Terriennes

E comme empouvoirement, avec Marie Dasylva

<em>"L'empouvoirement, c'est la radicalité, ce qui n'est pas un extrême mais une réponse proportionnelle à la menace posée"</em>, nous explique Marie Dasylva, coach en stratégie et directrice de Nkali Works. 
"L'empouvoirement, c'est la radicalité, ce qui n'est pas un extrême mais une réponse proportionnelle à la menace posée", nous explique Marie Dasylva, coach en stratégie et directrice de Nkali Works. 
©Thomas Decamps/Welcome to the jungle

Lancé tel un slogan du haut des tribunes des multiples conférences sur l'entrepreneuriat féminin, on l'entend plus souvent en anglais : "empowerment". Mais peu à peu, "empouvoirement", son équivalent en français trace son sillage dans l'espace francophone. Bien plus qu'un concept à la mode, un outil de pouvoir et de puissance pour les femmes, comme nous l'explique Marie Dasylva, entrepreneure "empouvoirée". 

Au départ, il y avait l'"empowerment".
Un mot "valise" comme il en naît régulièrement au rythme des modes et des tendances, parfois révélateurs d'une véritable évolution de la société. Comment le traduire en "bon vieux françois", pardon, "français" ? Si l’Office québécois de la langue française préconise le terme "autonomisation" ou "capacitation", le dictionnaire du Petit Larousse lui a décidé de faire entrer dans ses pages le mot "empouvoirement".

Pour en préciser le sens, on pourrait le définir ainsi : "processus par lequel une personne, ou un groupe social, acquiert la maîtrise des moyens qui lui permettent de se conscientiser, de renforcer son potentiel et de se transformer dans une perspective de développement, d’amélioration de ses conditions de vie et de son environnement".

Empowerment , empouvoirement et émancipation

"D’abord utilisé par les femmes américaines du début du XXe siècle qui réclament plus de droits, empowerment apparaît dans les écrits du sociologue américain Saul Alinsky à partir des années 1930. Le terme est alors employé pour parler de lutte des opprimés pour un gain de pouvoir par rapport aux groupes dominants", nous rappelle le quotidien Le Devoir. "Au tournant des années 1970, les militants des droits civiques américains et les féministes s’approprient le mot pour demander une plus grande représentation de leurs communautés. Dans les années 1980, les femmes indiennes engagées dans le développement communautaire utilisent le mot en opposition à la conception institutionnelle du gouvernement", indique encore le quotidien québécois.

De quoi l'empouvoirement est-il aujourd'hui le nom ? Nous avons posé la question à une femme qui en a fait son outil de travail, l'entrepreneure Marie Dasylva, fondatrice de l'agence Nkali Works. 

L'empouvoirement c'est la radicalité, la radicalité ce n'est pas un extrême, mais une réponse proportionnelle à la menace posée.
Marie Dasylva, coach en stratégie, directrice de Nkali works

Terriennes : E comme empouvoirement, s'il fallait donner votre définition de ce mot, quelle serait-elle ? 

Marie Dasylva : Pour moi l'empouvoirement est avant tout collectif. Je dirais même que tout groupe minorisé devrait confisquer cette notion d'empouvoirement. J'ai envie de parler d'empouvoirement quand je vois le combat gagné des femmes de l'hôtel Ibis par rapport à leurs droits. Je vois de l'empouvoirement quand des personnes ont osé dénoncer les agissements de certaines personnalités politiques, telles que des agressions sexuelles, et du mouvement Metoo en général. L'empouvoirement c'est aussi le combat des chauffeurs d'Uber pour être salariés. L'empouvoirement quand on le conjugue au féminin, il s'agit pour moi de féminisme. Celui qui m'intéresse c'est l'afroféminisme parce qu'il est radical. L'empouvoirement c'est la radicalité, la radicalité ce n'est pas un extrême, mais une réponse proportionnelle à la menace posée. Un féminisme radical, c'est un féminisme qui se donne les moyens de combattre un patriarcat qui l'est aussi. 

Vous avez réalisé votre empouvoirement, comment y-êtes vous parvenue ? 

Le facteur déclencheur de mon empouvoirement personnel, ça été le besoin de revisiter mon histoire et d'en faire quelque chose. Bizarrement, ou de manière paradoxale, mon empouvoirement est passé par le fait que j'ai été victime à un moment donné. Je mets du pouvoir dans le mot victime, car je pense que se dire victime au moment où on l'est c'est le début d'un dialogue très honnête avec soi, on définit ce qui nous a été fait, on définit les responsabilités. On n'est plus dans la culpabilité, dans le "C'est de ma faute", on est dans le "Il y a quelque chose qui m'a été fait, il y a un trauma qui en résulte, je me dis victime pour pouvoir me battre ensuite". C'est poser les bases pour se battre. 

Personnellement, vous avez donc connu ce statut de victime ? 

Dans ma vie oui, j'ai été victime de sexisme, et évidemment de racisme. L'idée c'était de revisiter ces épisodes sexistes ou racistes, de me les réapproprier en re-scénarisant la fin. J'ai sorti un cahier, j'ai écrit de manière très claire chaque chose qui avait pu m'arriver et je me suis demandée quel moyen il y avait de m'en sortir autrement. Mon empouvoirement est passé par le fait de re-maitriser ma narration et de l'inscrire dans une autre direction. 

En ayant ce courage de se nommer victime, on nomme aussi un bourreau. C'est comme ça que la honte change de camp.
Marie Dasylva

Quels sont les outils d'empouvoirement que vous transmettez dans vos ateliers ? 

