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Ecriture inclusive : comment démonter le fonctionnement androcentré du français ?

©Flickr
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Un masculin qui l'emporte sur plusieurs féminins, une "présidente" définie comme "femme de président"... La langue en dit long sur la société dont nous venons. Une société qui ne peut plus ignorer ceux.celles qui réclament une démasculinisation de la langue, qui passe par l'écriture inclusive. Le point sur la bataille de la féminisation du français. 

La nouvelle est tombée le 11 février 2020, à 11h44 : "Décès de la dessinatrice Claire Bretécher, autrice des Frustrés et d’Agrippine". Autrice ! C’est l'une des premières fois, si ce n’est la première, que l'Agence France Presse utilisait dans le titre d’un "urgent", donc très visible, cette forme féminisée de "l’auteur" (et qui, à la vérité, existait et était utilisée jusqu’à son éviction du premier dictionnaire de l’Académie française, au XVIIe siècle). Nul doute que celle que Roland Barthes décrivait comme "le" meilleur des sociologues, la seule femme à avoir pénétré un monde de la BD presque exclusivement masculin dans les années 1970 et 1980, aurait apprécié…

Si le mot est remarqué, c’est paradoxalement que l’écriture qui veut démasculiniser la langue est encore minoritaire. Et pourtant. L’écriture "inclusive" gagne du terrain, tous les jours. L’écriture inclusive, c’est un ensemble de pratiques et d’annotations qui vise à donner une représentation égale des femmes et des hommes dans la langue écrite, parce que la langue reflète une vision de la société et un projet politique.

L'insoutenable violence de la grammaire française

La petite phrase que l’écrivaine féministe Benoîte Groult aimait à citer vaut tous les exemples : "Cent femmes et un chien sont revenus contents de la plage." "La violence symbolique est hallucinante, analyse le psycholinguiste Pascal Gygax, de l’Université de Fribourg, le masculin qui l’emporte est une règle très explicite qui ne permet pas l’abstraction." Haro sur le masculin grammatical ! Bon gré mal gré, alors que l’Académie française a longtemps continué de batailler contre ce "péril mortel", une partie de la société s’est donc attelée à redonner leur place aux femmes dans la langue, toute leur place : soit la moitié de l’espace.

Le ministre est enceinte

Quelques exemples ? Cela fait ainsi plusieurs années que les "droits humains" ont remplacé les "droits de l’Homme", la "majuscule de prestige" étant proscrite. Les élèves des universités suisses fréquentent des institutions académiques qui manient le langage épicène ("l’audience" plutôt que "les auditeurs"), les doublets ("les chanteuses et les chanteurs"), voire le point médian pour les plus audacieuses. Et la dernière Constitution du canton de Neuchâtel est rédigée en écriture dégenrée. Plus près de nous, toujours à Neuchâtel : la présentation aux parents de son cursus par le Lycée Jean-Piaget a entièrement été réalisée en écriture inclusive il y a deux semaines.

Il n’y a là pourtant rien de très récent, malgré les apparences. La Confédération helvétique a publié son premier guide de rédaction "non sexiste" dès 1986, rappelle la sociolinguiste Marinette Matthey ; la Chancellerie fédérale a démasculinisé ses textes allemands en 1995 (certes pas en français et en italien…) et le premier guide de rédaction épicène des Bureaux romands de l’égalité date de 2002. Ce qui change, c’est que, dans la foulée du mouvement #MeToo, le sujet est désormais très régulièrement abordé dans les écoles, les médias, voire les entreprises. Car une langue, c’est une vision du monde.

Le langage, aujourd’hui très androcentré, a des conséquences.

Pascal Gygax, psycholinguiste 

"Si les universités sont plus avancées, c’est parce que de par leur vocation, elles doivent prendre en compte toute la recherche qui existe, explique Pascal Gygax. Or cette recherche est sans équivoque, le langage, aujourd’hui très androcentré, a des conséquences." Quand les couples de mots commencent presque toujours par un masculin ("le fils et la fille", "le mari et la femme"), quand un manuel scolaire donne comme exemple de masculin et de féminin "un directeur" et "une danseuse" (exemple actuel), cela laisse des traces. Le métier de chirurgienne est génial ou le métier de chirurgien est génial ? Le ministre est enceinte, avait audacieusement titré un de ses livres le linguiste français Bernard Cerquiglini, pour souligner l’absurdité du français académique.

