Terriennes

Droits des femmes en Arabie saoudite : conduire ou s'exprimer, il faut choisir

Se maquiller les yeux oui, s'exprimer librement non. Ce 19 avril 2018 le photographe d'AP immortalise à Riyad une Saoudienne essayant un produit de maquillage pour les cils, une pratique jusque là réservée aux intérieurs des maisonnées... Mais surligner le regard ne devrait pas empêcher d'ouvrir les yeux et la bouche... 
Se maquiller les yeux oui, s'exprimer librement non. Ce 19 avril 2018 le photographe d'AP immortalise à Riyad une Saoudienne essayant un produit de maquillage pour les cils, une pratique jusque là réservée aux intérieurs des maisonnées... Mais surligner le regard ne devrait pas empêcher d'ouvrir les yeux et la bouche... 
(AP Photo/Aya Batrawy

Depuis le dimanche 24 juin 2018 à 0h00 les Saoudiennes peuvent prendre le volant. Cela semble trop beau pour être tout à fait vrai. En moins d'une année, elles se sont vues accorder le droit d'entreprendre, de conduire et d'aller applaudir leurs équipes dans les stades du royaume. Quelques jours avant et encore après ce fameux permis de prendre le volant, plusieurs militantes des droits des femmes étaient arrêtées, mises au secret, sous l'accusation de haute trahison. Et depuis la liste des incarcérées ne cesse de s'allonger. 

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Des cris de joie, des acclamations, des salutations, la nuit saoudienne du samedi 23 au dimanche 24 juin 2018 a retenti de liesse à l’entrée effective  du permis de conduire pour les saoudiennes. Une étape décisive pour beaucoup, au delà du pays lui même... "Aujourd'hui, les femmes peuvent enfin prendre le volant sur les routes saoudiennes. C'est un pas important vers la normalité après des décennies d'interdiction de conduire."

Et quelques belles images publicitaires, accompagnées du mot dièse #SaudiWomenDriving  :

Mais cette avancée motivée principalement par des arrières pensées économiques ne peut faire oublier le brutal rappel à l’ordre qui s’abat au même moment sur les militantes des droits des femmes. Une évolution donc, pas encore une révolution.

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TV5MONDE

Amnesty International a beau s'émouvoir, une pétition être mise en ligne, gageons que le monde réagira peu à cette attaque frontale aux droits humains menée par les autorités saoudiennes contre les militantes des droits des femmes. L'Arabie Saoudite occupe une place économique et stratégique trop centrale et nécessaire aux puissances occidentales pour que celles-ci se risquent à la moindre critique de la dynastie des Saoud. Dix ou douze personnes, peut-être plus, ont pourtant été arrêtées en moins d'une semaine, dix militant.es, dont plus des deux tiers sont des femmes, œuvrant depuis des années à l'émancipation des Saoudiennes. Et qui selon Amnesty International ne bénéficient d'aucun droit minimum à la défense.

Comme ces deux nouvelles activistes interpellées à la toute fin de ce mois de juillet 2018 : Samar Badawi et Nassima al Sada toutes deux régulièrement prises pour cibles et harcelées en raison de leurs activités en faveur des droits humains, et font l’objet d’une interdiction de voyager. La première est la sœur du blogueur Raif Badawi, condamné à 1 000 coups de fouet et 10 ans de prison pour avoir créé un site Internet dédié au débat public. La deuxième fait depuis longtemps campagne en faveur des droits civils et politiques, ceux des femmes en particulier mais aussi et ceux de la minorité chiite dans la province de l'Est. Elle s’était présentée aux élections municipales en 2015, mais sa candidature avait été rejetée. Ces derniers temps, elle se battait pour que le système répressif de tutelle masculine soit aboli.

Le "crime" de ces militantes est ainsi présenté dans les médias "officiels", en accord avec le communiqué de la Sécurité du Territoire (lien en arabe) :  "elles/ils sont accusés de former une 'cellule', constituant une menace pour la sécurité de l'Etat en raison de leurs liens avec des entités étrangères dans le but de saper la stabilité et le tissu social du pays". Un hashtag (en arabe) les décrivant comme "agents d'ambassades", ainsi qu'un graphique montrant les visages des activistes, ont également circulé sur les médias sociaux, pour que la population comprenne bien à quel point ces personnes étaient malveillantes.
"Agents de l'étranger", "traitres", des adjectifs si souvent utilisés par les dictateurs ou les autocrates pour couper court à toute velléité d'ouverture au monde... 

Ce brutal rappel à la réalité de l'absolutisme de la monarchie saoudienne n'est pourtant pas très étonnant : les dernières mesures libérales prises (droit de conduire - effectif le 24 juin 2018 -, d'entreprendre, de se rendre dans les stades) sont d'abord destinées à renflouer les caisses malmenées par la crise du pétrole, à favoriser l'économie, le tourisme, la circulation de la monnaie avant celle des personnes, bref à préserver le nerf de la guerre. 
 

