Terriennes

Elections en Israël : Pnina Tamano-Shata, la députée porte-voix des falashas

Pnina Tamano-Shata, 39 ans, porte-voix de la communauté falasha, réélue députée en 2019 au sein de la coalition "Bleu-blanc".
Pnina Tamano-Shata, 39 ans, porte-voix de la communauté falasha, réélue députée en 2019 au sein de la coalition "Bleu-blanc".
©pagefacebook/MninaTamano-Shata

"Egalité!" , tel est le mot d'ordre de Pnina Tamano-Shata, première femme née en Ethiopie à siéger au Parlement israélien. A 39 ans, la députée devenue la porte-drapeau de la communauté falasha, hérite d'une mission de taille pour les élections: rallier les voix d'une minorité "discriminée" pour chasser du pouvoir le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Collier de perles et veston beige, Pnina Tamano-Shata, ex-journaliste de la première chaîne israélienne et aujourd'hui élue du parti "Bleu-Blanc", fait son entrée dans un petit café de Hadera, ville au nord de la métropole de Tel-Aviv où vivent des milliers d'Israéliens d'origine éthiopienne.

Non loin, au pied d'un immeuble défraîchi d'un quartier populaire, des habitants observent nerveusement la ronde d'une voiture de police. La mort, en juin 2019, de Solomon Teka, un Israélien d'origine éthiopienne de 19 ans, tué par un policier qui n'était pas en service, a suscité la colère au sein de la communauté.

"Il y a plus d'Ethiopiens en prison, plus de brutalité policière, plus de pauvreté et un taux de suicide élevé" dans la communauté éthiopienne, tonne Pnina Tamano-Shata, le poing serré, pour qui mettre fin aux "discriminations" est une priorité nationale.

"Ma génération a hérité de la responsabilité de se battre sans relâche pour être acceptée par la société israélienne et pour affirmer que nous ne sommes pas différents, que nous sommes égaux", déclare à l'AFP l'élue de 38 ans, arrivée en Israël à l'âge de trois ans.
 

Pnina Tamano-Shata en pleine campagne électorale, ici en séance de selfie au sein de la communauté éthiopienne israélienne. (7 février 2020)
Pnina Tamano-Shata en pleine campagne électorale, ici en séance de selfie au sein de la communauté éthiopienne israélienne. (7 février 2020)
©captureFB

De l'opération Moïse au Parlement et plus loin encore ?

A l'époque, au début des années 1980, la famine sévit en Ethiopie. Sur les chaînes de télévision occidentales, le groupe Band Aid et des tubes comme "We are the world" inondent les écrans pour venir en aide aux enfants d'Ethiopie.

Avec sa mère enceinte, son père et ses soeurs, Pnina Tamano-Shata migre vers un camp au Soudan voisin, d'où des milliers de juifs éthiopiens seront ensuite, comme elle, secrètement exfiltrés vers Israël dans le cadre de "l'opération Moïse" (1984-1985).

"Depuis des générations, nous rêvions de Jérusalem. Je suis née dans un petit village sans électricité, et ma famille a compris que le temps était venu" de se rendre en Israël, explique-t-elle, énumérant la traversée du désert, la famine et l'insalubrité des camps soudanais. "Nous vivions dans une pauvreté extrême, et notre installation en Israël n’a pas été facile", se souvient Tamano-Shata, native du village de Seba, dans la région Oromia, en Éthiopie, sur le site jeuneafrique.com. Elle raconte comment elle est devenue la porte-voix de ses parents qui ne parlaient pas hébreu, lorsqu'ils devaient se rendre dans une administration pour y réclamer leurs droits. "Chaque fois qu’on leur manquait de respect, j’étais là pour les défendre", confie-t-elle à nos confrères.

Malgré les difficultés, la jeune femme se bat pour sa communauté, notamment comme en dirigeant l’union des étudiants juifs éthiopiens. Ses études la mèneront à décrocher un diplôme d'avocat. Devenue journaliste, elle entame sa carrière en 2006 sur le plateau de la première chaîne de télévision israélienne Channel 1, de 2007 à 2012.

Parmi ses plus célèbres faits d'armes, la gronde des falashas provoquée à l'issue d’une opération nationale de collecte. Le centre israélien de transfusion sanguine fait jeter tous les dons des immigrants d’Éthiopie de crainte qu’ils ne soient porteurs du sida. En colère, Mnina manifeste aux côtés des membres de sa communauté à Jérusalem, devant les bureaux du Premier ministre. Le rassemblement dégénère en heurts avec la police.

Son gout pour l'engagement ne la quitte pas et la pousse à quitter ses fonctions de journaliste pour une action de terrain, et résolument politique. Courtisée par les deux grandes formations du pays, Mnina Tamano-Shata opte finalement pour Yesh Atid, une formation centriste et laïque. Son nom signifiant "Il y a un futur", ce parti créé en janvier 2012, et dirigé par le centriste Yaïr Lapid, avait créé la sensation lors des élections législatives de janvier 2013 en raflant 19 sièges. Elle devient alors la première représentante de la minorité falasha à la Knesset, le Parlement de l’État hébreu. Elle sera réélue députée en avril 2019.

A 39 ans, mariée et maman de deux adolescentes, Pnina Tamano-Shata rêve aujourd'hui de devenir ministre dans le prochain gouvernement et, un jour même, qui sait, "présidente d'Israël".
 

Le vote des minorités, objet de convoitise électorale

Après deux duels au coude-à-coude lors des précédentes élections, Benjamin Netanyahu, chef du Likoud (droite), et son rival Benny Gantz, à la tête de la formation "Bleu-Blanc" (centre), misent sur des minorités pour gagner le "vote de plus" pouvant les départager lors du scrutin du 2 mars.
Cette campagne de séduction bat son plein chez les quelque 140.000 Israéliens d'origine éthiopienne, dont 50.000 sont nés en Israël.

 

La communauté éthiopienne qui vote traditionnellement pour le Likoud se sent "trahie" par "l'inaction" du gouvernement en matière d'égalité des chances, d'où le report récent de voix vers "Bleu-Blanc", explique Alon Burstein, chercheur ayant travaillé sur la politisation des Ethiopiens en Israël. Selon lui, le vote de cette communauté pourrait être déterminant dans l'élection qui s'annonce une nouvelle fois serrée. Le Likoud et le parti "Bleu-Blanc" doivent chacun "aller chercher deux sièges de plus", soit l'équivalent d'un peu moins de 2% des voix, pour s'imposer, dit-il.

Un siège au Parlement représentant environ 40.000 voix, les 80.000 électeurs d'origine éthiopienne pourraient ainsi faire pencher la balance et permettre la formation d'une coalition gouvernementale.

Les élections législatives israéliennes ont lieu le lundi 2 mars 2020.