Terriennes

Emmanuelle Piquet, celle qui veut apprendre aux petites filles à agir contre le sexisme

La psychopatricienne Emmanuelle Piquet présente son dernier ouvrage <em>Je me défends du sexisme</em>, illustré par Lisa Mandel.
La psychopatricienne Emmanuelle Piquet présente son dernier ouvrage Je me défends du sexisme, illustré par Lisa Mandel.
Nadia Bouchenni

Comment apprendre aux petites filles à se défendre des attaques et agressions sexistes qu’elles subissent dès le plus jeune âge ? C’est la question que s’est posée la psychopraticienne Emmanuelle Piquet. Après un premier livre sur le harcèlement des enfants, elle revient avec Je me défends du sexisme destiné aux petites filles, mais pas que. Terriennes l'a rencontrée

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Adepte de l'école de pensée Palo Alto (du nom d’une ville en Californie) qui propose ses préceptes depuis les années 1950, la psychopraticienne Emmanuelle Piquet a constaté un type de harcèlement à l'encontre d'enfants, directement lié au genre. Ces violences, constate-t-elle, sont là « pour enlever des droits, dénier des compétences » aux petites filles. Le courant Palo Alto met en avant une idée selon laquelle ce qui est souvent mis en place pour résoudre un problème ne fait que l’aggraver. « En partant de ce principe, ils se sont dit qu’il fallait aider les gens à faire exactement l’inverse de ce qu’ils font jusqu'à présent pour les aider à résoudre leurs problèmes et apaiser leurs souffrances. C’est ce qu’on appelle la stratégie à 180 degrés. », explique Emmanuelle Piquet. Elle a déjà exploré cette approche dans un premier livre Je me défends du harcèlement, et lors de conférences Tedx sur le sujet pour l'expliquer.

Flèches de résistance

Le livre <em>Je me défends du sexisme</em> est sorti le 28 mars aux éditions Albin Michel
Le livre Je me défends du sexisme est sorti le 28 mars aux éditions Albin Michel
Albin Michel

Dans ce nouvel ouvrage, illustré par Lisa Mandel, et paru aux éditions Albin Michel (sorti le 28 mars), Emmanuelle Piquet aborde des problématiques liées aux standards de beauté, à la grossophobie, au harcèlement de rue, voire aux agressions sexuelles.  Elle y présente des récits de jeunes filles qu’elle a suivies, en les « décontextualisant au maximum pour éviter qu’on les reconnaisse », nous dit-elle. Pour chaque cas, la psychopraticienne met en place une stratégie, qu’elle appelle « Flèches de résistance » afin que les petites et jeunes filles arrêtent de raser les murs, en gardant le silence. Verbaliser le malaise est nécessaire dans ces stratégies. Elle pousse les petites filles « qui le souhaitent » précise-t-elle, à dire les choses : « Il faut qu’elles puissent dire qu’elles ne veulent plus garder le malaise en elles. »  

On y découvre qu’il n’y a pas d’âge pour subir des agressions ou remarques sexistes voire sexuelles, quand on est une fille. Et que ce sexisme est quasi-systématiquement intériorisé.

Je veux les aider à puiser dans leurs ressources, parce qu’elles en ont d’immenses, pour que le mal-être, la souffrance, voire la honte changent de côté.
Emmanuelle Piquet

Emmanuelle Piquet prend l’exemple de la cour de récréation, qui peut-être à l’image de l’espace public en général, où les femmes doivent se faire toutes petites : « Dès le plus jeune age, on voit que cette cour d’école est vraiment un espace réservé aux garçons, ils en occupent environ 80% de l'espace, mais aussi on remarque aussi qu'ils sont au centre de cet espace, alors que les petites filles sont reléguées à la périphérie. Elles font le tour de la cour pour aller d’un point à un autre alors que les petits garçons n’ont aucun mal à emprunter la diagonale. Donc ça commence extrêmement tôt, il nous arrive d’aider des toutes petites filles pour qu'on arrête, parce que ce sont des petites filles de  leur prendre la place devant le toboggan, de leur prendre les jouets, de les bousculer. »

Elle nous l'explique plus en détails, dans cette vidéo : 

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La psychopraticienne Emmanuelle Piquet explique en quoi la cour de récréation peut-être un espace sexiste pour les petites filles
Nadia Bouchenni

La pédagogue propose aux filles de reprendre le pouvoir dans leurs existences, pour rééquilibrer ces attaques, « mais sur un mode de résistance, sans agressivité. », précise-t-elle. « Je veux les aider à puiser dans leurs ressources, parce qu’elles en ont d’immenses, pour que le mal-être, la souffrance, voire la honte changent de côté. »

