Terriennes

En Chine, des femmes donnent une impulsion à un #MeToo local, à la faveur de l'été

Des personnalités religieuses, dont un moine bouddhiste influent à Pékin, sont mises en causes par des femmes qui les accusent d'abus sexuels
Des personnalités religieuses, dont un moine bouddhiste influent à Pékin, sont mises en causes par des femmes qui les accusent d'abus sexuels
(c) twitter capture d'écran

Cette impulsion, le mouvement contre le harcèlement et les agressions sexuelles la doit aux allégations visant des personnalités des milieux médiatique, caritatif et religieux. Une enquête policière est même lancée contre un moine bouddhiste influent et membre du Parlement chinois. #MeToo a connu en Chine un démarrage plus lent et plus difficile qu’en Occident. Les autorités ont annoncé vouloir modifier le code pénal pour y intégrer des dispositions contre le harcèlement et les agressions sexuelles. 

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Attablée dans un café de Pékin, Maishao pianote sur son téléphone intelligent. La jeune bloggeuse et ex-journaliste retrouve la capture d’écran d’un message qu’elle a relayé avec le mot clé #MeToo sur Weibo, le Twitter chinois, à la fin juillet 2018. Il s’agit du message d’une jeune stagiaire de télévision, « une amie d’une amie » dit-elle. Cette stagiaire est sortie de son silence cet été, encouragée par la campagne #MeToo, pour dénoncer le harcèlement dont elle a été victime il y a 4 ans de la part d’un journaliste vedette de la télévision d’État. À l’époque, elle avait porté plainte, sans succès.

Maishao explique que la stagiaire a rapidement vu son message supprimé des réseaux sociaux. À la mi-août, elle a elle-même commencé à avoir des problèmes : son propriétaire l’a appelée pour lui dire de supprimer à son tour sa capture d’écran, très populaire et génératrice de nombreuses réponses, faute de quoi elle devra quitter son appartement.

Maishao, bloggeuse chinoise et militante #MeToo. Pékin, août 2018
Maishao, bloggeuse chinoise et militante #MeToo. Pékin, août 2018
(c) Radio-Canada/Anyck Béraud

« Ma première réaction : j’ai eu peur, ce n’était pas le prix que j’étais prête à payer pour poster des messages. Donc j’ai commencé à en supprimer. Mais le lendemain, je me suis dit : mais non. J’ai appelé le propriétaire pour lui signifier que non, ce n’était pas normal. Il m’a expliqué qu’il subissait lui-même de la pression, de la part de la police de Pékin », dit-elle.

#MeToo face à la censure… entre autres obstacles.

Le mouvement #MeToo a souvent maille à partir avec la censure, ce qui est perçu comme une volonté des autorités d’endiguer un phénomène social ou de protéger des hommes dans cette société patriarcale.  

Mais ce n’est pas le seul obstacle, assure Li Ying, avocate et militante pour la protection des droits. En Chine, dit-elle, les victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles se heurtent au machisme et au manque de compassion des autorités.

Et ce, même si tout le monde sait qu’il y a du harcèlement en milieu de travail, en Chine, poursuit Li Ying. Elle ajoute que le premier procès contre le harcèlement sexuel, ici, remonte à l’an 2000. Et qu’on ne voit que la pointe de l’iceberg.

Il n’y a pas de chiffres officiels établis, mais des associations et des chercheurs ont estimé, à l’aide d’échantillons, que le taux de harcèlement dans le cadre du travail est de 30% à 70% en Chine
Li Ying, avocate et militante pour la protection des droits

Et pour elle, la censure n’est pas la seule raison pouvant expliquer pourquoi #MeToo a pris du temps à démarrer. Elle rappelle notamment que le mouvement était surtout porté au début par des étudiantes en Chine. « Alors qu’aux États-Unis, il ne faut pas oublier que #MeToo a commencé avec des vedettes d’Hollywood qui, quand elles ont eu le courage de parler, ont été suivies par des millions de personnes (sur les réseaux sociaux, ndlr). Ça a eu plus de portée que la parole d’étudiantes », dit-elle.