"En dépit du tollé international et des appels à la libération de ces militantes, elles sont toujours détenues à cause de leur activité pacifique pour les droits humains", a déclaré Samah Hadid, directrice des campagnes d'Amnesty International pour le Moyen-Orient. "Les autorités saoudiennes ne peuvent pas continuer à déclarer publiquement qu'elles sont en faveur de réformes, et en même temps traiter les militant.es pour les droits de la femme de cette façon cruelle". 

Parmi ces détenues figurent, selon Human Rights Watch, Loujain al-Hathloul - détenue en 2014 pendant 73 jours après avoir tenté de traverser en voiture la frontière entre les Emirats arabes unis et l'Arabie saoudite -, Aziza al-Youssef, professeure retraitée de l'université Roi-Saoud à Ryad, et Hatoon Al-Fassi dernière  victime, le 29 juin 2018, de la campagne menée par les autorités de Riyad contre les défenseures des droits des femmes dans le royaume.
Tandis qu'une journaliste de Dubaï, la Saoudienne Shireen al-Rifaie, était obligée de quitter le pays, précipitamment le 26 juin pour avoir commenté l'avènement des femmes aux volant, vêtue d'une abaya trop décolletée. 


Jointe grâce à skype, par Radio Canada, Atiya Jaffar l’une des amies  de Loujain al-Hathloul, déjà détenue en 2014 pour avoir pris le volant, réagit à cette arrestation. Elle connaît bien l'activisme de Loujain, elles ont étudié ensemble au Canada, et elle apprécie son sens des risques mesurés aux bénéfices de leur combat.

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Reportage de notre partenaire Radio Canada - 2'43"
Une pétition internationale a été lancée par Amnesty International, une autre par WHRD- MENA, alliance régionale de défenseur.es des droits des femmes dans la MENA (région du Moyen Orient et de l'Afrique du Nord). accompagnée des mots dièses #NotATraitor #ReleaseSaudiWHRDs. Et elle a commencé à faire son effet, puisque l'une des détenues, la sociologue Aysha al-Manea, âgée de 70 ans, et pionnière du mouvement Women to Drive, a été libérée... 
Quelques heures plus tard, Madeha al-Ajroush, Walaa al-Shubbar et Hessa al-Sheikh, trois autres détenues sortaient à leur tour... Même si les conditions de leur détention restaient obscures... 
 

Tout gouvernement qui croyait que le prince héritier saoudien est un champion des femmes devrait exiger la libération immédiate et inconditionnelle des militantes des droits humains
Sarah Leah Whitson, directrice de Human Rights Watch pour le Moyen-Orient​

Restent donc incarcérées : Loujain al-Hathloul éminente défenseure des droits humains et pionnière du volant, Iman al-Nafjan blogueuse, militante du droit de conduire, Aziza al-Yousef pourfendeuse du système de tutelle masculine en Arabie saoudite et la journaliste Mayya al-Zahrani, arrêtée le 9 juin, pour avoir publié des commentaires attristés et critiques après l'arrestation, déjà, de l'activiste des droits humains Nouf Abdulazi pour son soutien à Loujain al-Hathlou. Et le 20 juin on apprenait que Nouf Abdelaziz et Mayaa al-Zahrani avaient été mise aux arrêts dans le courant du mois de juin. "Les autorités saoudiennes ont arrêté encore deux militantes (...) dans le cadre de ce qui apparaît comme étant une répression implacable du mouvement pour les droits des femmes", souligne HRW.


Tandis que leurs proches aussi sont sommés de se taire. Et tout cela, alors même que le Royaume se targue de délivrer ses premiers permis de conduire à des femmes. Mais pas de permis de parler... 

"Tout gouvernement qui croyait que le prince héritier saoudien est un réformateur et un champion des femmes devrait exiger la libération immédiate et inconditionnelle de tous les militant.es des droits humains", a lancé Sarah Leah Whitson, directrice de Human Rights Watch pour le Moyen-Orient. "Parce qu'une vraie réforme ne peut se dérouler dans un climat de dystopie où les militant.es des droits sont emprisonné.es et où la liberté d'expression n'existe que pour ceux qui les maltraitent publiquement."
A suivre, parce que #yaduboulot... 

Le dessin de Dilem pour TV5MONDE le 15 juin 2018
Le dessin de Dilem pour TV5MONDE le 15 juin 2018
(c) DILEM

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant

A retrouver tout notre dossier sur les (non) droits des femmes en Arabie Saoudite :
LA MARCHE DES FEMMES EN ARABIE SAOUDITE