Terriennes

En Argentine, le droit à l'avortement ne passe pas l'épreuve du Sénat

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Plus de 17 heures de débat pour aboutir au non. Et au bout de la nuit, la joie des anti avortement et la colère des partisanes de l'IVG légale. Récit Laure De Matos, Montage A. Krizic, Durée - 1'44, TV5MONDE

Presque deux mois après le vote historique, et de justesse, des députés argentins en faveur du droit à l'avortement, le Sénat a donc refusé le 9 août 2018 d'entériner le choix de la chambre basse. La chambre haute a ainsi confirmé sa tendance conservatrice. Partisan.es et adversaires de l'IVG n'avaient pas ménagé leurs actions dans les dernières heures avant l'ultime débat parlementaire. 

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L'Argentine ne sera pas le premier des grands pays d'Amérique latine à adopter le droit à l'avortement. Les sénateurs argentins ont rejeté le 9 août 2018, au petit matin, la légalisation de l'avortement dans le pays du pape François, mettant un terme aux espoirs des organisations féministes, alors que le projet de loi avait été approuvé par les députés en juin.

Trente-huit des 72 sénateurs ont dit "non" au texte prévoyant l'Interruption volontaire de grossesse (IVG) pendant les 14 premières semaines de grossesse, 31 ont voté en faveur et deux se sont abstenus, selon les résultats officiels. Un choix à rebours de l'opinion publique : un sondage dilligenté par l'antenne locale d'Amnesty international, avant le scrutin, indiquait que 60% des Argentins s'affichaient en faveur d'une légalisation de l'IVG. Tandis que 71% sont hostiles aux ingérences régulières des Eglises dans la politique argentine.

"Le poids de la religion catholique explique en partie le rejet de la légalisation de l'avortement", selon Florencia Dansilio, chercheuse à l'Institut des Hautes Etudes d'Amérique Latine : 

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©TV5MONDE

Le vote fait, le combat recommence déjà

Les réactions de dépit ou de joie ont accueilli ce résultat, qui empêche tout projet sur le sujet d'être redéposé avant 2019. Il y a d'abord celles et ceux qui s'étaient battu.es pour le projet de loi. "L'avortement sera légal, même si aujourd'hui gagne l'ignorance, mais la lutte pour les droits de toutes restera sur le pied de guerre, nous continuerons à nous battre. Rien ne pourra nous faire taire et nous arrêter."

"Je peux les imaginer en train de penser que puisque l'avortement n'est pas une loi, les femmes ne pourront pas se faire avorter. Mais la réalité est que non seulement d'innombrables femmes continueront d'avorter, mais beaucoup mourront aussi en se cachant. L'avortement a toujours existé et existera toujours.​"

Cela ne fait que commencer. On va y arriver
Camila Sforza, 21 ans

Des incidents isolés ont aussi éclaté aussitôt après l'annonce des résultats du vote. Sur la place du Congrès, outre les mines dépitées des militants pro-IVG, les larmes coulaient sur les visages des partisans de la légalisation de l'avortement. Déçue, Camila Sforza, 21 ans, tentait de faire contre mauvaise fortune bon coeur: "Cela ne fait que commencer. Tout ce mouvement va continuer jusqu'à obtenir l'Interruption volontaire de grossesse (IVG). Cette question est dans tout les esprits, on va y arriver" dit-elle à l'Agence France Presse.

Utilisez-les contraceptifs !
Un militant anti-avortement

Et puis il y a celles et ceux qui se réjouissent, y allant de leurs petits conseils : "Maintenant que le NON a gagné et qu'il y a eu tant de débats, je suppose que les milliers de filles et de garçons verts auront appris que pour éviter l'avortement, il y a quelque chose de beaucoup plus simple que cette loi : les contraceptifs. Utilisez-les. "

"Allez les gauchistes de gauche ! Rentrez chez vous sans rien casser, espèce de sorcières." dit cet autre avec l'arrogance des vainqueurs et un vocabulaire d'un autre temps. 

Où l'avortement est-il autorisé en Amérique latine ? 

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©L. Fachaux, H. Garcia / TV5MONDE

Retour sur un rêve interrompu

Durant deux jours, les regards ont été tournés vers l'Argentine, les Sénateurs sentant à Buenos Aires les pressions exercées depuis chez eux, mais aussi de partout dans le monde. A l'approche du vote final de la loi en faveur (ou pas) du droit à l'avortement en Argentine, les manifestations s'étaient multipliées en Argentine, tant de ses partisanes que des adversaires. Tandis que de tous les continents affluaient des messages, en particulier d'Irlande autour du mot dièse #ItsYourTurn (#AVotreTour). C'est que le 25 mai 2018, ce pays très catholique, l'un des derniers en Europe à refuser l'Interruption volontaire de grossesse aux femmes, a cédé : ce jour-là, 66% des électeurs ont voté pour un changement de la constitution contre 34% qui souhaitaient le statu quo.

