Terriennes

E comme écriture inclusive, avec Eliane Viennot

Le 20 novembre 2021 à Paris, dans le cortège de la manifestation contre les violences faites aux femmes, une militante brandit une pancarte célébrant le nouveau pronom neutre "Iel" qui vient de faire son entrée dans le dictionnaire Le Robert. 
Le 20 novembre 2021 à Paris, dans le cortège de la manifestation contre les violences faites aux femmes, une militante brandit une pancarte célébrant le nouveau pronom neutre "Iel" qui vient de faire son entrée dans le dictionnaire Le Robert. 
©Terriennes/IM

Deux mots qui en disent long sur la place des femmes dans la langue française et qui font débat : écriture inclusive. De quoi parle-t-on ? Pourquoi l'idée de redonner au féminin ses lettres de noblesse dans notre chère langue "de Molière" provoque-t-elle tant d' agacement chez certain-e-s ? Réponse avec l'historienne Eliane Viennot. 

"Ecriture inclusive" :  alors que certain-e-s crient au scandale voire à l'hérésie, d'autres au contraire y voient un rééquilibrage nécessaire en faveur de l'égalité femmes-hommes; dans tous les cas, son apparition au cours de ces dernières années suscite un très "vif" débat. Si des médias ou administrations ont tout doucement décidé de la conjuger à la sauce allégée, d'autres en revanche la boudent voire la mettent directement à la poubelle, à l'instar de l'Académie française.

Du côté des autorités, même son de cloche. "La langue française ne doit pas être triturée ou abîmée", affirmait Jean-Michel Blanquer dans un entretien au JDD le 2 mai 2021, tout en rappelant à notre bonne mémoire la circulaire d’Edouard Philippe, l'ancien premier ministre, qui, en 2017, interdisait tout simplement l’usage administratif de l’écriture inclusive. Dans une circulaire publiée récemment au Bulletin officiel, le ministre de l'Education soutient que cette graphie "constitue un obstacle à la lecture et à la compréhension de l’écrit".

E comme écriture inclusive

Eliane Viennot, elle, la défend et intervient régulièrement pour dénoncer l'impact de la langue française version patriarcale sur la place des femmes dans la société française à travers sa propre langue. 

Pour célébrer ses dix ans, Terriennes a voulu mettre les points sur les i tout en s'interrogeant sur l'usage de cette écriture et ces "terribles" et si peu populaires points médians et autres règles de l'écriture inclusive. 
Terriennes : quelle serait votre définition de l'écriture inclusive ? 

Eliane Viennot : c'est un nouveau mot pour quelque chose qui est plus ancien, qui est le langage non sexiste, le langage égalitaire, paritaire. C'était la même chose, avec un versant oral et un versant écrit. 

Peut-on dire que ce mot est entré dans le vocabulaire courant ? 

Depuis 4 ans, on peut dire que le grand public a enfin entendu parler de cet effort pour se débarrasser des usages sexistes qui existent dans notre langage.

Des exemples ?

L'exemple le plus courant, en lisant  n'importe quel article ou en regardant n'importe quel reportage, on va voir que lorsqu'on parle d'une population prétendument mixte on parle d'elle au masculin, on va dire que "les étudiants sont en grève", que les commerçants sont mécontents, etc... C'est ce qu'on appelle à tort le masculin générique, et c'est ce qui est le plus lourd à changer, alors que c'est très facile de dire les étudiants et les étudiantes, si on parle des deux populations. 
 
Est-ce que ce masculin générique a toujours existé ?

Non, ça n'a pas toujours existé et surtout ça dépend de qui on parle, des époques. Autrefois, quand on parlait de la politique ou des étudiants, évidemment on ne parlait que des hommes puisqu'il n'y avait que des hommes qui faisaient de la politique et qui pouvaient étudier ! Mais quand on parlait autrefois, de l'actualité ou des réglements de métier, les mots féminins étaient là, absolument ! Surtout quand les textes sont précis, juridiques par exemple. Si ça concerne les femmes, tous les termes les concernant existent dans les discours et les écrits. 

