Terriennes

Election américaine : où en sont les droits des femmes à l'issue du mandat Trump ?

Le 17 octobre 2020, des douzaines de marches de femmes ont été organisées de New York à San Francisco pour dire stop à un second mandat Trump. 
Le 17 octobre 2020, des douzaines de marches de femmes ont été organisées de New York à San Francisco pour dire stop à un second mandat Trump. 
©AP Photo/Nam Y. Huh

Du droit à l'avortement menacé à la déferlante Metoo, comment les Américaines ont-elles vécu le mandat de Donald Trump ? Pour rester quatre ans de plus à la Maison Blanche, le candidat républicain va devoir compter sur le vote féminin, qui compose 53% de l'électorat américain. Entretien avec Elisabeth Vallet, spécialiste des Etats-Unis. 

Sur les 248 millions d'Américains inscrits sur les listes électorales et appelés à choisir leur 46e président des Etats-Unis le 3 novembre 2020, plus de la moitié sont des … Américaines. En 2016, 138 millions d'électeurs et électrices ont voté. En 2020, si près de 77 millions se sont déjà exprimés par vote anticipé, le rôle de l'électorat féminin n'est donc pas négligeable, bien au contraire, et surtout en cette toute dernière ligne droite. 

Lors du précédent scrutin, malgré une campagne marquée par des accusations d'agression sexuelle et des remarques particulièrement sexistes, et alors que son adversaire était une femme, Hillary Clinton, Donald Trump avait réussi contre attente à recueillir les votes de 42% des femmes, contredisant ainsi les pronostics. 

Toutes les infos sur l'élection présidentielle américaine ici >ÉTATS-UNIS : ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE 2020​

Cette fois encore les sondages ne font pas pencher les électrices du côté républicain. Selon une récente étude du Washington Post/ABC News, leur préférence irait plutôt à Joe Biden qu'à Donald Trump, avec un écart de 23 points entre les deux candidats. D'autres enquête d'opinion vont même jusqu'à afficher plus de 25 points de retard chez le vote des femmes pour le président américain, candidat à sa propre succession. Selon des experts, cités par The Hill, dans les Etats-clés, beaucoup d'électrices qui ont voté pour Trump en 2016 ne le feront pas en 2020. 

L'actuel locataire de la Maison Blanche n'a pas d'autre choix que de tenter le tout pour le tout pour (re)conquérir cet électorat. Première cible : les femmes des banlieues résidentielles. Lors d'un meeting le 19 octobre dernier, il allait même jusqu'à lancer depuis la tribune "Femmes de banlieue, aimez-moi, s'il vous plaît".

Melania Trump VS Jill Biden 

Un dernier atout lui reste à jouer, celui qui se trouve dans les manches de la Première Dame. Jusqu'ici très réservée et plutôt mal à l'aise en public, Melania Trump est sortie de sa réserve en s'exprimant seule, et cela pour la première fois depuis le début de la campagne. C'était lors d'une réunion publique organisée dans une grange aménagée pour l'évènement à Chester, petit village d'un peu plus d'un millier d'habitants situé dans l'état fort convoité de Pennsylvanie, mardi 27 octobre. La "First lady" a même réussi à faire rire son auditoire en reconnaissant "ne pas toujours être d'accord avec la manière dont son mari dit les choses", ni sur sa manie de s'exprimer sur Twitter… 

A gauche, le couple présidentiel lors de la fête d'Halloween à la Maison Blanche, et à droit le candidat démocrate Joe Biden et son épouse Jill. 
A gauche, le couple présidentiel lors de la fête d'Halloween à la Maison Blanche, et à droit le candidat démocrate Joe Biden et son épouse Jill. 
©AP/Manuel Balce Ceneta/Julio Cortez

Dans le camp démocrate, l'atout féminin se joue aussi du côté de l'épouse du candidat Biden, Jill Biden, plus populairement connue comme le "Dr Biden'. Les Américain.e.s la connaissent bien pour l'avoir vue aux côtés de Michelle Obama pendant huit ans dans les couloirs de la Maison Blanche et aussi pour avoir élevé les deux fils de son mari après le décès de sa première femme et de sa fille. Le candidat Biden compte aussi sur le vote des Africaines-Américaines, qui sauront peut-être se rallier à sa co-listière, la très populaire Kamala Harris, qui pourrait ainsi devenir la première vice-présidente de l'histoire des Etats-Unis, et noire de surcroît. Celle-ci ne ménage pas ses efforts en battant campagne et multipliant les meetings, cherchant à donner une image plus moderne au candidat sexagénaire, s'appuyant sur un "bilan désastreux sur la gestion de la Covid" par Donal Trump, tout en cherchant à rallier le mouvement "Black lives matter". La juge est également très présente sur les réseaux sociaux, et n'hésite pas à afficher des alliances avec des stars très populaires au sein de la communauté afro-américaine, et bien au-delà, comme ici avec la chanteuse de RnB Alicia Keys.

