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Elections de mi-mandat aux Etats-Unis : sur les réseaux sociaux, les candidates cibles des harceleurs

Erin Schrode poses behind a laptop displaying anti-Semitic images of herself that she received in her email and social media at her home in Mill Valley, Calif. Less than a week before the election for her long-shot congressional campaign, Schrode woke up in her northern California home, rolled over in bed and reflexively checked her cellphone. The 25-year-old activist burst into tears when she found a barrage of anti-Semitic emails. 
Erin Schrode poses behind a laptop displaying anti-Semitic images of herself that she received in her email and social media at her home in Mill Valley, Calif. Less than a week before the election for her long-shot congressional campaign, Schrode woke up in her northern California home, rolled over in bed and reflexively checked her cellphone. The 25-year-old activist burst into tears when she found a barrage of anti-Semitic emails. 
(AP Photo/Eric Risberg)

Avec un record de candidates aux élections de Midterms 2018 (représentant.es, sénateurs/trices, gouverneur.es), une autre performance est atteinte : jamais autant de messages de menaces, d'insultes, d'injures, n'auront circulé sur les réseaux sociaux, en particulier à destination des postulantes démocrates, surtout si elles sont noires, musulmanes ou juives. 

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Le pire est sans doute dans cette apathie : le cyberharcèlement contre les femmes politiques est devenu tellement banal et massif que certaines ne s'en aperçoivent même plus et refusent d'en parler. C'est un article du New York Times qui tire, une nouvelle fois, la sonnette d'alarme : "Pour les candidates, le harcèlement et les menaces, c'est tous les jours".  Le fléau se répand en particulier contre celles qui sont issues d'une minorité "ethnique" ou "sexuelle", juives, noires, musulmanes, hispaniques, autochtones, homosexuelles, queers... 

Le scrutin du 6 novembre 2018 a fait émerger un afflux massif de candidatures féminines, dont nombre d'Africaines-Américaines. Selon le Center for American Women and Politics de l'Université Rutgers (une vraie mine d'informations ce site de l’Université d’Etat du New Jersey pour comprendre les midterms de novembre 2018 par le biais du genre), un nombre record de femmes se présentent aux élections de mi-mandat - Sénat, Chambre des représentants, ou briguent le mandat de gouverneure, tandis que beaucoup visent les fonctions électives locales. Les chercheur.es ont mis au jour cette constatation sinistre en parallèle : le harcèlement et les menaces, en particulier via Internet, déjà courants contre les femmes, sont encore amplifiés à l’occasion des élections - surtout si la candidate est membre d'un groupe minoritaire.

L'émergence des femmes en politique ? Le retour de bâton en embuscade...

Le quotidien New-Yorkais, dans l'opposition active à la présidence Donald Trump, est allé à la rencontre de celles qui ont eu à affronter cette haine ordinaire, un enfer du quotidien, parmi les Démocrates, mais aussi chez quelques Républicaines. Pour certaines, cela a sonné la fin de leurs aspirations politiques, mais heureusement pas de leur engagement citoyen... Leur retrait de la sphère politicienne n'a cependant pas toujours signifié la fin du cyberharcèlement. Ainsi de Erin Schrode qui s'était lancée dans une primaire californienne en 2016. Et qui fut l'une des premières à alerter sur ce sujet, lanceuse d'alerte malgré elle, un rôle dont elle se serait volontiers passée... 

Aujourd'hui, elle a changé sa manière d'être en politique, délaissant le vote pour rester une "Citoyenne militante. Avec toujours autant d'optimisme et une rage enthousiaste". C'est ainsi qu'elle se présente sur les réseaux sociaux, ces "attrape-tout" qu'elle n'a pas quittés malgré la haine dont elle fut l'objet lors de ce scrutin. "Une boue toxique faite d'antisémitisme et de misogynie" écrit le NYT, qui la renvoyait aux fours crématoires par le biais de blagues insupportables. Et malgré son retrait de la scène politique, les insultes se poursuivent : "Elle doit arrêter de bouger ses mains comme une droguée au crack", a-t-on pu lire dans un tweet. Et aussi cela : "Les plans d'une autre feminazie ont échoué !".

