Terriennes

En Equateur, des villageoises s’unissent pour gagner leur indépendance

La coopérative de l’association de Toquilleras María Auxiliadora, spécialisée dans les chapeaux, est ouverte à toutes et à tous, puisque le seul critère à remplir pour l'intégrer est de savoir tisser. Comme tous les vendredis, deux jeunes femmes sont chargées de récupérer les produits tissés. Elles les repassent et donnent leur forme finale aux chapeaux.
La coopérative de l’association de Toquilleras María Auxiliadora, spécialisée dans les chapeaux, est ouverte à toutes et à tous, puisque le seul critère à remplir pour l'intégrer est de savoir tisser. Comme tous les vendredis, deux jeunes femmes sont chargées de récupérer les produits tissés. Elles les repassent et donnent leur forme finale aux chapeaux.
(c) Floriane Valdayron

En Equateur - un des pays d'Amérique du Sud où l’avortement est encore considéré comme un délit - les inégalités femme-homme sont toujours très présentes. Les plus criantes ? Celles qui relèvent du domaine du travail. Pour mieux gagner leur vie et s'émanciper de leur mari, des tisseuses travaillent en coopérative, dans un petit village au sud-est de Cuenca. Reportage.

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Dans le sud-est de l’Equateur, à une heure et demie de bus de la jolie Cuenca - la capitale de la province d’Azuay - se trouve le village de Sigsig. Situé au cœur d'une végétation luxuriante et bordé par le fleuve Santa Barbara, il baigne dans une atmosphère paisible. Pourtant, ce vendredi matin de février 2018, une légère agitation anime le havre de paix établi à presque 2.500 mètres d’altitude.

Il s’agit d’un défilé discret de femmes, tantôt seules, tantôt accompagnées par quelques membres de leur famille. Longues nattes noires - parfois grisonnantes - jupe rouge traditionnelle, blouse blanche et panama - le célèbre chapeau national - sont de mise. Toutes descendent la rue principale qui part du marché central pour parcourir le kilomètre qui les sépare du pied du village. Direction : l’association de Toquilleras María Auxiliadora.
 
<p>Panama, nattes noires, blouse blanche et jupe rouge sont traditionnellement portés par les femmes du village de Sigsig</p>

Panama, nattes noires, blouse blanche et jupe rouge sont traditionnellement portés par les femmes du village de Sigsig

© Floriane Valdayron
Première en son genre, la coopérative de femmes créée il y a 28 ans est également, avec ses 175 membres, la plus importante du pays. Sa spécialité ? La confection de chapeaux et de paniers en paille toquilla - issue des fibres d’un palmier propre à la côte équatorienne - l’artisanat traditionnel de Sigsig, et plus largement de la province d’Azuay.

Comme dans toutes les familles d’ici, ma mère m’a appris à tisser quand j'étais enfant, raconte Nohemi Portilla, alors qu'elle finit de confectionner le panier qu’elle tisse depuis deux semaines. Dès mes six ans, quand je rentrais de l’école, la paille m’attendait, et je me mettais au travail”. La quadragénaire terminera son mandat de présidente de l’association à la fin du mois, quatre ans après sa prise de poste.
 
© Floriane Valdayron
<p>Nohemi Portilla confectionne ce panier depuis deux semaines. En plus de son travail de tisseuse, elle vient de passer quatre années à la tête de l’association de Toquilleras Maria Auxiliadora.</p>

Nohemi Portilla confectionne ce panier depuis deux semaines. En plus de son travail de tisseuse, elle vient de passer quatre années à la tête de l’association de Toquilleras Maria Auxiliadora.

© Floriane Valdayron

Se regrouper pour être payées “à un prix juste”

“J’ai rejoint l’association il y a vingt ans pour avoir un meilleur salaire, et pouvoir m'émanciper en devenant indépendante financièrement”, lâche-t-elle. En effet, comme toutes les tisseuses de la ville, Nohemi Portilla perdait beaucoup à travailler sans structure : en vendant individuellement ses créations, elle était en concurrence avec les autres femmes et devait sans cesse baisser ses prix pour trouver des acheteurs.
 