Est-ce que c'est une particularité de la langue française ? 

Non, ce n'est pas lié à la langue française, c'est un phénomène dans tous les pays occidentaux qu'on observe depuis une cinquantaine d'années. On a remarqué que là où l'on avait décrété l'égalité des sexes, ce changement n'entraînait pas mécaniquement l’égalité. Donc on a réfléchi à ce que fait blocage : les traditions, les mentalités, la culture ou le langage. C'est un effort qu'on observe dans tous les pays. Cela ne prend pas la même forme en anglais, espagnol, russe, roumain ou en français mais c'est la même idée qui est derrière, et qui est appelée de différentes façons. En général, "non sexiste" c'était ce qui était le plus répandu, mais maintenant on a "inclusif" qui est équivalent.

Comment expliquer les résistances, on pense par exemple à celle de l'Académie française ?

L'Académie française, depuis qu'elle existe, travaille à masculiniser la langue française donc c'est assez normal qu'elle se soit opposée à la démasculinisation à laquelle nous travaillons depuis une quarantaine d'années. De fait la langue française a été masculinisée pour accompagner la domination masculine dans une époque où rien n'était égal, le droit était inégal, les coutumes étaient inégales... Les gens de l'Académie ont voulu que la langue suive mieux qu'elle ne le faisait, car elle est parfaitement capable d'exprimer l'égalité. Donc maintenant que nous travaillons sur ce terrain, qui est peut-être un des derniers à avoir émergé comme terrain de lutte répertorié, eh bien les opposants à l'égalité sont très arc-boutés contre les personnes qui veulent revenir à une langue plus égalitaire. Evidemment, ce sont des gens qui ne peuvent plus s'opposer au fait que les femmes votent, vont à l'université, font tous les métiers, qu'elles ouvrent des comptes en banque sans avoir besoin de l'autorisation de leur mari, mais pour la question de la langue comme aussi pour la question de la liberté sexuelle, il y a encore des gens qui trouvent que ça ne va pas et que les femmes ne devraient pas être autonomes. 
 
Car oui, c'est normal, c'est comme ça que fonctionne la langue française, elle veut qu'on parle des femmes au féminin et des hommes au masculin.
Eliane Viennot
Une avancée néammoins désormais acquise, c'est la féminisation des noms des métiers ... 

Oui, les termes désignant les métiers les professions et les fonctions supérieures que certains voulaient conserver au masculin de manière très jalouse, eh bien maintenant on les dit au féminin. Et l'Académie a fini par reconnaitre cet usage. Car oui, c'est normal, c'est comme ça que fonctionne la langue française, elle veut qu'on parle des femmes au féminin et des hommes au masculin. Donc l'Académie a fini par reconnaitre il y a 2 ans le bon fonctionnement de la langue, ce qu'elle aurait pu faire avant ! 
Que pensez-vous du nouveau pronom "iel" qui vient d'entrer dans le Robert et qu'est-ce que cela dit de la langue française et de notre société ? 

Pour aller vers un langage égalitaire, il existe des néologismes. Il n'y a pas juste le travail sur les noms féminins, les accords, ou le fait de ne plus dire les droits de l'homme etc... On a créé un certain nombre de néologismes comme "iel" qui veut dire "il" et "elle", ça fonctionne très bien au pluriel plutôt que dire "elles et ils sont en grève" on peut dire "ielles sont en grève", ça fonctionne, mais ensuite il faut les accords aux deux genres. Au singulier, ça ne marche que dans les phrases où il n’y a pas de mots à accorder, ou alors avec des les mots épicènes (qui ne varient pas en genre). Ces néologismes ne prennent pas très vite. Mais on est dans ce moment où on tente des choses, à la fois en puisant dans des anciennes ressources de la langue et des mots nouveaux. Et puis on verra, si ça prend ou non, pas besoin de s'énerver ou de se scandaliser, on verra à l'usage si le grand public francophone les trouve utiles ou pas !
 

