Écoféminisme : environnement et condition des femmes, même combat ?

Grève féministe ou du climat, les mobilisations sociales sont à l’intersection des enjeux environnementaux et féministes. Et si les dégradations systématiques de notre environnement et les attaques sexistes avaient les mêmes fondements ? Débat entre la professeure de philosophie Jeanne Burgart-Goutal, la spécialiste des questions d’alimentation Alessandra Roversi, l'autrice Emma et la militante Emilie Ferreira.
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photo principal écoféminisme
Couverture de l'album Un autre regard sur le climat (éditions Massot, 2019) de la bédéiste Emma, qui participe à la table ronde sur l'écoféminisme à Genève ce 17 novembre 2019.
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Écoféminisme, vous avez dit écoféminisme ? De quoi, exactement, parle-t-on ? Du rôle des femmes dans l'alimentation, l'éducation et la conduite écoresponsable des ménages ? De la condition des femmes agricultrices ? D'une analogie entre la terre et la mère nourricière ? Des liens entre l'écocide et l'oppression patriarcale ? Ce mot-valise, l'écoféminisme, en est venu à recouvrir une nébuleuse de réalités.

À Genève, le festival féminin et féministe Les Créatives a réuni quatre spécialistes. Autour d'Isabelle Mourgère, rédactrice en chef de Terriennes, la professeure de philosophie Jeanne Burgart-Goutal, la spécialiste d'alimentation Alessandra Roversi, l'autrice et illustratrice Emma et la militante Emilie Ferreira apportent leurs éclairages sur les différentes facettes du mouvement écoféministe.

Retour vers les années 1970

Avant d’être théorisé et passé au crible des expert.es, l'écoféminisme est né d'un mouvement de protestation des femmes. C'était il y a 39 ans presque jour pour jour. Le 17 novembre 1980, près de 2000 femmes défilent à Washington en chantant et en frappant sur des tonneaux. Brandissant des sorcières géantes, elles jettent des sorts, puis elles se donnent la main et s'enchaînent aux grilles du Pentagone. 

Le matin même, les manifestantes ont publié un communiqué pour expliquer leur action : "Nous, les femmes, nous rassemblons parce que la vie est au bord du gouffre et que cela nous est intolérable... Nous voulons savoir quelle colère, quelle peur il y a en ces hommes qui ne puisse se satisfaire que de destruction, quelle froideur et quelle ambition les animent." Ce jour-là, 140 femmes sont arrêtées. Dans un texte en anglais, la militante et autrice américaine Mina Hamilton raconte cette journée évoquée en photos dans la vidéo ci-dessous :

C'est une Française, pourtant, l'écrivaine Françoise d’Eaubonne, née en 1920 dans une famille bourgeoise de convictions communistes, qui emploie pour la première fois le terme écoféminisme. Cofondatrice du Mouvement de libération des femmes (MLF) à la fin des années 1960, elle signe aussi le Manifeste des 343 pour le droit à l'avortement. Dans son livre Le féminisme ou la mort, paru en 1974, elle souligne l'analogie entre l'exploitation de la terre et l'exploitation des femmes, ainsi que la responsabilité des hommes dans la crise environnementale : "Le drame écologique découle directement de l’origine du système patriarcal", écrivait Françoise d’Eaubonne.

La réduction des naissances est à la fois un enjeu clé pour les femmes et pour l'environnement.
Jeanne Burgart-Goutal, professeure de philosophie

Le fondement de l'argumentation de Françoise d'Eaubonne est démographique : l'une des causes principales de la dégradation environnementale est la surpopulation. Or celle-ci est un problème féministe à partir du moment où les femmes n'ont pas le contrôle de leur fertilité. La réduction des naissances est à la fois un enjeu clé pour les femmes et pour l'environnement.