©Daronnes/éditions

Déjà je le rappelle, il y a une vraie nécéssité de reconnaitre que l'on a été victime de quelque chose. Parce qu'on va pouvoir en rayer tous les mécanismes de culpabilité. En ayant ce courage de se nommer victime, on nomme aussi un bourreau. C'est comme ça que la honte change de camp. On dit souvent que la honte est du côté des personnes qui ont été harcelées, agressées. En se définissant victime, on fait en sorte que le paradigme change. C'est une première chose, avoir le courage de se dire qu'on nous a fait vivre quelque chose. La deuxième, c'est de ne pas s'enfermer et de parler. Si on parle des femmes au travail, et plus particulièrement des femmes racisées, on va être à l'intersection du sexisme et du racisme, ça crée une situation particulière dans l'espace professionnel. Si on parle de pouvoir, il y a tout un processus qui est lié au mot. Comment on définit sa situation, comment on la raconte et surtout est-ce qu'on en parle ? Les mots vont être importants, ceux qu'on se dit à soi-même mais surtout aux autres. 

L'idée principale c'est de se repenser, et d'avoir en tête que ce qu'on traverse est un moment. Malheureusement, dans les dynamiques de harcèlement, il y a quelque chose qui se passe avec le temps. On a l'impression que le passé, le présent, le futur se brouillent, que c'est toujours en train d'arriver, que ça arrivera toujours. L'idée est de se reprojeter dans un futur où on arrive à sortir de ça. Cela ne se fait pas de manière magique. Et aussi en parler à ses amis, trouver de l'aide auprès de professionnels, des psychologues, avocats etc. Ce sont des choses qui vont aider les personnes à maitriser la situation présente mais qui auront aussi un impact sur leur situation future. 

C'est ça l'empouvoirement, faire des choix, en accepter les conséquences et que parfois la victoire n'a pas les contours qu'on avait imaginés mais juste dans le mouvement de se battre.
Marie Dasylva

Quels retours vous avez ?

C'est toujours émouvant d'avoir des nouvelles de personnes avec qui vous avez travaillé, quelques années plus tard et qui vous disent qu'aujourd'hui elles ont réussi à négocier leur salaire par exemple. Elles me racontent aussi des situations où face à un harceleur : "Je suis allée dans son bureau et je lui ai dit 'c'est la dernière fois'". On peut toujours parler ! Il n'y a pas de "non choix". C'est important à dire : on choisit les conséquences devant lesquelles on peut se trouver. Quand on a compris que ne pas avoir le choix n'existe pas, on est beaucoup plus actif. C'est ça l'empouvoirement, faire des choix, en accepter les conséquences et que parfois la victoire n'a pas les contours qu'on avait imaginés mais juste dans le mouvement de se battre. 

Le mot empouvoirement est à la fois récent et ancien, qu'est-ce qui a changé au cours de ces 10 dernières années ? Et le connait-on suffisamment ? 

Je pense qu'on le connait. Hier, l'empowerment, ce n'était pas quelque chose qu'on reliait à certaines classes sociales, c'était plutôt destiné à des hommes blancs de Wall Street. Aujourd'hui, il doit changer de mains. Ce sont les habitants des marges, les personnes racisées, trans-genres qui ont tout intérêt à récupérer et à se réapproprier cette notion car la classe dominante ne saurait avoir plus de pouvoir. 
Il y a bien sûr un avant et après MeToo, je mets juste un petit bémol. La parole s'est libérée, mais qu'a-t-on fait de cette parole ? Est-ce que c'est un avant et un après pour les personnes qui ont eu le courage de parler ? Cette parole est-elle arrivée à bon port ? Est ce que justice a été rendue ? Metoo est une énorme déflagration, on a tous été choqué par le bruit que ça a fait, mais est-ce qu'on n'est pas retourné un peu trop vite à la normale. Et puis si on parle de libération de la parole, on parle aussi d'accompagnement, c'est mon métier. La prise de parole, de pouvoir, doit être accompagnée en raison du prix que ces personnes vont devoir payer pour avoir parlé. 
 

Dans 10 ans, l'empouvoirement, ça voudra encore dire quelque chose ? 

Je pense que oui, l'empouvoirement peut être individuel évidemment mais il doit tendre à devenir collectif. Ce n'est pas une notion qui doit disparaitre mais je pense qu'elle doit se politiser, se radicaliser dans le bon sens du terme. Quand je parle de radicalisation de l'empouvoirement, ça veut dire qu'on va se donner les moyens d'éradiquer ce qui aujourd'hui est dommageable à la société comme le patriarcat, le racisme etc... L'idée est de monter en radicalité, de faire bouger les lignes. On entend souvent qu'il faut changer de regard, qu'il faut faire évoluer les mentalités... Non, l'empouvoirement, le vrai, c'est celui qui va redéfinir le rapport de forces. 
 

Marie Dasylva
Marie Dasylva
©Nkali Works
Marie Dasylva est fondatrice de l'agence Nkali Works, qui s'est fixée pour mission d'emmener les femmes racisées vers leur empouvoirement. C'est après dix ans dans la mode et une expérience douloureuse de harcèlement qu'elle décide de réfléchir à des stratégies de riposte.

"Nkali Works est une agence littéralement née de ma frustration et de ma colère face à la non reconnaissance de mon vécu de femme noire. J'ai décidé de créer les ressources que je n'avais pas pu avoir face aux micro-agressions et autres dénis de compétences et de les partager via des coachings stratégiques", écrit-elle sur son profil Linkedln. "Nkali" signifie pouvoir en igbo nigérian, "Pour moi, ça veut dire pouvoir responsable ", confie-t-elle.

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