Deux semaines plus tard, le 14 juin, de l'autre côté de l'Atlantique, à une très courte majorité (129 pour et 125 contre), sans doute inspirés par leurs collègues irlandais, les députés argentins adoptaient en première lecture un projet de loi légalisant l'avortement durant les 14 premières semaines de grossesse, malgré l'opposition de l'Eglise catholique et des chapelles évangéliques elles aussi très puissantes en Amérique latine.
 

Les Irlandais dans la bataille argentine

Pas étonnant, donc que l'un des derniers et aimables conseils soit venu des élus irlandais sous la forme d'une lettre, avec l'appui de l'antenne locale d'Amnesty International. 

L’approbation finale du projet de loi - et la vie des femmes et des filles en Argentine - dépend de vos votes.
Lettre de député.es irlandais.es au Sénat argentin

Cette missive, de législateurs à législateurs, commence ainsi :
"Nous, soussignés, sommes des parlementaires irlandais du Seanad Éireann (Chambre haute du Parlement) et du Dáil Éireann (Chambre basse du Parlement). Nous vous écrivons pour vous exhorter à soutenir le projet de loi actuellement devant le Sénat argentin qui propose de dépénaliser l'avortement jusqu'à 14 semaines de grossesse et de garantir ainsi l'accès des femmes à des possiblités d'avortement sûrs. Nous notons avec intérêt qu'après deux mois d'auditions parlementaires publiques et participatives, la Chambre des députés argentine a fait, le 14 juin, un pas historique pour les droits humains des femmes et des filles en votant en faveur de ce projet de loi. L’approbation finale du projet de loi - et la vie des femmes et des filles en Argentine - dépend de vos votes. (…/…)"

Puis les élus irlandais (une quarantaine de femmes et d'hommes de formations politiques diverses) entrent dans le détail : "Selon les informations officielles du ministère de la Santé, un demi-million de femmes subissent des avortements clandestins chaque année en Argentine. Rien qu'en 2013, 49 000 femmes ont été admises dans les hôpitaux publics pour des complications liées à l'avortement. La criminalisation de l'avortement oblige donc les femmes et les filles à faire un choix cruel : mettre leur santé et leur vie en danger, ou aller en prison.
Depuis 1983, plus de 3 000 femmes en Argentine ont perdu la vie à cause de la criminalisation de l'avortement. Depuis 1983, bien que peu de femmes soient mortes en Irlande faute d'accès à des services d'avortement sans risque, 170 000 d'entre elles ont dû se rendre en Angleterre et ailleurs pour les pratiquer. En Irlande et en Argentine, il est clair que la criminalisation et l'interdiction de l'avortement n'a pas arrêté les avortements. Il a plutôt infligé d'immenses dommages et de la cruauté aux femmes et aux filles. (…/…)
"

Avant de conclure : "Nous espérons que notre expérience en Irlande montre que légiférer pour protéger l'accès des femmes à des avortement sûrs et légaux est à la fois nécessaire et possible. Nous vous prions instamment, vous, les membres du Sénat argentin, de saisir cette occasion unique de mettre fin aux injustices à l'égard des femmes et des filles en votant en faveur de ce projet de loi."

Un courrier officiel donc, mais pas seulement.  D'autres élues irlandaises font connaître leur appui via les réseaux sociaux. "Le Sénat argentin doit se joindre à son peuple et votera en faveur d'un accès sûr et légal à l'avortement."

Cette initiative n'était pas du goût de tous en Argentine, surtout du côté des opposants à la loi qui la jugent comme une ingérence mal placée. Mais aussi d'Américains pro-life (pro vie par opposition à pro choix - pro choice) qui se sentent pousser des ailes sous la présidence de Donald Trump, et qui... s'ingèrent à leur tour dans le débat argentin, comme cet habitant de Floride qui se présente comme un "écrivain anti avortement" : "Ils (les Irlandais, ndlr) ne sont pas devenus des experts en droits des femmes, mais ils sont des experts en cette culture de la mort qui va apporter tant de chagrin et de souffrance à votre pays."

Loin de ces soutiens ou rejets extérieurs, les Argentines manifestaient encore en long et en large, le week-end précédent le débat au Sénat. En évitant soigneusement de se croisier et de se confronter.