Li Ying, avocate. Pékin, août 2018. 
Li Ying, avocate. Pékin, août 2018. 
(c) Radio-Canada/Anyck Béraud

Pas de définition claire sur le harcèlement sexuel en Chine

D’ailleurs, la peur des représailles, comme la crainte de perdre son emploi, est un autre frein, selon Li Ying. Quand on lui fait remarquer que cette peur est ressentie par bien des victimes ailleurs dans le monde, elle répond qu’en Chine, il y a très peu de lois au sujet du harcèlement sexuel. « Il n’y a pas de définition très claire sur le harcèlement, ce qui rend le travail extrêmement difficile au niveau national », explique l’avocate. Et puis, elle ajoute : il y a aussi le fardeau de la preuve.

Des preuves, c’est justement ce qui a provoqué l’enquête policière lancée à la mi août 2018 contre un éminent moine chinois, Xuecheng, accusé de harcèlement sexuel. Entre autres, des captures d’écran de messages qu’il aurait envoyé à des religieuses du temple de Longquan qu’il dirige à Pékin. Des SMS pour convaincre ces religieuses d’avoir des relations sexuelles avec lui, en leur disant que ça faisait partie de leur apprentissage bouddhiste. Quatre d’entre elles auraient cédé. Ces preuves font partie de celles qui ont été compilées par deux moines du Temple dans un imposant rapport qui a fuité sur internet.

L’espoir d’un jugement exemplaire

Que Xuecheng, maître spirituel influent, populaire auprès des bouddhistes, membre du Parti communiste chinois et conseiller du gouvernement central, soit visé par une enquête a de quoi réjouir l’avocate Li Ying. Elle lance que c’est une affaire lourde de sens. Elle trouve très encourageant que la puissante Association nationale bouddhiste ait poussé Xuecheng à démission de son poste de chef.

« Au moins, elle (l’Association) a respecté les faits, pas comme certains autres, elle a réagi promptement. Et puis, il y a cette enquête policière. On verra. On attend le résultat. Ce sera une réponse pour le public. Xuecheng, en tant que moine en chef d’un temple, a abusé de son pouvoir, il était en rapport de force. Un abus de pouvoir lié à la hiérarchie. Le harcèlement sexuel (dont il est accusé-ndlr) a été favorisé par le fait qu’il occupait une position de force (…) Et cette affaire souligne la gravité du harcèlement sexuel, voire du viol dans le milieu du travail en Chine », dit-elle.

Li Ying assure que les témoignages et les accusations de harcèlement sexuel et de viol révélées au fil de l’été contre une vedette de la télévision, contre un entraîneur sportif ou encore contre un responsable d’ONG sont un électrochoc pour l’opinion publique.

#MeToo en Chine, ça sert non seulement à briser le silence, mais aussi à pousser pour qu’il y ait de meilleures lois pour protéger et pour soutenir les femmes
Li Ying, avocate

Tout comme Li Ying, la bloggeuse Miasho espère qu’il y aura un jugement exemplaire dans le cas du moine bouddhiste. Elle croit qu’un tel dénouement pourrait également l’aider personnellement en décourageant le présentateur-vedette accusé par la stagiaire. Car il accuse la jeune bloggeuse de diffamation, elle se demande s’il n’a pas fait pression sur la police pour la forcer au silence.

En attendant de nouvelles lois...

Après ces révélations, les plaintes d’étudiantes, les médias d'Etat chinois ont annoncé le 27 août 2018 que la Chine prévoyait une nouvelle législation qui interdirait le harcèlement sexuel et rendrait les employeurs responsables de sa prévention.Un vaste projet de code civil devrait être achevé d'ici 2020. Il sera ensuite soumis à un vote à l'Assemblée législative, le Congrès national du peuple (CNP). La réglementation proposée interdirait le harcèlement sexuel et inclurait une définition de ce qui constitue une infraction, a déclaré l'agence de presse officielle Xinhua. L’auteur de harcèlement sexuel, profitant de la hiérarchie, par paroles ou actions, contre le gré de l’autrui, serait tenu d’assumer sa responsabilité civile. Les employeurs devraient "prendre des mesures raisonnables" pour prévenir le harcèlement sexuel sur le lieu de travail et traiter les plaintes de manière appropriée, a encore rapporté Xinhua.
A suivre…

Reportage original paru > sur le site de Radio-Canada