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Jeanne Burgart-Goutal à Genève, le 17 novembre 2019.
©Terriennes

Françoise d'Eaubonne postule que les femmes sont le salut de l'humanité. "Les valeurs du féminin, si longtemps bafouées (…), demeurent les dernières chances de survivance de l’homme lui-même," écrit-elle. Des paroles qui contrastent avec la devise de Simone de Beauvoir "On ne naît pas femme, on le devient" qui, à l'époque, pose les fondements du mouvement féministe. Aujourd'hui, face à la surconsommation de produits destinés à libérer les femmes en les aidant à élever de jeunes enfants, comme le lait maternisé, Jeanne Burgart-Goutal remarque que "nier la dimension animale de l'être humain comme l'a fait Simone de Beauvoir, est peut-être l'une des causes de nos problèmes environnementaux".

Les années 1970 : le terrain fertile

L'écrivaine et militante Starhawk parle de l'écoféminisme comme d'un "jardin qui, pour s'épanouir, a besoin d'un terreau fertile". L'Amérique des années 1970 était ce terreau fertile, avec l'apparition des premiers mouvements écologistes, les luttes des Noirs pour les droits civiques, des Amérindiens pour la reconnaissance de leur histoire, les luttes anarchistes, pacifites, antinucléraires... Ces mobilisations ont incité les premières écoféministes à réfléchir aux liens entre ces différentes luttes. Elles ne seraient que divers aspects d'un même système patriarcal, qui détermine aussi les dominations de race, de classe, des ressources de la planète. 
 

Nord-Sud

Les grandes figures de l’écoféminisme sont essentiellement anglo-saxonnes, comme la militante néopaïenne Starhawk, l’historienne Carolyn Merchant, la poétesse Susan Griffin ou la philosophe Val Plumwood. Pourtant, d'autres célèbres écoféministes viennent dans les pays du Sud, dont l'une des plus connues est la militante indienne Vandana Shiva. En 2013, elle donne sa définition de l'écoféminisme, notamment des liens entre féminisme et alimentation, lors d'une interview en anglais : "Les femmes assurent la majeure partie de la production alimentaire dans le monde. Elles nourrissent le monde, comme la Terre nourricière fait vivre l'humanité." 


Les militantes écoféministes sont nombreuses en Amérique du Sud, notamment dans les milieux ruraux face aux mouvements de grands propriétaires qui accaparent les terres. En Indonésie, le mouvement de Kendeng se qualifie d'écoféministe, dont les militantes mettent en scène leur révolte, parfois au péril de leur vie.

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Des femmes de la région du Garhwal en Inde protègent les arbres de leurs corps.
www.indiatoday.in

D’autres mouvements protestataires des pays du Sud ont fasciné les écoféministes, qui se les ont "appropriées" après coup. Comme le mouvement Chipko, un mouvement de villageoises illétrées qui, dans les années 1970, s'opposaient à la déforestation en se collant aux arbres pour les protéger dans le nord de l'Inde. Ou encore le mouvement de la "ceinture verte", au Kenya, fondé par la militante écologiste de la première heure et prix Nobel de la paix Wangari Muta Maathai, décédée en 2011.

Une personnalisation à double tranchant

Pour incarner les femmes actrices de la lutte pour l'environnement, il y a des personnages médiatiques comme Vandana Shiva, la rappeuse indienne Sofia Ashraf ou Greta Thunberg, jeune fille autiste qui mobilise toute une génération, mais aussi en butte à toutes les critiques - des figures parfois ambiguës, souvent issues de milieux privilégiés, souvent récupérées. "Individualiser ainsi la lutte écologiste est dangereux, dit Emilie Ferreira. Tout va-t-il s'écrouler le jour où Greta Thunberg s'effondrera sous le feu des critiques qu'elle encaisse en permanence ? Dangereux aussi de réduire à une icône les risques que prennent tous ces jeunes en sacrifiant leurs études à l'engagement pour la planète." La vraie action, continue-t-elle, "c'est créer des espaces de paroles et d'écoute le plus large possible pour induire une action politique.
 