En réponse à cela, l'ex jeune candidate exprime sa fierté d'être ce qu'elle est, une femme, engagée, mais aussi sa crainte que ce cyberharcèlement contre les candidates, ne soit pas assez pris au sérieux, par les deux grandes formations politiques. Ni les Démocrates, ni les Républicains ne comptabilisent ces attaques par exemple... Et ce qui la désole encore plus c'est que des candidates ciblées refusent de réagir... 

Tu ne sais pas si c'est quelqu'un assis dans le sous-sol de sa mère en Floride ou si c'est un suprémaciste blanc qui te déteste et qui vit à côté de toi
Kim Weaver, ex candidate dans l'Iowa

Kim Weaver, 53 ans, a été plongée dans le même enfer sexiste et antisémite en 2017 lorsqu'elle a affronté dans l'Iowa l'élu républicain de la Chambre des représentants Steve King. Une nuit, quelqu'un s'est glissé dans sa propriété et a mis une pancarte "à vendre". Le site néonazi The Daily Stormer a publié un article (retiré de l'Internet depuis) intitulé "Meet the Whore Who's Running Against Steve King" ("A la rencontre de la putain qui s'oppose à Steve King"), ce qui lui a valu une nouvelle déferlante d'intimidations. Une de ses relations au sein du gouvernement allemand l'a même appelée pour l'avertir d'une conversation menaçante sur un forum de discussion extrémiste et lui demander si elle disposait d'une sécurité rapprochée.

"Normalement, je suis une personne assez courageuse, mais quand vous avez l'impression d'être dans un aquarium et que vous ne savez pas qui vous jette des pierres, c'est déconcertant. Tu ne sais pas si c'est quelqu'un assis dans le sous-sol de sa mère en Floride ou si c'est un suprémaciste blanc qui te déteste et qui vit à un pâté de maisons." a expliqué cette communicante au New York Times pour justifier sa défection.

Lorsqu'elle s'est retirée de l'élection, Steve King a laissé entendre qu'elle avait inventé les menaces. "Je voulais #KimWeaver dans la course - pas dehorsLes démocrates l'ont chassée de la course, pas les Républicains. Les menaces de mort n'ont sans doute jamais été proférées, c'était sûrement pure invention", a-t-il élégamment tweeté en guise de coup de poignard dans le dos.

Si les Démocrates, candidates souvent issues de la diversité sont les plus agressées, des Républicaines ne sont pas épargnées. 

Emily Ellsworth, 31 ans, républicaine de l'Utah, a déclaré que lorsqu'elle cherchait l'appui des délégués du parti pour être élue au Sénat de l'État en 2018, un des participants l'a coincée lors de rencontres avec d'autres candidat.es et l'a bombardée de messages sur Facebook. Ce n'est qu'après avoir désactivé son compte qu'il s'est arrêté. Les messages n'étaient pas sexuellement explicites, confie-t-elle, mais lui faisaient sentir qu'"il voulait vraiment pousser une relation plus personnelle et il avait du mal à accepter les limites que j'avais fixées".
Morgan Zegers, 21 ans, une autre républicaine, qui se présente elle à l'Assemblée de l'État dans le nord de l'État de New York, a déclaré qu'on (sans doute des adversaires démocrates) s'était moqué d'elle en la qualifiant d'"épouse Stepford républicaine" (c'est à dire soumise aux hommes comme ces héroïnes du roman "Les femmes de Stepford" et qu'affectionnent particulièrement les Républicains, ndlr) et qu'elle devait souvent supprimer des commentaires vulgaires sur sa page Facebook. 

Être une femme noire et exister, dans certains cas, cela est suffisant pour énerver les gens.
Mya Whitaker, candidate démocrate à Oakland

Ce que subissent ces jeunes Républicaines reste très modeste, même si on ne doit pas le passer sous silence. Serait-ce parce qu'elles sont blanches et qu'elles affectionnent la musique Country et le monde de l'entreprise ? "Cela devient tellement normalisé, ce genre de choses que les gens disent à notre égard, commente avec lassitude Mya Whitaker, 27 ans, une jeune démocrate africaine-américaine qui se présente aux élections municipales d'Oakland, en Californie. "Être une femme noire et exister, dans certains cas, cela est suffisant pour énerver les gens."