“En nous regroupant, on est payées à un prix juste (entre 30 et 40 $ le chapeau environ, ndlr), et on peut aussi produire en plus grande quantité et exporter notre travail”, poursuit la présidente. Ainsi, en dehors de l'Équateur, les plus gros marchés de la coopérative sont l’Espagne, l’Angleterre, la France, les Etats-Unis et la Chine. Au total, entre 300 et 400 chapeaux et entre 20 et 30 paniers sont produits chaque semaine.
 
Si l’association a grandi, elle a surtout permis aux femmes d'élaborer de nouvelles techniques de tissage, d'échanger des conseils et de se perfectionner. “Tous les ans, on travaille sur des modèles différents ; on en a plus de cinquante, souligne Nohemi Portilla. On apprend tout le temps, c’est génial”. Autre point fort de la coopérative : garantir l'indépendance de chacune, puisque les femmes n'ont aucune obligation de présence ou de rythme de production. Le seul jour où elles doivent se déplacer au local est le vendredi, pour apporter les confections de la semaine - qu'elles échangent ensuite contre leur salaire - et récupérer de la paille pour les jours suivants.
 
© Floriane Valdayron
<p>Chaque vendredi, les tisseuses apportent les fruits de leur travail de la semaine passée et récupèrent la paille qui leur servira à confectionner de nouveaux chapeaux et paniers.</p>

Chaque vendredi, les tisseuses apportent les fruits de leur travail de la semaine passée et récupèrent la paille qui leur servira à confectionner de nouveaux chapeaux et paniers.

© Floriane Valdayron
J'aime être ici, on apprend, on échange… Ces femmes, c’est un peu comme ma famille maintenant
Dolores​, tisseuse
Une des premières arrivées ce matin est Dolores, un petit bout de femme énergique de 74 ans. Membre de l’association depuis ses débuts, elle a commencé à tisser des chapeaux à l'âge de huit ans. “J'aime être ici, on apprend, on échange… Ces femmes, c'est un peu comme ma famille maintenant”, glisse-t-elle dans un sourire timide, après avoir donné ses chapeaux aux deux jeunes femmes chargées de les réceptionner.
 
Les fruits du travail de Dolores rejoindront les dizaines de chapeaux qui jonchent le sol de la pièce principale de l’association, accessible par une petite cour intérieure qui la sépare de l'entrée principale. Ils seront ensuite repris par les deux jeunes femmes qui s’occupent des arrivées, repassent et donnent forme aux chapeaux. “La réunion générale est lundi, on compte sur toi Dolores !”, lance l’une d’entre elles à la septuagénaire avant de lui tendre un ticket qu’elle échangera contre son salaire, dans le bureau d’accueil.
 
<p>Au milieu de la pièce principale du local de l’association, des dizaines de chapeaux jonchent le sol. Tissés depuis peu, ils n’ont pas encore été retravaillés.</p>

Au milieu de la pièce principale du local de l’association, des dizaines de chapeaux jonchent le sol. Tissés depuis peu, ils n’ont pas encore été retravaillés.

© Floriane Valdayron

Tendre progressivement vers une diminution des inégalités femme-homme

“Non seulement c’est une association pour travailler, mais aussi pour se soutenir entre femmes”, souffle sa présidente, en regardant Dolores s'éloigner. La coopérative est néanmoins ouverte à toutes et à tous, puisque le seul critère à remplir pour l'intégrer est de savoir tisser. “Mais il n’y a qu'un seul homme qui nous a rejoint, soupire Nohemi Portilla. Le machisme a la peau dure et comme tisser est associé aux femmes, les membres de la gent masculine ne veulent pas en entendre parler”.
 
Plus que le machisme, la mère de famille dénonce une “sorte de discrimination traditionnelle envers les femmes, avec des fortes inégalités”. À raison. En 2012, l’Institut national de statistique et de recensement publiait que, si le temps de travail hebdomadaire des équatoriennes était supérieur à celui des hommes, avec 77h39 contre 59h57, elles n'étaient rémunérées que pour 46h15, contre 51h36 pour les hommes. Enfin, concernant les tâches domestiques, les femmes culminaient à 28h29 contre 9h21 pour leurs époux.
 
