Terriennes

En Espagne, les femmes de chambres s’organisent pour en finir avec le « sale boulot »

Vania, Berta et un groupe de <em>KELLYS</em>, ces femmes de chambre employées en Espagne, souvent venues d'outre-Atalntique, bien décidées à ne pas se laisser faire, réunies dans le bureau de leur avocate, à Barcelone
Vania, Berta et un groupe de KELLYS, ces femmes de chambre employées en Espagne, souvent venues d'outre-Atalntique, bien décidées à ne pas se laisser faire, réunies dans le bureau de leur avocate, à Barcelone
(c) Fabien Palem

L’association Las Kellys regroupe des femmes de chambre en révolte contre des conditions de travail qui se détériorent alors que le tourisme croît de manière constante. Bien décidées à lutter contre la précarisation, fruit notamment de l’externalisation de leurs services, ces travailleuses s’arment des outils de l’« autonomisation » des « Indignés » pour vaincre les craintes ensemble. Un mouvement exemplaire. 

dans
Les touristes internationaux ne les remarqueront sans doute pas. Elles sont les petites mains de l’industrie du tourisme de masse. Invisibles, ou presque. Les femmes de chambre, maillon incontournable de la prestation offerte au client d’hôtel, effectuent des tâches difficiles et peu valorisées. 

En Espagne, la détérioration des conditions de ce travail éreintant a poussé Las Kellys, acronyme de « Las que limpian » (celles qui nettoient), à se regrouper et créer un collectif de revendication. Fondée en novembre 2016 à Barcelone, l’association Las Kellys dispose de huit relais à l’échelle espagnole. Outre Madrid, elles sont présentes dans plusieurs points névralgiques du tourisme ibère : Benidorm, Cádiz, Fuerteventura, La Rioja, Mallorca ou encore Lanzarote. L’objectif est clair : rendre visible un service aussi indispensable que méprisé. En France, le député « Insoumis » de la Somme François Ruffin s’y est essayé en mars 2018 avec succès (voir ici) dans une vidéo qui a fait le buzz : "Vous savez à quoi on reconnaît un riche ? C'est quelqu'un qui ne nettoie pas ses toilettes lui-même. Le plus souvent, c'est une femme qui le fait pour lui."
 
À 50 ou 55 ans, on est foutues, on ne sert plus à rien.
Lulu, 20 ans de métier

Si c’est à Barcelone, première ville touristique de la péninsule (19 millions de visiteurs en 2017) qu’a émergé ce mouvement, comme d’autres avant, les Kellys déploient une stratégie multi-polaire. La bataille légale se mène de manière parallèle, aux portes des parlements régionaux et des Cortes espagnoles (chambre des députés et sénat), à Madrid. C’est dans la capitale espagnole que se joue par exemple la reconnaissance des maladies spécifiques à ce travail laborieux. « 90% d’entre nous sommes sujettes à des hernies discales, précise l’Espagnole ‘Lulu’, 20 ans de métier. Les produits chimiques de nettoyage provoquent de l’asthme, une altération de l’odorat, du goût… À 50 ou 55 ans (sa tranche d’âge, NDLR) on est foutues, on ne sert plus à rien. »

 Le secteur du nettoyage espagnol en quelques chiffres :

En Espagne, environ 100 000 travailleurs (dont plus de 90% de femmes) nettoient les hôtels ou les appartements de tourisme, pour à peine plus que deux euros la chambre.
71,5% d’entre elles consomment quotidiennement des médicaments pour affronterleur journée de travail.
Dans ce secteur les femmes immigrées sont nombreuses, en particulier celles originaires d'Amérique latine.
Source : Así viven las mujeres que limpian habitaciones de hotel por dos euros 

La bataille des femmes de chambre, conséquence de la fin du mirage/miracle espagnol 

Loin de Madrid, d’autres « antennes » des Kellys jouent un rôle inattendu. C’est le cas dans la lointaine île de Lanzarote (Canaries), où la sénatrice María José López Santana, 41 ans, élue Nueva Canarias (régionaliste de centre-gauche) s’est emparée du sujet en se revendiquant elle-même comme fille de Kelly.
 