Enfin, deux évènements récents auront sans doute influé sur le vote féminin : le décès en septembre de l'icône féministe et juge à la Cour suprême de Etats-Unis, Ruth Bader Ginsburg, suivi de la nomination à sa succession de la très conservatrice et anti-IVG Amy Coney Barrett, une semaine avant la présidentielle. 

Quel peut être l'impact du vote féminin sur l'issue de l'élection ? Comment les droits des femmes ont-ils résisté face aux attaques des ultra-conservateurs sous Trump et comment pourront-ils traverser un second mandat s'il est réélu? Entretien avec la politologue Elisabeth Vallet, directrice scientifique à la chaire Raoul-Dandurand et professeure associée au département de géographique de l'université du Québec.

Terriennes : Comment les femmes ont-elles vécu le mandat de Trump ?

Elisabeth Vallet est professeure en études internationales au Collège militaire Royal de Saint-Jean et directrice de l'Observatoire de géopolitique à l'Université de Québec. 
Elisabeth Vallet est professeure en études internationales au Collège militaire Royal de Saint-Jean et directrice de l'Observatoire de géopolitique à l'Université de Québec. 
©université Quebec

Elisabeth Vallet : Tout un pan de l’électorat féminin l’a très mal vécu. Il faut rappeler que la majorité des grands électeurs ne correspond pas à la majorité de l’électorat. Le collège électoral est miroir déformant et, en 2016, Trump n’avait pas la majorité de l’électorat. Cette fois, avec la pandémie, il a perdu des Etats clés et risque de ne pas avoir non plus la majorité parmi les grands électeurs. Déjà, aucune femme n’a pensé qu’il pouvait être élu après les remous causés par la « Hollywood tape » , dont on avait parlé juste avant. Non seulement il a été élu, mais contre une femme ! Son élection révèle la normalisation du discours masculiniste. Depuis, ce « syndrome post-traumatique » des mouvements des femmes s’exprime à travers les marches des femmes qui, depuis, ont lieu de façon récurrente.

Concrètement, quel est le bilan Trump pour les droits des femmes ?
Beaucoup de resserrement des financements des structures dédiées aux femmes et à l’exercice de leurs droits, à commencer par l’avortement. Cette fois, la politique de Trump est axée non pas sur le discours suprémaciste, mais sur le discours évangéliste.

Des centaines de juges très conservateurs ont été nommés au niveau des Etats sous l’influence des évangélistes. Amy Pence est l’une d’entre eux. Or ces juges-là modifient le droit avant qu’il ne monte en Cour suprême, comme pour l’arrêt Roe v. Wade. De toute façon, les défenseurs de l'avortement craignent un retour en arrière de la Cour Suprême, où Donald Trump a déjà fait entrer deux magistrats conservateurs, maintenant qu’il vient de désigner la juge Amy Coney Barrett, opposée à l'avortement, pour remplacer RBG.

Théoriquement, les femmes sont majoritaires et représentent 53 % des électrices. Elles sont plus inscrites, plus mobilisées.
Elisabeth Vallet

Quelles femmes continuent, ou pas, à soutenir Trump ?
Il y a une grosse différence entre la perception politique féminine et masculine. Théoriquement, les femmes sont majoritaires et représentent 53 % des électrices. Elles sont plus inscrites, plus mobilisées. Aux Etats-Unis, c’est une démarche volontariste que de s’inscrire sur une liste électorale - l’inscription n’est pas automatique. Lors des dernières élections, Hillary Clinton avait généré une certaine mobilisation, mais Trump en génère une autre.

Il leur a même promis de nouvelles normes de lave-vaisselle pour que les machines lavent mieux !
Elisabeth Vallet

Celles que Trump appelle « housewives » sont en train de le lâcher : - 12 points depuis la dernière élection. Il le sait et il le dit « Couldn’t you love me a little more ? » (Est-ce que vous pourriez m’aimez un peu plus). Il leur a même promis de nouvelles normes de lave-vaisselle pour que les machines lavent mieux ! Ces femmes-là, qui n’ont pas voté pour Hillary Clinton, voteront pour Joe Biden. Pour l’image paternaliste qu’il dégage. Le premier débat été décisif ; c’est là que les femmes ont définitivement quitté Trump. Désormais, il est celui qui insulte et qui coupe la parole. Ce sont des choses dont elles ont souvent à souffrir. « Papy » Biden, en revanche rassure.