Pourquoi incomberait-il aux femmes de réparer les dégats d'un système qui met l'humain en danger avec ses pratiques virilistes ?
Emma, autrice et illustratrice de bandes dessinées

En 1975, la théologienne américaine Rosemary Radford Ruether écrivait dans New Women New Earth qu'il faut se méfier du rôle que l'on veut donner aux femmes dans la crise environnementale, de la romantisation de la figure féminine. "Pourquoi incomberait-il aux femmes de réparer les dégats d'un système qui met l'humain en danger avec ses pratiques virilistes : privatisation de l'eau, construction de murs, monopolisation des semences..., s'indigne la révolutionnaire Emma. Il faut un soulèvement de masse et retirer le pouvoir de la minorité qui prend les décisions politiques. Se sacrifier au niveau individuel et s'épuiser à trier nos déchets ne changera rien." Mais alors comme le soulignait Maria Mies, écoféministe marxiste allemande, comment être sûr qu'une femme qui accèderait aux mêmes postes de pouvoir qu'un homme serait meilleure ?

Manger, une décision politique ?

Traditionnellement, dans les pays où les aliments sont produits localement, ce sont en grande majorité les femmes qui se chargent du transport de l'eau et de l'accès à l'eau, de la préservation et de l'échange des semences. Elles qui, dans la plupart des foyers, au nord comme au sud, font les choix alimentaires et choisissent de préserver leur souveraineté alimentaire et la cohérence de leur alimentation avec leur milieu. "Là, les femmes ont un rôle à jouer, souligne Emilie Ferreira. Comme avec la promotion des valeurs d'entraide, de respect et de solidarité, susceptibles d'induire de réels changements. Les femmes n'ayant pas la pression du mâle alpha qui pèse sur les hommes, il est peut-être plus facile pour elles de les promouvoir."

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Alessandra Roversi à Genève, le 17 novembre 2019. 
©Terriennes

L'écoféminisme victime de la mode

Aujourd'hui qu'écologie et féminisme sont des sujets de société brûlants, l'écoféminisme est devenu une notion "pop". On trouve même des coques de téléphone estampillées écoféministes ! De fait, cette notion ne recouvre pas les mêmes réalités chez les universitaires ou les entrepreneures de pays riches qui théorisent ou exploitent ce phénomène que dans les pays où les femmes sont les premières victimes des effets du réchauffement climatique . "Il y a des femmes en Amérique du Sud qui défendent leur territoire et leurs moyens de subsistance, notamment contre les effets de l'impérialisme économique. Je ne suis pas sûre que ces femmes se disent écoféministes," note la bédéiste Emma. Ces femmes-là n'ont pas souvent les moyens d'une lutte organisées et leurs priorités sont de l'ordre de la survie.

Reste que la pespective de genre, demeure utile, voire essentielle, à la réflexion et au choix de l'action. Car comme le formule la professeure de philosophie Jeanne Burgart-Goutal : "L'histoire de l'écoféminisme reste encore largement à écrire – et surtout, elle s’écrit au présent."


Elles participaient au débat sur l'écoféminisme au festivale Les Créatives à Genève, le 17 novembre 2019 :

Jeanne Burgart-Goutal
, professeure de philosophie dans un lycée en France, spécialiste d'écoféminisme et autrice du livre Être écoféministe, une enquête philosophique, à paraître en mars 2020.

Alessandra Roversi est consultante indépendante en communication alimentaire et enseignante en tendances de l’alimentation. Elle est aussi engagée dans le mouvement mondial Slow Food, qui oeuvre pour préserver les cultures et traditions alimentaires locales. 

Emilie Ferreira, militante féministe dans le collectif de la grève du 14 juin en Suisse et pour la sauvegarge de la paysannerie, du monde rural et des communautés indigènes avec le mouvement via campesina.

Emma, ex-ingénieure informaticienne, féministe révolutionnaire devenue bloggeuse et autrice de bandes dessinées, s'est fait connaître par sa BD La Charge mentale. En 2019, elle s'intéresse au problème de l'écologie avec Un autre regard sur le climat.