Eglises, médecins, partisans du rejet de la légalisation de l'avortement en blanc et bleu

Le samedi 4 août, à l'appel des églises évangéliques d'Argentine, des milliers de fidèles se rassemblaient immobiles mais pas muets, au centre de Buenos Aires affichant via leurs pancartes un seul mot d'ordre : "Sauvons les deux vies" (celle de l'enfant à naître et celle de la mère). Un journaliste très partisan s'enthousiasme et s'indigne exagérément : "des millions de personnes défilent à travers le pays pour la vie et contre l'avortement ! (Silence dans les grands médias.......)"

Dans le pays du pape François, lui-même très hostile à l'IVG comme il l'a fait savoir haut et fort, où le catholicisme est majoritaire, de nombreuses paroisses de l'Eglise catholique s'étaient jointes au rassemblement. Pour parfaire ce chemin de croix, une messe sera dite à la cathédrale de Buenos Aires, mercredi 8 août à l'heure même où les Sénateurs discuteront... 

Tout de blanc vêtu.es, ce blanc des hôpitaux, des robes de prêtre, ou symbole de la naissance, des centaines de médecins protestent contre la légalisations de l'avortement.  
Tout de blanc vêtu.es, ce blanc des hôpitaux, des robes de prêtre, ou symbole de la naissance, des centaines de médecins protestent contre la légalisations de l'avortement.  
AP Photo/Jorge Saenz

Parmi cette foule hostile, de nombreux membres des services de santé, médecins et infirmières, ces mêmes professionnel.les que l'on trouve parmi les plus farouches adversaires du droit à l'avortement du Nord au Sud de l'Amérique latine... Comme au Salvador, ainsi que nous l'avait expliqué la jeune Sara Garcia Gross, parce que : "La pénalisation de l'avortement, sa criminalisation, a aussi installé la peur parmi les médecins, ou des autres professionnels de la santé. Et ils sont soumis à la désinformation. Certains sont directement influencés par les fondamentalistes."

Femmes, militants des droits humains, pour le droit à l'avortement, en vert et rouge 

Le dimanche 5 août, les partisanes de la loi marchaient, comme à leur habitude depuis des mois, au son des tambours et arborant à la main un foulard vert ("vert comme la vie", celle des femmes, dit l'une d'elle), symbole du mouvement dont d'autres se coiffaient, avant de se rassembler devant le Congrès, siège du Parlement argentin. Avec, en point d'orge de cette mobilisation, 32 femmes vêtues d'une coiffe blanche et d'une robe rouge, à la manière des personnages du livre "La Servante écarlate" de Margaret Atwood, héroïnes du féminisme anti Trump avant de conquérir le monde. Elles se sont arrêtées devant le mur où sont affichés les noms des victimes de la dictature (1976-1983). Façon de rappeler qu'en Argentine, les meurtriers de masse ne sont pas les femmes obligées d'avorter... 

Quand des "servantes écarlates" arborent le foulard vert symbole de la légalisation de l'avortement en Argentine "Pour un avortement libre, légal et sécurisé". 
Quand des "servantes écarlates" arborent le foulard vert symbole de la légalisation de l'avortement en Argentine "Pour un avortement libre, légal et sécurisé". 
(AP Photo/Natacha Pisarenko)

L'attente de l'Amérique latine

Nul doute que du Brésil, du Chili, de Colombie, du Venezuela, du Honduras, du Salvador, etc, etc, les femmes attendront ce vote comme un présage... En Amérique latine, le droit à l'avortement n'a droit de cité qu'en Uruguay, à Cuba et à Mexico, capitale du Mexique. Alors les soutiens explosent de partout : "Une campagne mondiale pour la légalisation de l'avortement en Argentine ! Les capitales et les grandes villes d'Amérique, d'Europe, d'Océanie et d'Asie seront quelques-unes des scènes du "foulardage" à l'appui du projet dont le Sénat discutera le même jour." s'enflamme cette Equatorienne. 

Une Brésilienne note cependant amèrement que le combat se mène ailleurs sur le continent, mais dans le plus grand silence : "Quand l'Irlande, la Pologne et l'Argentine se battent pour l'avortement, on nous le rappelle tous les jours. Maintenant que mes sœurs brésiliennes sont dans la rue et réclament les mêmes droits, il n'y a pas de manchettes internationales. Aucune féministe ne célèbre notre bravoure. Juste le silence."

Les Brésiliennes tentent en effet de se rappeler au bon souvenir de la Cour suprême qui examine depuis le 3 août 2018, via une série d'audiences publiques de spécialistes de la santé, représentants d'ONG et leaders religieux, un jugement de la Cour qui pourrait autoriser l'avortement jusqu'à la 12ème semaine de grossesse....

Le Sénat argentin, fidèle à lui-même, aux églises puissantes, a donc refusé de suivre l'exemple irlandais, préférant renvoyer les Argentines à leurs peurs, leurs douleurs, la clandestinité de tous les dangers...

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter : @braibant1