Terriennes

En Colombie, infirmières discriminées, sous payées, mais à la vocation intacte

<p>Infirmière colombienne à Soacha, Bogota, le 1er avril 2020.</p>

Infirmière colombienne à Soacha, Bogota, le 1er avril 2020.

© AP Photo/Fernando Vergara

A travers le monde, infirmières et autres personnels soignants reçoivent hommages et applaudissements. Pourtant, en Colombie, beaucoup se font agresser par ceux qui ont peur, et qui voient en eux, avant tout, autant de sources de contagion. Témoignage d'une infirmière à la vocation intacte malgré la maladie.

Infirmière, Nancy Zarate a cru mourir, seule, dans une clinique de Bogota. Finalement, elle a survécu au Covid-19 et est revenue travailler sur les lieux où elle a probablement contracté la maladie qui a failli la tuer. "C'est plus facile avec mes collègues qu'avec les gens (...) Ils comprennent que mes tests sont négatifs et que je n'ai plus le Covid", explique Nancy Zarate, infirmière.

Vocation

A l'issue de 14 jours de maladie, Nancy Zarate est retournée travailler. Après avoir échappé à la mort, elle a rejoint le service de gynécologie, où il n'y a a priori pas de malades du Covid-19. Mais elle pense que ce n'est qu'une question de jours avant qu'elle soit à nouveau en contact avec le virus.

J'adore mon métier, même si le risque a augmenté non pas de 100%, mais de 500%.
Nancy Zarate, infirmière colombienne

"C'est la profession que nous avons choisie et nous savons dès le départ à quoi nous nous exposons", souligne-t-elle cependant. Outre la nécessité de gagner sa vie, sa vocation est forte. "J'adore mon métier" bien que "le risque ait augmenté non pas de 100%, mais de 500%".

Selon Edilma Suarez, directrice de l'Association nationale des infirmières, ces femmes sont les plus proches des patients. Et "au pas où nous allons", le nombre de contagions "va augmenter brutalement", ajoute pour sa part Cecilia Vargas, présidente de l'Association collégiale d'infirmerie. 

Une enquête effectuée en avril montre que 37% des près d'un millier d'employés de la santé ont envisagé de démissionner du fait de leurs mauvaises conditions de travail et de protection face à la pandémie.

Cibles idéales

Nancy Zarate ne voit que deux lieux de contamination possibles pour elle: "Si ce n'était pas au travail, c'était dans les transports en commun, car il n'y a pas d'autre option".

Le 17 mars, elle a commencé à sentir des douleurs dans le dos et une légère fatigue. Puis sont venus maux de tête et difficulté à respirer. Le 26, elle était hospitalisée dans la même clinique privée où elle travaille. Quand elle est tombée malade, onze jours après la détection du premier cas de nouveau coronavirus en Colombie, les mesures de protection n'étaient pas "aussi drastiques que maintenant". Aujourd'hui, ses collègues "ressemblent à des astronautes" avec leur équipement de biosécurité, sourit-elle.

<p>Infirmières filtrant les passagers à l'entrée d'une station de bus à Soacha, près de Bogota, en Colombie, le 1er avril 2020. </p>

Infirmières filtrant les passagers à l'entrée d'une station de bus à Soacha, près de Bogota, en Colombie, le 1er avril 2020. 

©AP Photo/Fernando Vergara

Du fait de ses antécédents, Nancy Zarate, 47 ans, était une "victime idéale" : il y a 25 ans, elle a contracté une infection pulmonaire et a depuis souffert de quatre pneumonies. Isolée dans une chambre, elle a craint de succomber sans revoir ses proches.

"Si je meurs, je meurs seule ici, se disait-elle. Toutes ces idées, ces pensées ne laissent pas en paix et bien sûr, on déprime", se souvient-elle. Sous oxygène et à deux pas d'être transférée en soins intensifs, elle a quand même réussi à se remettre.

Faibles rémunérations, sans protection sociale 

Le personnel soignant ne peut même pas compter sur de bons salaires. Les aide-soignantes gagnent en moyenne l'équivalent de 305 dollars par mois, les chefs d'équipe 672 dollars, selon le ministère de la Santé, dans un pays où le salaire minimum est de 248 dollars.

A Bogota, 61% des 89 000 infirmières et aides-soignantes ne cotisent pas pour leur retraite. En outre, 33% ne sont pas couvertes par l'assurance contre les risques professionnels, selon une étude publiée l'an dernier par l'Université des Andes.La peur d'une nouvelle contamination le dispute à son amour du métier et à la nécessité de nourrir sa famille. Alors que la Colombie est confinée depuis plus de six semaines à cause de la pandémie, son mari a perdu son emploi d'architecte.

<p>Confinement à Bogota, en Colombie, le 4 mai 2020. La municipalité distribue des repas aux plus démunis privés de travail et de revenus. </p>

Confinement à Bogota, en Colombie, le 4 mai 2020. La municipalité distribue des repas aux plus démunis privés de travail et de revenus. 

©AP Photo/Fernando Vergara

Cheffe de famille

Désormais seule à pouvoir subvenir aux besoins du foyer, dont deux enfants de 19 et 16 ans, Nancy Zarate a dû reprendre un travail devenu à très haut risque avec la pandémie. Elles sont nombreuses dans cette situation, selon Cecilia Vargas, présidente de l'Association collégiale d'infirmerie : 40% à 50% des 326 000 professionnels de cette branche, dont 87% de femmes, sont chefs de famille.

Dans le milieu médical colombien, ce sont les infirmier.ère.s qui sont les plus touché.es par le virus - près de la moitié des 500 cas confirmés. Mi-mai, le bilan s'élève à environ 500 morts et 10 000 cas dans l'ensemble du pays.

"Ma plus grande crainte... me contaminer à nouveau", confie Nancy Zarate, puisque les études ne sont pas concluantes quant à l'éventuelle immunité des malades s'étant remis du Covid-19.