Berta pillier des Kellys discute avec l'une de ses collègues et compagnes de combat Jimena
Berta pillier des Kellys discute avec l'une de ses collègues et compagnes de combat Jimena
(c) Fabien Palem
« C’est à travers elle que nous avons pu interpeller Mariano​ Rajoy, le chef du gouvernement (Parti populaire, conservateur, ndlr) », précise Berta, 42 ans, d’origine péruvienne. Débarquée à Barcelone en 1999, Berta a d’abord été aveuglée par la période faste de croissance économique. « En étant femme de chambre, j’avais des contrats solides et je touchais jusqu’à 2000 euros mensuels. Comme tout le monde ou presque, j’ai alors demandé un crédit hypothécaire. Pour acquérir un bien. C’était en 2005, se remémore-t-elle, contenant l’émotions liée à cet épisode douloureux. Vers 2010, tout est rapidement devenu plus compliqué : j’avais moins de travail, donc plus assez d’argent pour l’hypothèque… J’étais seule à m’occuper de mon enfant en bas âge et de ma mère ». 

 
Berta (à gauche) avec la maire de Barcelone Ada Colau au temps de la lutte emblématique contre les expulsions immobilières
Berta (à gauche) avec la maire de Barcelone Ada Colau au temps de la lutte emblématique contre les expulsions immobilières
DR
C’est à ce moment qu’elle rejoint la Plateforme des victimes de l’hypothèque (PAH), où elle prend confiance en soi à travers les techniques de l’empoderamiento (« autonomisation ») auprès, notamment, d’Ada Colau, qui deviendra maire de Barcelone en 2015. « Nous l’avons rencontrée tout récemment (le 10 mai 2018, ndlr) avec les Kellys. J’espère qu’elle fera quelque chose pour promouvoir notre lutte. Même si, j’avoue, je l’ai trouvée différente de celle que j’avais connue faire des chaînes humaines pour empêcher que des personnes se fassent mettre à la rue », concède Berta, en nous montrant une photo d’elles deux, côte à côte, en tee-shirts verts de la PAH. 

L’existence même des Kellys met la lumière sur l’insuffisance des combats menés par d’autres collectifs, tels les syndicats traditionnels. L’isolement relatif de ce collectif montre aussi que l’élan des « Indignados » cherche un second souffle. « Nous sommes en train de mettre en place un label de garantie de qualité. Afin de valoriser les établissements durables, selon des critères variés, parmi lesquels figurent les conditions de travail », précise Paco Ramos, directeur exécutif des stratégies de Barcelona activa, une plateforme municipale qui veille au marché du travail local.

Modèle touristique et modèle de société

La « marque Espagne », sa réputation des secteurs liés au tourisme auprès du public international, repose en grande partie sur la précision de leur coup de chiffon. Pourtant, les représentants du secteur hôtelier, dont les Kellys dépendent, n’ont pas pris conscience que la qualité du service ne serait que meilleure avec un rapport employeur-employée assaini. Comme dans d’autres branches (agriculture et construction), le secteur hôtelier emploie une partie de ses travailleuses de manière indirecte, par l’intermédiaire d’entreprises de travail temporaire (ETT) et d’entreprises dites « multiservices ».

Depuis la réforme du marché du travail espagnol, en 2012, en pleine crise économique et sociale, le nombre de contrats liés à une ETT aurait augmenté de 51%, jusqu’à concerner actuellement plus d’un demi-million de travailleurs et travailleuses. Parmi les secteurs les plus touchés par l’externalisation des services : le tourisme et, en première ligne, les femmes de chambre. « L’externalisation permet notamment de diminuer le niveau de cotisations sociales, commence Eulalia García Sanz, avocate installée à Barcelone, qui accompagne les Kellys dans la capitale catalane. Ce procédé d’embauche intérimaire installe un rapport souvent faussé entre l’employée et l’employeur. »
 
