Terriennes

En France, inquiétudes autour d'une vague de piqûres dans les boîtes de nuit

<p>Boîte de nuit Moskvich à Kharkiv, en Ukraine, le 30 janvier 2022.</p>

Boîte de nuit Moskvich à Kharkiv, en Ukraine, le 30 janvier 2022.

©AP Photo/Evgeniy Maloletka

Une douloureuse piqûre dans la foule d'une boîte de nuit ou d'un concert, puis le malaise et la peur de la contamination. Des dizaines de jeunes femmes ont porté plainte depuis février pour des agressions qui restent autant de mystères pour la police. Fin 2021, le même phénomène inquiétait déjà la Grande-Bretagne.

Nausées, vertiges, sueurs froides, semi-inconscience... Des dizaines de jeunes, en grande majorité des filles, témoignent avoir été piqués à leur insu dans un bar, une discothèque ou une salle de concert. Si certaines victimes ne s'en sont rendu compte que plus tard, en découvrant un point rouge entouré d’un hématome au bras, sur l’épaule ou la cuisse, d'autres ont immédiatement ressenti une vive douleur et un malaise instantané.

Le produit injecté n’est toujours pas identifié, on ne sait pas encore si la piqûre provient vraiment d'une aiguille de seringue et les témoignages ne font pas état de vol, viols ni d’agressions suite à la piqure. Reste que le risque d’infection, lui, est réel, car le VIH, l’hépatite B ou l’hépatite C sont transmissibles par l'aiguille. 

Au-delà du malaise, le stress et la peur 

En rentrant d’une soirée dans un bar dansant de l’Ile de Nantes, mi-avril, Eloïse Cornut, 21 ans, a ressenti "sueurs froides, nausées, frissons et vertiges". La jeune esthéticienne en alternance se sent mieux le lendemain, mais le mercredi suivant, une de ses collègues lui fait remarquer une trace de piqûre à l’arrière de son bras. "Un point rouge entouré d’un bleu d’un centimètre de diamètre", décrit-elle.

Je dois attendre encore cinq semaines avant de faire un dépistage VIH. Et ça me stresse beaucoup.
Eloïse, victime d'une piqûre dans une boîte de nuit

Eloïse, qui ne consomme ni alcool ni drogue, explique ne sortir que "de temps en temps le week-end, jamais en semaine". Elle relie aussitôt cette piqûre à sa soirée du samedi. "Mes collègues m’ont tout de suite dit d’aller à l'hôpital. On m’a fait une prise de sang et conseillé d'aller porter plainte". Ce qu'elle fait dès le lendemain. "Je dois attendre encore cinq semaines avant de faire un dépistage VIH. Et ça me stresse beaucoup", confie-t-elle.

"C'était très douloureux", se souvient Noémie, 23 ans, touchée "à la cuisse, jusqu'au nerf sciatique", mi-avril après une soirée en boîte à Béziers, dans le sud de la France. La jeune femme, qui préfère ne pas donner son nom pour des raisons professionnelles, affirme avoir été emmenée aux urgences par des amies après avoir eu un malaise, "les yeux révulsés". A ce jour, 15 plaintes ont été déposées à Béziers, dont 14 pour la soirée du 17 au 18 avril 2022.


Des amis ont remarqué un homme qui me regardait bien, comme s’il attendait quelque chose de moi.
Une victime de piqûre en discothèque

A Roanne, dans la Loire, une jeune femme de 18 ans souhaitant garder l'anonymat fêtait le 22 avril l'anniversaire d'une amie dans une discothèque. Quand elle accompagne une amie aux toilettes, un homme lui touche une fesse. "En rentrant chez moi je me suis regardée dans le miroir et j’ai vu un gros hématome avec une piqûre avec un point rouge au centre sur la fesse droite, témoigne-t-elle. Des amis m’ont dit qu’ils avaient remarqué un homme qui me regardait bien, comme s’il attendait quelque chose de moi".