La paralysie et le silence des victimes, un danger réel

Mais il y a un autre risque, beaucoup plus pervers : c'est lorsque le harcèlement devient si vicieux et constant qu'il annihile toute capacité à réagir. Brianna Wu, autrefois développeuse de jeux vidéos, un univers ultra masculin, sait de quoi le sexisme en ligne est le nom, elle en a été une cible de choix lors du #Gamergate ce grand déballage impulsé en 2014 par des fans de jeux vidéo qui sous couvert de liberté d'expression ont déversé leur horreur des femmes ou des homosexuels.

Je sais que je devrais avoir peur, être en colère ou stressée. Mais voilà c'est à un point où je ne ressens plus rien.
Brianna Wu, candidate démocrate au Congrès

Aujourd'hui engagée aux côtés des Démocrates, elle a délaissé l'univers du jeu (mais la politique est-ce si différent?) et elle brigue le siège du 8ème district du Massachusetts au Congrès. Brianna Wu avoue au New York Times que les menaces de mort et de viol sont si courantes qu'elles la laissent désormais de marbre. Même quand les gens jettent des objets contre sa fenêtre. Même quand ils vandalisent la voiture de son mari. Même quand ils lui ont envoyé des photos prises à la dérobée dans sa propre maison. "Je sais que je devrais ressentir quelque chose. Je sais que je devrais avoir peur, être en colère ou stressée. Mais voilà c'est à un point où je ne ressens plus rien. C'est presque comme si la peur était un muscle tellement sollicité qu'il en est paralysé."

Et pourtant les discriminations en tout genre sont aussi au coeur de sa campagne parce que "Les femmes qui tentent de vaincre le sexisme sont étiquetées 'activistes'. Les personnes de couleur qui tentent de vaincre le racisme sont étiquetées 'activistes'. Les personnes handicapées qui tentent de vaincre le handicap sont étiquetées 'activistes'.​"

Brianna Wu et d'autres ont donc décidé d'opposer un silence méprisant à leurs détracteurs. Au grand dam d'autres candidates comme Erin Schrode citée plus haut, ou du  Women's Media Center qui en 2017 a demandé à des politiciennes américaines chevronnées (dont la formidable texane Wendy Davis) de raconter leurs expériences de harcèlement. Le résultat est une vidéo décapante, accompagnée du mot dièse #NameItChangeIt (NommeLeChangeLe)... L'une après l'autre elles rappellent les mots abominables qui ont accompagné, et accompagnent encore, leur carrière : "Barbie avorteuse", "tueuse de bébés", "on ne veut même pas entendre votre voix", "ce sont des femmes comme vous qui me donnent des envies de viol et de meurtre", etc, etc...

Selon le WMC, 65% des femmes dans le monde ont connu de telles attaques. Toutes disent que ce "virtuel" leur semble pouvoir devenir réel à n'importe quel moment...

Mais rien ne pourra empêcher les femmes d'avancer avec les midterms

La démocrate Ayanna Pressley peut elle se boucher les oreilles et fermer les yeux. Aucune insulte, crachat, menace physique ou via Internet n'atteindra sa destinée. Cette femme née à Chicago voilà 44 ans, est sûre d'être élue comme représentante du Massachusetts au Congrès. Après avoir battu lors des primaires Michael Capuano (en dépit du fait qu'il a levé deux fois plus de fonds), Ayanna Pressley deviendra la première femme noire à représenter l'une des circonscriptions de cet Etat du Nord-Est des Etats-Unis au Capitole.  Elle n'aura pas d'adversaire républicain lors du scrutin du 6 novembre 2018. Dans son discours de victoire anticipée, à voix haute, sans se cacher dans l'anonymat du web, elle n'a pas hésité à dire de Donald Trump qu'il était "un raciste et un misogyne"... Pas seulement lui malheureusement. 

La vidéo du moment où elle apprend sa victoire est devenue virale, et on préfère cette viralité là, ce harcèlement cybernétique là, même un peu lacrymal, à tous ces moments de haine pure de plus en plus fréquents... 
Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1