Le quotidien français Le Figaro a dû se faire violence pour faire d’Angela Merkel une chancelière : ses premiers articles évoquaient "un chancelier en talons hauts". On peut d’ailleurs remarquer que l’accord au féminin ne pose aucun problème lorsqu’il s’agit de vendeuse, d’aide-soignante ou de directrice d’école mais plus souvent lorsqu’il s’agit de faire justice à une procureure, une rectrice, une préfète – peut-être parce que ce n’est pas la place des femmes : pas étonnant que la féminisation des noms de métiers ait été un des premiers chevaux de bataille des féministes. En février 2019 enfin, après une longue lutte, elle a enfin été acceptée à une large majorité par l’Académie française, repaire de vieux repères. Ce qui n’a pas empêché qu’on découvre avec incrédulité la semaine dernière dans le Larousse que la boulangère était encore la femme du boulanger (la version en ligne a déjà été corrigée)…

"On a oublié comment la langue est plastique et a évolué", rappelle aussi Pascal Gygax. Le français s’est masculinisé en plusieurs étapes, l’une d’elles étant l’établissement du dictionnaire de l’Académie française, au XVIIe, qui a bouté hors de ses pages quantité de mots ou d’expressions moins masculines – poétesse, mairesse ou autrice sont de vieux mots ! C’est aussi du XVIIe que date la règle du "masculin qui l’emporte sur le féminin". "Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins", édicte le grammairien Scipion Dupleix, "conseiller du Roy". Une pétition a été lancée par la linguiste Eliane Viennot pour réclamer la fin de cette règle et le retour de l’accord de proximité, très employé par le passé, sur le modèle : "Que les hommes et les femmes sont belles !"

Le pronom neutre

La démasculinisation n’intéresse pas que la langue française. La Norvège a tenté de supprimer le genre féminin. La Suède a introduit un nouveau pronom neutre. Les anglophones ont doucement abandonné le he (lui) masculin pour un they neutre depuis vingt ans, renouant là aussi avec une pratique ancienne (Someone came in, they were noisy). Les chairmen ont aussi laissé leur place à des chairpersons et les congressmen à des members of congress.

Mais le débat continue. Le sondage sur l’écriture inclusive organisé parmi les membres actifs de l’encyclopédie en ligne Wikipédia fin 2019 à l’initiative de la Genevoise "Natte à chats" s’est déroulé dans une ambiance très tendue (Wikipédia étant animée par une très forte majorité d’hommes). "Il y a eu beaucoup plus de réponses que d’habitude, 374 personnes sur 800 très actives sur la Wiki francophone ont participé, note la féministe, créatrice du projet "Les sans pagEs", qui veut donner plus de visibilité aux femmes dans Wikipédia. Mais l’ambiance était délétère, et il y a eu beaucoup d’attaques." Les meilleurs scores ont été obtenus par les "termes englobant" et la "féminisation". "Natte à chats" note cependant un certain progrès depuis la première enquête sur la féminisation en 2015. "Je voudrais que chacun·e puisse écrire comme il·elle le souhaite."

Ça y est, vous venez de le voir, c’est de l’écriture inclusive. Mais c’était le cas depuis le début de ce texte, l’aviez-vous remarqué ?

Petit glossaire de l’écriture inclusive

Il n’y a pas une seule forme d’écriture inclusive mais plusieurs. L’association DecadréE (decadree.com), qui promeut l’égalité dans les représentations, en présente les différentes strates, des formes douces, attentives à ce que le masculin ne l’emporte pas sur le féminin aux formes plus dures, qui font la part belle aux signes graphiques et aux expressions nouvelles. Ces exemples sont principalement tirés de sa brochure, L’écriture inclusive, son usage au quotidien et du site de l’historienne de la littérature Eliane Viennot.

Féminisation : "une juge, une apprentie, une nageuse, une agricultrice, une chirurgienne, une avocate", etc.
Doublet : "Lecteur et lectrice" de ce petit article explicatif, vous venez de lire un doublet.
Termes épicènes ou singuliers collectifs : "Les directeurs ont décidé d’investir" devient "Les membres de la direction" ou "La direction a décidé d’investir".
Accords, dont celui dit de "proximité", qui se fait avec le terme le plus proche : "Bonne année à ceux et celles que je n’aurais pas encore saluées". C’est un accord ancien que l’on trouve, par exemple chez Racine : "Surtout j’ai cru devoir aux larmes, aux prières, Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières".
Nouveaux pronoms : "il-elle" deviennent «iel», «ielle» ou «el».
Point médian : c’est une des formes plus voyantes, les plus connues et donc aussi les plus disputées. Signe graphique, "chacun · e", le point médian a pour pendant la barre d’exclusion "chacun/e" ou le trait d’union "chacun-e". La parenthèse «chacun(e)» est moins heureuse, puisqu’elle signifie que l’information placée-là est annexe. 

Retrouvez l'intégralité de l'article de Catherine Frammery sur le site de nos partenaires suisses Le Temps  ► L’écriture inclusive, mère de toutes les batailles ?