Enquêtes

Le parquet de Roanne a ouvert une enquête pour "violence avec préméditation et administration d’une substance nuisible avec préméditation", puis une autre quelques jours plus tard après une plainte déposée par une homme d'une vingtaine d'année qui a indiqué avoir été piqué à une épaule dans le même établissement au cours du week-end. Les médecins du centre hospitalier de Roanne ont administré à la jeune femme des traitements préventifs anti-VIH et anti-hépatique, précise le parquet.

La saison des festivals s'est ouverte avec le Printemps de Bourges, le 19 avril 2022. Après des signalements de piqûres sur neuf festivaliers lors de concerts, le parquet a là aussi ouvert une enquête pour "administration de substances nuisibles".

Le parquet de Paris a, de son côté, indiqué que six enquêtes ont été ouvertes au cours de la dernière semaine d'avril 2022 dans la capitale. A Nantes, 45 épisodes ont été portés à la connaissance des forces de l'ordre depuis la mi-février : "Aucun dépistage n'a mis en évidence la présence de GHB ou autres substances toxiques", indique le procureur Renaud Gaudeul, précisant qu'aucun suspect n'avait été interpellé. Ces piqûres étant faites dans des lieux bondés, il est difficile de repérer le geste sur d'éventuelles caméras de vidéosurveillance. De même, il est difficile de prouver la présence d'une substance, puisque le GHB est indécelable dans le sang quelques heures seulement après son absorption.

Ailleurs en France, on relève certaines différences dans le mode opératoire de ces agressions, précise la police. Si certaines ont pu s'accompagner d'agressions sexuelles, les enquêteurs sont en attente du résultat des analyses toxicologiques pour savoir si la substance administrée est la même dans les cas où la victime a été agressée.

Grande-Bretagne, France, Belgique..

Depuis le début du mois d'avril, une soixantaine de cas ont été relevés en France par la police. Face à des témoignages similaires, la gendarmerie n'a pas communiqué de chiffres nationaux, expliquant qu'elle ne disposait pas encore de suffisamment de d'éléments pour étayer le phénomène. Plusieurs régions sont concernées : la Bretagne, l'Hérault, l'Isère, la Haute-Garonne, la Dordogne, la Loire-Atlantique... En Belgique aussi, une première plainte a été enregistrée.

Le phénomène n'est pas nouveau en Europe : au Royaume-Uni, une vague de témoignages d'étudiantes droguées à leur insu par des injections en boîtes avait déferlé à l'automne 2021 et plus de 175 000 personnes avaient signé une pétition demandant l'obligation de fouiller les clients à l’entrée des boîtes de nuit.

Témoigner, se faire dépister

Nouvelles plaintes à Montpellier le week-end du 1er mai, d'autres à Toulouse quelques jours avant... Psychose ou réelle vague d'agressions, toujours est-il que le gouvernement français appelle à la vigilance et demande aux victimes de témoigner : 

Fred Bladou, chargé de mission pour l'association Aides de lutte contre le VIH, admet qu'il y a une sorte d'"emballement" autour de ces cas. Il rappelle néanmoins qu'en cas d'injection "il faut aller tout de suite se faire dépister aux urgences hospitalières". Et ce même si la victime ne souhaite pas porter plainte. 

Pour les victimes qui ne veulent pas déposer de plainte auprès des autorités, le compte Instagram #balancetonbar propose de receuillir les témoignages de ces agressions, comme il le fait depuis longtemps pour les autres agressions dans le milieu de la nuit.

Christian Jouny, délégué général du Syndicat national des discothèques, assure que les systèmes de surveillance et les contrôles ont été renforcés : "Nous prenons le sujet très au sérieux et avons renforcé nos systèmes de surveillance, fouilles, caméras, vigiles..."
Le président de la branche "nuit" du principal syndicat de l'hôtellerie restauration (Umih), Thierry Fontaine, déplore, lui, le "jeu malsain et pervers" de mystérieux agresseurs qui créeraient une "psychose" chez les jeunes. Il craint un impact sur des établissements, qui se relèvent à peine des fermetures dues à la pandémie : "J'ai parlé avec le patron d’une boîte dans le Sud-Ouest de la France. Ils ont eu deux cas de piqûres. Il a fait le branle-bas de combat... Malgré cela le week-end dernier il a eu une baisse de fréquentation de 50%...