Éduquer les enfants, les garçons comme les filles, former les adultes

Ce livre présente des cas pratiques et une partie interactive où on demande à la jeune lectrice ce que les protagonistes auraient dû faire, ou pourquoi tel conseil est pertinent. Pour autant, il n’est pas uniquement à destination du genre féminin. Les garçons peuvent également y apprendre à ne pas reproduire ce genre de comportements sexistes. Emmanuelle Piquet précise par ailleurs : « Il y a des garçons qui vont lire ce livre, mais ce serait bien qu’ils n’aident les filles qui si elles le leur demandent. » Pour l’autrice le changement passe d'abord par une prise de conscience collective des adultes : « On ne peut pas uniquement compter sur les générations qui viennent. Même si on éduque de façon plus égalitaire les garçons et les filles aujourd’hui, en espérant que dans 20 ans les choses auront radicalement changé, que fait-on pendant ces 20 années ? Que fait-on quand le sexisme advient ? Au moment où il advient ? »

Parce que on ne peut pas laisser entendre à des jeunes filles qu’elles seront faibles toute leur vie.
Emmanuelle Piquet

Les adultes, que ce soit les parents mais aussi les professionnels de l’enfance en général, doivent se former, s’outiller correctement pour éviter ces écueils, et accompagner correctement les jeunes filles. « On doit être capable de se mettre à coté des enfants et adolescent.es qui sont à un moment donné fragilisé.es par des attaques de leurs pairs pour les aider à faire autrement. Parce que on ne peut pas laisser entendre à des jeunes filles qu’elles seront faibles toute leur vie. C’est notre devoir de leur dire qu’elles ont le pouvoir et la possibilité de faire en sorte que ça se passe différemment si elles le souhaitent. », rappelle Emmanuelle Piquet.

Dans cette vidéo des Haut-Parleurs, on découvre une école où on enseigne aux enfants comment éviter au maximum les stéréotypes sexistes.

Les parents et familles ne sont pas pour autant toujours étrangers aux remarques et comportements sexistes. Dans Je me défends du sexisme, certains témoignages abordent les attaques dans le cadre familial, notamment le cas d’une petite fille, moquée par ses proches car elle est « un garçon manqué ».  

Dans <em>Je me défends du sexisme</em>, Lisa Mandel illustre les différents récits de petites filles. Ici, Maria, 13 ans, victime de grossophobie. <br />
 
Dans Je me défends du sexisme, Lisa Mandel illustre les différents récits de petites filles. Ici, Maria, 13 ans, victime de grossophobie. 
 
Lisa Mandel

Encore une fois, la professionnelle revient sur le silence des petites filles, victimes de ces commentaires, pour ne pas faire de peine à leurs proches. Elle insiste sur ce point : « Ce qui est intéressant c’est d’avoir quelqu’un qui soit capable de dire à cette petite fille : "Dis-le".  Parce que ça a certainement plus d’impact si c’est elle qui dit " Voilà la peine que ça me fait, et voilà ce que je vais être contrainte de faire, si vous continuez." »

De la même manière, en tant que femme, la psychopraticienne cherche à se questionner sur le sexisme intériorisé, ce qui est sexiste mais qui ne paraît pas si grave que ça, à première vue : « Il faut se demander d’ou vient cette intense satisfaction, que l'on ressent, en tant que femme, quand un homme dit à sa compagne "Toi je t’aime parce que tu n’es pas comme les autres filles ", par exemple. »

Féministe, un mot qui se mérite 

On découvre aussi des témoignages assez durs concernant un viol (d’une adolescente) et des attouchements sexuels sur une enfant à l’école primaire. Concernant cette dernière, le livre explique que cette petite fille qui se faisait toucher les fesses de manière répétitive par plusieurs garçons a mis beaucoup de temps avant d’en parler aux adultes : « Dans tous les cas de harcèlement, on a toujours peur que la situation empire, que cela génère des représailles, après en avoir parlé à un adulte. C’est une peur totalement légitime. Tous les professionnels liés à l’enfance doivent être capables d’aider ces petites filles à riposter de façon adéquate. Il ne suffit plus uniquement de les écouter avec beaucoup de compassion et d’aller sanctionner les harceleurs. Parce que ça, on le sait aujourd’hui, ça ne fonctionne pas. », commente Emmanuelle Piquet.

Reste à définir la manière dont on peut parler des jeunes filles, et de la puberté qui peut jouer également sur le sexisme qu’elles subissent. Après la polémique liée à la sortie du livre On a chopé la puberté, en mars 2018, on voit qu’il est assez complexe de de bien faire. Pour mémoire, cet ouvrage des éditions Milan destiné aux pré-adolescentes avait été jugé sexiste aussi bien par ses propos que par ses illustrations : une succession de clichés, une incitation à la séduction, voire à la culture du viol. Une pétition signée par 130 000 personnes avait exigé  son retrait des librairies. Les pétitionnaires avaient eu en partie gain de cause, en stoppant sa réimpression. 

La psychopraticienne prend ses précautions : « Je trouve que le qualificatif "féministe" est un mot qui se mérite. Il faut être à la fois très cultivé, sur un nombre de sujets très complexes, et en même temps très combattantes. Moi je ne suis ni l’une, ni l’autre. Si je peux contribuer avec ce livre à faire en sorte que les perceptions bougent un peu, je suis vraiment heureuse. »