Terriennes

En Corée du Sud, les femmes et leurs droits face à une vague anti-féministe

An San, tireuse à l'arc de Corée du Sud, triple championne aux Jeux olympiques de Tokyo, le 30 juillet 2021. Les anti-féministes n'aiment pas les cheveux courts. Ils ont exigé des excuses.<br />
 
An San, tireuse à l'arc de Corée du Sud, triple championne aux Jeux olympiques de Tokyo, le 30 juillet 2021. Les anti-féministes n'aiment pas les cheveux courts. Ils ont exigé des excuses.
 
©AP Photo/Alessandra Tarantino

Appels à la suppression des quotas et du ministère de l'Egalité, interdiction de publicités considérées comme insultantes pour les hommes ou critiques violentes à l'égard d'une médaillée olympique aux cheveux courts : la Corée du Sud est en proie à un vaste mouvement anti-féministe. Un douloureux retour de bâton après la vague #metoo.

Derrière la façade moderne et dynamique de la douzième puissance économique mondiale, leader dans le secteur des nouvelles technologies, la Corée du Sud conserve une société profondément patriarcale et peu respectueuse des droits des femmes. Ces dernières années, le mouvement #metoo a, certes, contribué à libérer leur parole. Elles n'hésitent plus à manifester pour réclamer la légalisation de l'avortement ou à dénoncer des phénomènes tels que les images pronographiques tournées en caméras cachées. Les militantes les plus radicales, elles, jurent de ne jamais se marier ni d'avoir d'enfants, et de ne plus jamais avoir de relations sexuelles avec des hommes. D'autres postent des vidéos où elles ravagent leur maquillage ou se coupent les cheveux pour dénoncer les diktats de beauté ultraperfectionniste que leur impose la société coréenne.

Une championne olympique dans le viseur

Depuis quelque temps, cependant, un mouvement inverse se dessine sur internet et les réseaux sociaux. Dernière manifestation en date de ce revirement : des représentants de mouvements anti-féministes, souvent de droite, s'en sont pris à An San, vingt ans, triple championne olympique Sud-Coréenne en tir à l'arc aux Jeux olympiques de Tokyo. 

Raillant ses cheveux courts - à leurs yeux un lamentable manque de féminité -, ces conservateurs anti-féministes lui demandent de rendre ses médailles et de présenter ses excuses. "C'est bien qu'elle ait obtenu la médaille d'or, mais ses cheveux courts laissent penser qu'elle est féministe. Si c'est le cas, alors je retire mon soutien. Toutes les féministes doivent mourir", peut-on lire dans un commentaire. Créée en février 2021, la chaîne YouTube créée par l'un de ces mouvements anti-féministes draine plus de 300 000 abonnés. 

Montée en puissance de la pensée patriarcale

En mai 2021, déjà, les anti-féministes exigeaient des excuses de la part d'entreprises, et même d'un ministère. Ils estimaient que certaines images présentées dans le cadre d'une campagne publicitaire étaient insultantes pour les hommes. Les affiches montraient avec deux doigts la taille d'un petit pénis - comme les "féministes radicales et  misandres", arguaient les anti-féministes. Ces trois entreprises et la police de Séoul ont dû retirer les publicités et autres contenus considérés comme dénigrant les hommes.

En 2019, déjà, avant même sa sortie en salle, le film Kim Ji-young, née en 1982, inspiré du best-seller féministe éponyme, provoquait une avalanche de commentaires sexistes et misogynes en ligne. Des réactions annonciatrices de la montée d'un courant conservateur et patriarcal en Corée du Sud.

Les quotas et le ministère de l'Egalité menacés

Les principaux responsables politiques conservateurs - notamment deux candidats à la présidence - se sont emparés de ce mouvement anti-féministe pour réclamer la suppression du ministère de l'Egalité des sexes. Ils l'accusent notamment d'"aggraver" les tensions sociales dans le pays. Le député Ha Tae-keung, candidat à la présidence pour le parti conservateur Pouvoir au peuple (PPP), appelle à sa suppression pour réduire "l'énorme coût social causé par les divergences autour des questions de genre".

Nous assistons à un retour de bâton contre toutes les avancées obtenues par les mouvements féministes en Corée au cours des dernières années.
Sharon Yoon, professeur d'études coréenne aux Etats-Unis

A plusieurs reprises, Lee Jun-seok, 36 ans, à la tête du PPP, s'est opposé à la mise en place de quotas pour favoriser l’accès des femmes à des postes, tout en demandant, lui aussi, la suppression du ministère de l'Egalité. Lee Jun-seok, dont la rhétorique est souvent comparée à celle du président américain Donald Trump, estime que les jeunes femmes ne sont plus victimes de discriminations sur le plan éducatif ni sur le marché du travail en début de carrière.

Retour de bâton et récupération électorale

Au sein de la population masculine la plus jeune, des voix s'élèvent pour dénoncer le service militaire obligatoire de près de deux ans, qui retarde leur entrée dans la vie active alors que les femmes en sont exemptées. "Nous assistons à un retour de bâton contre toutes les avancées obtenues par les mouvements féministes en Corée au cours des dernières années", estime Sharon Yoon, professeur d'études coréenne à l'Université Notre Dame aux Etats-Unis.

Certains de ces hommes se considèrent comme des victimes du féminisme.
Jinsook Kim, chercheuse à l'Université de Pennsylvanie

Jinsook Kim, chercheuse à l'Université de Pennsylvanie, constate que les responsables politiques exploitent le ressentiment des hommes frustrés pour tenter de s'assurer de leurs votes. Aujourd'hui, ajoute-t-elle, "certains de ces hommes se considèrent comme des victimes du féminisme", notamment en raison de la discrimination positive.

Une militante de la Confédération coréenne des syndicats lors de la Journée internationale des droits des femmes à Séoul, en Corée du Sud, le 8 mars 2019. Les manifestantes réclamaient de meilleures conditions de travail pour les travailleuses et l'égalité des sexes.<br />
 
Une militante de la Confédération coréenne des syndicats lors de la Journée internationale des droits des femmes à Séoul, en Corée du Sud, le 8 mars 2019. Les manifestantes réclamaient de meilleures conditions de travail pour les travailleuses et l'égalité des sexes.
 
©AP Photo/Lee Jin-man

Un contexte social inégalitaire

Ces réactions anti-féministes s'inscrivent dans un contexte d'inégalités sociales croissantes et de flambée des prix du logement, qui rendent l'achat d'une maison, par exemple, très difficile pour de nombreux Coréens. Oh Jae-ho, de l'Institut de recherche de Gyeonggi, estime que la part des femmes sur le marché du travail a augmenté au cours des dernières décennies, alors que le service militaire demeure réservé aux hommes. "Ils ont le sentiment qu'on leur demande injustement de compenser les privilèges sexistes dont ont bénéficié les hommes de l'ancienne génération".

Chung Young-ai (Wikipédia)
Chung Young-ai (Wikipédia)

Au sein des pays de l'OCDE, la Corée du Sud est le pays où l'écart salarial entre les deux sexes est le plus élevé. Or, selon la militante des droits des femmes Ahn So-jung, les politiciens "nient l'existence d'une discrimination institutionnelle à l'égard des femmes".

De son côté, Chung Young-ai, à la tête du ministère de l'Egalité, défend son bilan : elle estime que les droits des femmes ont progressé "grâce à notre ministère".