Terriennes a dix ans, s'il y avait une chose à retenir sur la fémininisation de la langue française au cours de ces dix dernières années, quelle serait-elle ? 


Moi ne je parle pas de féminisation de la langue française, je parle de reféminisation. et démasculinisation, ce qui n'est pas pareil, car encore une fois, la langue française sait se débrouiller avec l'égalité. Je dirais que depuis 4 ou 5 ans, on a fait énormément de progrès. Le sujet qui était réservé à de tous petits groupes, aux linguistes, aux féministes a vraiment explosé sur la scène publique. Beaucoup de gens se sont emparés de ce sujet qu'ils ne connaissaient pas. Aujourd'hui, on a des entreprises qui forment leur personnel, on a des collectivités qui ont décidé de s'adresser en langage égalitaire au public. Sans parler de la reconnaissance par l'Académie du fait que nous avons raison.
 

Si on donne rendez-vous dans 10 ans, quel voeu feriez-vous ? 

J'espère que assez rapidement l'école va se saisir de ces nouvelles manières d'envisager l'égalité. Et que l'on va à nouveau enseigner toutes les techniques qui sont dans la langue française. Je travaille beaucoup pour l'abandon de l'enseignement de la règle dite du masculin qui l'emporte sur le féminin parce que ce n'est pas juste une règle de grammaire, c'est une règle sociale qui fait des ravages dans les esprits. Et vu que nos ancêtres savaient faire autrementt, vu que nous savons faire autrement, que notre langue possède des ressources pour faire autrement, j'espère que cela va reculer. Il y a aussi le masculin générique, qui en réalité est hégémonique. Nous devons nous mettre véritablement à parler des Françaises et des Français, des téléspectateurs et téléspectatrices avec si possible les meilleures techniques quand on veut à l'écrit faire des abréviations, ce qui est selon moi est une chose secondaire. L'essentiel est d'abord l'oral. Il faut que les mots féminins réapparaissent et soient utilisés dans les textes et les discours qui parlent de population mixtes. 
 
L'historienne Eliane Viennot, lors de notre rencontre à TV5monde, novembre 2021, Paris. 
L'historienne Eliane Viennot, lors de notre rencontre à TV5monde, novembre 2021, Paris. 
©Terriennes/IM
Eliane Viennot est professeuse émérite de littérature de la Renaissance. Elle a enseigné la langue et la littérature française dans les universités de Washington (Seattle, USA), de Nantes, de Corse, de Saint-Etienne, et elle a été membre senior de l'Institut universitaire de France de 2003 à 2013.

Spécialiste de Marguerite de Valois et d'autres femmes d'Etat de la Renaissance, elle s’intéresse plus largement aux relations de pouvoir entre les sexes et à leur traitement historiographique sur la longue durée.

Militante féministe depuis les années 1970, elle s'est notamment investie dans les campagnes pour le droit à l'avortement, pour la parité, et pour l'institutionalisation des études féministes (ou «de genre»). Elle travaille également aux retrouvailles de la langue française avec l'usage du féminin.

 
Elle vient de publier En finir avec l'homme. Chronique d'une imposture (Donnemarie-Dontilly, Editions iXe, 2021). Depuis quand, pourquoi, par quel détour le mot "homme" en est-il venu à désigner le genre humain tout entier ?

L'historienne revient sur l'étymologie du terme, sur son sens premier et son sens sublimé par la grâce d'institutions puissantes, sur les contradictions et les confusions que cela n'a pas manqué de provoquer. Ce livre est l’histoire d’un abus de langage qui a hissé le mâle de l’espèce au rang de représentant absolu de l’humanité, lit-on sur le site de la maison d'édition.​



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