Jusqu’à 30 chambres par jour, soit plus de deux fois plus que ce que nous devrions faire. Une rémunération à la pièce, autour de 2,5 euros par chambre. Parfois moins  
Vania, porte-parole des Kellys
Vania, l’une des porte-paroles barcelonaises des Kellys, résume ainsi la pénibilité d’une journée de travail intérimaire : « Jusqu’à 30 chambres par jour, soit plus de deux fois plus que ce que nous devrions faire. Une rémunération à la pièce, autour de 2,5 euros par chambre. Parfois moins. Et puis, de plus en plus, on nous demande d’être en alerte permanente, pendues à Whatsapp au cas où le manager doit nous avertir par message pour embaucher dans l’heure ! » 

Au-delà des conditions de travail qui se dégradent, les femmes de chambre dénoncent une véritable « fraude » de la part des responsable du secteur, qui applique une lecture large des cas où devraient s’appliquer l’externalisation. Leur défenseure Eulalia García Sanz, qui considère que « la loi doit être complétée et détaillée », cite une jurisprudence du tribunal supérieur de justice de Catalogne, datant de juillet 2017 : « (…) les articles 41 et 43 ET ne fixent pas les limites entre l’embauche licite et la cession illégale de travailleurs (par une entreprise à des ETT, NDLR) ». ‘Lulu’, affiliée chez les anarchistes de la CNT, célèbres au temps de la guerre civile espagnole (1936-1939), confirme la tendance au tout-externalisé : « J’ai passé vingt ans de ma vie dans ce monde, j’ai bien vu la différence. Ils essaient d’évacuer celles sous contrats fixes. C’est sur notre dos qu’ils deviennent millionnaires ! » 
 
J’ai connu Las Kellys par hasard. J’ai souhaité les rencontrer et leur dire ‘’Eh, chez moi, les employé(e)s sont sous contrat !
Anna Castan, directrice de l’hôtel Barcelona Catedral
Bien que dans son côté, Anna Castan, directrice de l’hôtel Barcelona Catedral, en plein cœur médiéval de la capitale catalane, considère que le problème ne vient pas à proprement parler de l’externalisation du service mais de « l’application de la convention collective de l’hôtellerie et non de celle du nettoyage, qui concerne les services de nettoyage des bureaux notamment ». « Lorsque je regarde des CV, je fais la différence », poursuit-elle, dans un français parfait, peaufiné en banlieue parisienne, lors de ses années de formation.
Anna Castan, dans le quartier de la Sagrada familia, devant le nouveau hôtel de 180 chambres qu'elle dirigera. Et où elle affirme une conduite vertueuse avec ses employées
Anna Castan, dans le quartier de la Sagrada familia, devant le nouveau hôtel de 180 chambres qu'elle dirigera. Et où elle affirme une conduite vertueuse avec ses employées
Fabien Palem
Anna Castan ne souhaite pas communiquer outre mesure sur les bonnes conditions dans lesquelles évoluent « ses » femmes de chambre : cinq à temps plein, certaines depuis l’ouverture, épaulées par trois saisonnières, de mars à octobre pour un total de 80 chambres. « J’ai connu Las Kellys par hasard. Nous nous sommes rencontrées à la suite de la manifestation du 1er mai 2017, durant laquelle les vitrines de mon hôtel avaient été vandalisées, se souvient-elle. J’ai souhaité les rencontrer et leur dire ‘’Eh, chez moi, les employé(e)s sont sous contrat !’’. Il y a d’autres hôtels qui font les choses bien, mais qui ne communiquent pas forcément. Le coût de la main d’œuvre est plus élevé mais chez nous toutes les employées font partie de la maison. » 

De quoi distinguer Anna de la plupart de ses confrères, pour qui les conditions du « sale boulot » n’importent guère. Pourtant, derrière le modèle touristique se cache, peut-être, l’image que l’Espagne veut donner au monde… Elle reste à inventer.

Les Kellys en revanche, dans leur démarche, font déjà figure de travailleuses à la lutte exemplaire. Une exposition en ligne "Le combat des femmes contre la précarité" leur est même déjà consacrée. De quoi faire des émules, en Espagne, en Europe, et bien au delà...