Avec l’association, les femmes sont devenues indépendantes en masse et les hommes ont dû l’accepter
Nohemi Portilla, tisseuse, présidente de l’association de Toquilleras María Auxiliadora
“Certains hommes abusent des femmes sous prétexte que ce sont eux qui ramènent tout l'argent. Ils attendent qu'elles soient à leur service, qu'elles leur obéissent et qu'elles ne quittent pas la maison”, déplore Nohemi Portilla. Si elle a la chance d'être soutenue par son mari, qui voyait en l’association - et en son poste de présidente - une opportunité pour elle de se dépasser et de s'élever, toutes les membres de l’association n’ont pas eu tant de facilités. “Au début, des hommes empêchaient leurs épouses de sortir de chez elles pour qu’elles ne puissent pas nous apporter leurs productions, se remémore-t-elle. Mais on s’est entraidées, on a eu des cours sur les relations humaines et sur l’estime de soi, et maintenant il n’y a plus aucun problème”.
 
Nohemi Portella, dont l’implication dans l’association fait la fierté de ses deux filles - âgées respectivement de 18 et 19 ans - se réjouit : elle constate une véritable diminution de la discrimination des femmes à Sigsig, grâce au développement de l’association. “Il y a toujours eu un machisme prédominant dans notre pays, et, ici, ça se manifestait à travers le fait que les hommes ne supportaient pas que leurs filles ou épouse puissent sortir et travailler librement, rappelle-t-elle. Avec l’association, les femmes sont devenues indépendantes en masse et les hommes ont dû l’accepter”.

Donner une partie de soi dans chaque tissage

 Ce qui fait désormais la fierté de la ville n’est pas sans attirer les touristes, puisque la renommée de l’association est nationale, si ce n’est internationale. A cet effet, la coopérative a mis en place un petit musée, à l’entrée du local. Face à lui se trouve le bureau d'accueil. Outre ses murs d'un jaune criard, ce sont les deux affiches qui encadrent la pièce qui attirent le regard. Représentant des femmes à l’ouvrage, des messages y sont véhiculés : “L’humilité éclabousse le tissu et les deux mains entrelacent l’espoir”, peut-on lire sur l’affiche de gauche. La seconde donne la parole à la jeune femme qu'elle représente : “Je suis en train de tisser mon histoire… je suis en train de tisser ma vie...”.
 
<p>Deux affiches encadrent le bureau d’accueil de l’association. Celle de gauche porte la phrase : “<em>L’humilité éclabousse le tissu et les deux mains entrelacent l’espoir</em>”. Sur la seconde, une jeune femme confie : “<em>Je suis en train de tisser mon histoire… je suis en train de tisser ma vie..</em>.”.</p>

Deux affiches encadrent le bureau d’accueil de l’association. Celle de gauche porte la phrase : “L’humilité éclabousse le tissu et les deux mains entrelacent l’espoir”. Sur la seconde, une jeune femme confie : “Je suis en train de tisser mon histoire… je suis en train de tisser ma vie...”.

© Floriane Valdayron
“Nous faisons tout à la main. Je crois que c’est important de connaître notre travail et de lui accorder l’importance qu’il mérite, explique Nohemi Portilla. Nous faisons des sacrifices pour chaque pièce : la position que nous adoptons pour tisser est très inconfortable, et nos mains saignent au bout d’un certain temps”.

Au travers de la force qui émane de la présidente de l’association, l'émotion se ressent lorsqu’elle évoque les moments de partage qu’elle a dû écourter avec ses deux filles, les réunions d'école manquées, l’attention parfois distraite. En cause : le temps que demande chaque pièce, soit environ deux semaines pour un sac et une semaine pour un chapeau (moyennant huit à dix heures de travail quotidien). “Parfois, après trois ou quatre jours de travail, on trouve un défaut au chapeau et on recommence depuis le début, explique Nohemi Portilla. Pour moi, un panama représente une œuvre d'art car on transforme un rouleau de paille en un produit. Justement, on dirait que c’est seulement de la paille, mais c’est beaucoup plus, il y a tellement de choses derrière… Il raconte l’histoire d’une femme”.