Terriennes

Education des filles en Afrique francophone : discrimination, violences de genre et mariages précoces, ces freins qui perdurent

<p>Nigérianes devant un bureau de vote à Daura, dans le nord du Nigeria, le 28 mars 2015. </p>

Nigérianes devant un bureau de vote à Daura, dans le nord du Nigeria, le 28 mars 2015. 

©AP/Ben Curtis,
<p>Nigérianes devant un bureau de vote à Daura, dans le nord du Nigeria, le 28 mars 2015. </p>

L'Américaine Justine Sarr, la Nigérienne Aissata Assane Igodoe et la Française Marie-France Lange sont trois expertes en sociologie de l'éducation. Les 18 et 19 juin, à N'Djamena, elles ont échangé avec les représentants de l'éducation et les décideurs de la francophonie. Débats axés sur l'éducation des filles et ces freins qui perdurent : mariage précoces, scolarisation des filles en milieu rural et violences de genre en milieu scolaire. Morceaux choisis. 

Eduquer les filles et former les femmes dans l'espace francophone : une histoire d'argent, de religion ou de politique, mais pas seulement. Cette problématique en soulève des dizaines d'autres, comme le développement des infrastructures pour sécuriser le chemin de l'école, la pénalisation des mariages précoces pour laisser les fillettes étudier jusqu'au lycée, les discriminations de genre dans la société ou le refus des violences physiques et psychologiques qui sapent l'estime de soi des filles dès le plus jeune âge.

Les expertes du comité scientifique réuni au Tchad pour la Conférence de l'Organisation internationale de la Francophonie ont étudié toutes ces questions. Elles nous ont fait part de quelques réflexions.
 

Justine Sarr

Cheffe de la section de l'éducation pour l'inclusion et l'égalité des genres à l'UNESCO


Les violences liées au genre en milieu scolaire existent à l’école, mais aussi sur le chemin de l’école et suivent les enfants à travers leurs téléphones portables ou leurs ordinateurs.

Justine Sarr
"Les VGMS (violences de genre en milieu scolaire) sont des violences dont on ne parle pas. Elles provoquent de l’embarras, la honte vis-à-vis de la famille, la culpabilisation des filles. Il y a les violences physiques, mais aussi les violences sexuelles et les violences psychologiques, qui impactent les résultats et cassent l’estime de soi. Elles provoquent l’abandon scolaire, l’isolement, la déprime, et cela peut aller jusqu’au suicide. D’autant que les filles sujettes à une forme de violence le sont souvent aussi aux autres formes de violences.
 
Pour changer cela, il faut l’engagement des parents et la volonté politique de mettre en place un cadre juridique, bien sûr, mais aussi intégrer la prévention et la gestion des VGMS dans la formation des enseignants, les programmes scolaires et les écoles.

Je pense à un projet, en Tanzanie, qui consiste à créer des espaces sûrs dans les écoles, des sortes de clubs où les enfants victimes de VGMS se retrouvent pour discuter. Les filles y créent des liens et trouvent les solutions par elles-mêmes. Cette initiative a donné de bons résultats pour traiter les problèmes concrètement, mais aussi pour responsabiliser les filles et leur donner confiance en elles."

Aissata Assane Igodoe

Autrice de Scolarisation des filles et genre : influence des rapports sociaux de sexe sur la scolarisation des filles au Niger.
 

IM

 

Dans un pays comme le Niger, tout passe encore par l'approbation des garçons et des hommesAissata Assane Igodoe

"Changer la société de l'intérieur sans tordre les traditions, c'est aussi le travail des enseignants. Surtout en primaire, où les enfants sont toute la journée et toute l'année sous la tutelle d'une même personne qui va pouvoir impulser un changement de comportements entre filles et garçons : en sollicitant les garçons autant que les filles pour les corvées, par exemple, ou en donnant des responsabilités aux filles aussi.

Si un enseignant ne peut pas imposer une déléguée de classe au lieu d'un garçon, il peut nommer deux délégués de classe, une fille et un garçon, pour que les filles commencent à intérioriser qu'elles peuvent prendre des responsabilités. Un chef d'établissement ou un enseignant peut répartir les petits travaux de nettoyage et les corvées de classe de façon égalitaire entre les filles et les garçons.

J'ai vu des maîtresses qui envoient les filles faire les courses au marché à la récréation "pour qu'elles apprennent", mais jamais les garçons. Mais attention, l'enseignant.e ne peut pas donner aux garçons l'ordre de faire la cuisine en rentrant chez eux : les parents ne seraient pas d'accord.  Pourtant, les enfants réagissent bien au partage des tâches. Au pire les garçons ricanent, mais il y a une prise de conscience qui se fait."

Au Tchad

86 % des femmes sont analphabètes

Entre 1990 et 2015 :
Au primaire, l'indice de parité est passé de 0,49 % à 0,75 % 
Au collège, il est passé de 0,30 % à 0,45 %
Au lycée, de 0,23 % à 0,28 %
 

"Le Tchad accueille 480 000 réfugiés dont 180 000 en âge scolaire, une population à 56 % féminine" alerte Idriss Deby a l'ouverture de la conf ⁦@OIFfrancophonie⁩ sur l'éducation des filles https://t.co/qKmlRkSDHP pic.twitter.com/0RkC0RWktM

— TERRIENNES (@TERRIENNESTV5) June 18, 2019

Marie-France Lange

Directrice de recherche à l'Institut de recherche pour le développement. Spécialiste de sociologie et de politiques de l’éducation en Afrique subsaharienne.

©IM
©IM

Dans les grandes villes, les parents, désormais, acceptent à 100 % la scolarisation des filles en primaire.

Marie-France Lange

"Il y a eu d'énormes progrès, ces quinze dernières années, mais dans les zones rurales et en périphérie des agglomérations, les résultats ne sont pas bons, et on ne peut pas toujours blâmer les parents pour la sous-scolarisation des filles. Il y a le manque de moyens - l'école publique n'est jamais totalement gratuite, ne serait-ce qu'avec les frais d'inscription et, parfois, d'uniformes. De plus, quand l'école est à dix kilomètres et qu'il peut être dangereux pour une fille de les faire à pied, elle n'ira pas à l'école. Les parents préfèrent la garder à la maison plutôt que de l'exposer à des violences pouvant aller jusqu'à l'enlèvement et le viol."  
 

Les problèmes de grossesses provoquées par les enseignants ne sont pas rares, même en primaire.Marie-France Lange

"L'école doit non seulement exister, ce qui n'est pas le cas pour les populations nomades, par exemple, mais elle doit aussi être fiable. L'enseignant, si c'est un homme, doit être respectueux des petites filles. Les problèmes de grossesses, même en primaire, provoquées par les enseignants, ne sont pas rares. En 1984, le Togo a promulgué une loi pour condamner les enseignants qui avaient engrossé des petites filles, mais elle n'a jamais été appliquée."