Celles qui continueront à voter Trump sont les femmes des milieux nativistes du Midwest, les moins diplomées, celles qui sont isolées. Car dans certaines petites villes du Midwest, la crise continue et les femmes sont prises à la gorge. Là-dessus s’est greffée la crise des opioïdes, qui a conduit Trump à décréter l’état d’urgence en 2017. Et puis les blancs connaissent pour la première fois un tassement de la longévité. Tout cela contribue à cette perception que ça va moins bien dans leur espace. Et pourtant, ces femmes-là sont pourtant les premières défavorisées par les politiques d’un parti républicain qui est déconnecté de la démographie des Etats-Unis, car essentiellement blanc et masculin. L’Affordable care act, par exemple, passé par Obama, est une épine dans le pied de Trump qui veut y mettre fin. Or les premières touchées seraient les femmes, car ce sont souvent elles qui sont chargées des questions de santé dans les familles et qui sont majoritaires dans les familles monoparentale.

Qu’est ce qui changerait avec Joe Biden ?
La santé serait être une question centrale de la politique démocrate, même si on est encore loin d’une prise en charge universelle. Tout ce qui a trait à la santé a une grosse incidence sur la vie des femmes. Et puis il a promis d'inscrire dans la loi le droit à l'IVG s'il était élu.

Kamala Harris
Kamala Harris
©APphoto

Quel effet a eu le choix de Kamala Harris comme co-listière sur l’électorat féminin ?Elle a pris la posture de la « mère en chef » et c’est ainsi qu’elle est présentée dans les shows. Autant Hillary Clinton était une femme de pouvoir, autant Kamala est dépeinte comme cette « mère en chef », peut-être inspirée de la Mutti qu’est Angela Merkel en Allemagne. Ferme et chaleureuse, elle morigène, elle rassure, elle dérange moins que si elle était une femme de pouvoir. D’autant qu’elle a travaillé contre le stéréotype de la angry black women. Elle s’est totalement démarqué de ce stéréotype. Et puis en pandémie, les femmes gèrent mieux. En tout cas c’est cette perception qui prédomine.
 

L'IVG, un droit qui recule aux Etats-Unis
 
Des manifestants anti-IVG rassemblés devant la Cour suprême des Etats-Unis, Washington, le 4 mars 2020.
Des manifestants anti-IVG rassemblés devant la Cour suprême des Etats-Unis, Washington, le 4 mars 2020.
@AP Photo/Jacquelyn Martin
Aux Etats-Unis, où l'avortement a été légalisé en 1973, certains Etats font pression pour rayer l'IVG des droits acquis. Et le lobbying pro-choice a gagné du terrain depuis l'élection de Donald Trump, en 2016. C'est le cas du Texas, Etat républicain du Sud, qui demandait la possibilité d'interdire les IVG pendant la pandémie de coronavirus. Des défenseurs du droit à l'avortement ont réussi à contrer cette demande mi-avril 2020, en faisant annuler par une autre Cour un recours adressé à la Cour suprême des Etats-Unis. Saisie, la Cour fédérale d'appel de la Nouvelle-Orléans a dit non :  les avortements médicamenteux ne rentreront pas dans la liste des "opérations non urgentes" interdites pendant la crise.

Un camouflet pour les autorités du Texas mais aussi pour d'autres Etats conservateurs comme l'Alabama ou l'Oklahoma qui avaient décidé d'interdire toutes les IVG pour réserver les lits d'hôpitaux et les équipements de protection aux malades du Covid-19 et à leurs soignants.
Appliquer cette décision "aux avortements médicamenteux bien qu'ils ne soient apparemment pas concernés semble indiquer qu'il s'agit d'un prétexte et n'a pas de réel lien avec la crise sanitaire", a estimé le juge James Dennis de la Cour d'appel fédérale de La Nouvelle-Orléans.
Suite à ce jugement, le cinquième dans ce dossier, les défenseurs du droit à l'avortement ont retiré mardi un recours adressé à la plus haute juridiction du pays, devenu caduc, même si les avortements chirurgicaux restent en partie interdits au Texas. 

Une preuve de plus du clivage sur l'avortement prévalant aux Etats-Unis, près de cinquante ans après la légalisation de l'avortement par la Cour suprême : d'un côté, les Etats côtiers garantissant un accès relativement aisé à l'IVG ; de l'autre, les Etats de la Bible Belt, la fameuse "ceinture" conservatrice et religieuse du Sud et du Centre qui, multipliant les législations restrictives, ont poussé de nombreuses cliniques à fermer leurs portes.