnels et élèves relève trop souvent du paternalisme. En les corrigeant sur leur tenue, on voudrait les former à ce que la société attend d’eux. L’injonction à se plier à la norme renvoie aux élèves concerné·e·s qu’ils et elles ne sont pas dans la norme", explique-t-elle.  "Derrière la règle floue de la tenue correcte ou normale se cachent toutes sortes de discriminations, à partir de critères de genre, d’âge, de sexualité, de classe, de 'race', de religion", précise la chercheure.

De là à qualifier le nombril de "séparatiste", il n'y a qu'un pas comme l'écrit  le directeur et rédacteur en chef d'Arrêts sur image, Daniel Schneidermann : "'Républicaine'" : en cette rentrée où le gouvernement a choisi de mettre en scène l'opposition républicains / séparatistes, l'adjectif pourrait laisser penser que les nombrils dévoilés ne sont pas républicains. Autant dire que le nombril est séparatiste, l'épaule communautaire, voire le décolleté décolonial".

Enfin, autre analyse, d'ordre philosophique, celle Géraldine Mosna-Savoye dans sa chronique de l'émission Carnet de philo sur France Culture :"Rousseau, qui n’était pas le plus féministe des philosophes disait que : “c’est par les seuls sentiments, au dedans de nous, que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir”... Et c’est précisément ce qui se joue aujourd’hui, avec le corps des femmes, et tous les corps d’ailleurs : ce que l’on peut en montrer ou pas, ne devrait, je crois, rien à voir avec la convenance à un ordre moral extérieur quel qu'il soit, dont le bien fondé restera toujours à démontrer". 
 

Décolleté persona non grata au musée d'Orsay
 

"Arrivée à l’entrée du musée je n’ai pas le temps de sortir mon billet que la vue de mes seins et de mon apparat tout dépoitraillé choque une agente chargée du contrôle des réservations ",  voilà ce qu'a écrit dans une lettre ouverte sur son compte Twitter une jeune femme prénommée To, le 9 septembre 2020, soit quelques jours avant le mouvement du #14septembre. 

Elle y explique comment un agent du musée lui a demandé de revêtir une veste pour pouvoir pénétrer dans l’enceinte du musée.

"Nous avons pris connaissance d’un incident survenu avec une visiteuse lors de son accès au musée d’Orsay. Nous le regrettons profondément et présentons toutes nos excuses à la personne concernée que nous contactons", a réagi, quelques heures après la publication de la jeune femme, le musée sur Twitter.

Quelques jours plus tard, plusieurs militantes de l'organisation féministe Femen ont investi le Musée d'Orsay, poitrines dénudées aux cris "Ceci n'est pas obscène, c'est votre regard qui l'est". 
 

A votre tenue républicaine

En attendant, la polémique fait la part belle aux internautes qui ironisent autour de la "tenue républicaine" prônée par le ministre de l'Education. Drapeau tricolore pour unique vêtement, crop-top républicain, ou en mode "chouan"... 
 

L'arrivée de températures plus automnales et moins propices aux tenues légères pourrait, le temps d'une saison, suspendre le combat des lycéennes réclamant la liberté de s'habiller comme elles le souhaitent.
Ou pas...
Il y a encore quelques jours, le journal L'Est Républicain rapportait qu'un professeur de maths en classe préparatoire à Besançon avait demandé à l'une de ses élèves, portant un débardeur, de remettre son pull en classe. Une autre portant un cache-cœur laissant apparaître la peau de ses hanches se serait aussi fait sermonner.