Terriennes

En France, la "drôle de guerre" fut aussi la guerre des sexes au cinéma

L'actrice Danielle Darrieux le 11 décembre 1937.
L'actrice Danielle Darrieux le 11 décembre 1937.
(AP Photo)

La représentation des femmes au cinéma durant la période 1930-1956 offre un large éventail de la misogynie d'alors. Les femmes endossaient un rôle de garce, de manipulatrice, d'épouse acariâtre ou soumise. Un ouvrage analyse cette période fortement contrastée au gré des rapports de classe.

Femme-ogresse auprès de laquelle l'homme devient  idiot, femme vieillissante génératrice d'agacements, femme soumise qui encaisse les gifles pendant que son"homme" encaisse les sous, femme "honnête" résignée dans la salle d'attente du bonheur, femme vieille-fille, forcément acariâtre, femme fatale férocement vénéneuse, le cinéma français, entre 1930 et 1956 a généré tant et tant de représentations féminines dominantes !  Et celles-ci ont durablement façonné l'imaginaire français.

Dans "La drôle de guerre des sexes du cinéma français (1930-1956)" (L'Harmattan édtion), Noël Burch et Geneviève Sellier offrent au lecteur-spectateur une expertise très poussée sur cette période féconde en bouleversements.
Danielle Darrieux en 1930
Danielle Darrieux en 1930
AP photo

Retrouvez notre article : >Cinéma : Danielle Darrieux, entre ombre et lumière

Viviane Romance et Mireille Balin

Nous y trouvons divers stéréotypes.
Ils irriguent les réalisations d'avant-guerre.
Ainsi, le stéréotype de la garce.
Elle est une une figure quasi incontournable dans le cinéma français d'alors. L'actrice Viviane Romance l'incarne régulièrement.
On pense à La Belle
Mireille Balin et Fosco Giachetti dans <em>Les Cadets de l'Alcazar </em>(1940)
Mireille Balin et Fosco Giachetti dans Les Cadets de l'Alcazar (1940)
(Wikipédia)
Equipe (Julien Duvivier, 1936) où cinq ouvriers chômeurs parisiens gagnent à la loterie et, forts de cette manne inespérée, montent une guinguette en bord de Marne.
Front Populaire oblige, le scénario exalte les valeurs d'amitié virile et de solidarité ouvrière. Mais leur projet tourne court. La faute à la malchance et à la duplicité d'une femme vénale. 

Dans Gueule d'amour, ( Jean Grémillon,  1937) Lucien Bourrache (Jean Gabin), est un beau sous-officier spahi qui plaît aux femmes. Il part pour Nice pour toucher un héritage mais croise sur son chemin Madeleine (Mireille Balin), une aventurière entretenue, adepte des casinos et de la vie facile.
Madeleine va lui faire perdre la tête, mais c'est elle qui y perdra la vie, étranglée par Lucien Bourrache.

Les exemples cinématographiques abondent.
 
Dans le cinéma de l'Occupation, les personnages féminins acquièrent ce statut d'emblème national.
Geneviève Sellier
On pense aussi à Pépé le Moko (Julien Duvivier, 1937) où un caïd (Jean Gabin) recherché par la police tombe amoureux de Gaby (Mireille Balin). Romantisme tragique qui se soldera par le suicide du héros après le départ de celle qu'il aime.
 
Jean Gabin en à Hollywood  en novembre 1943
Jean Gabin en à Hollywood  en novembre 1943
(AP images)
Le livre consacre un chapitre particulier à Jean Gabin, immense vedette de l'époque. Il est la figure virile par excellence. L'acteur représente "le mythe d'une masculinité à la fois idéale et vouée à la mort, objet d'identification pour les hommes qui doutent (et qui aiment projeter ces doutes sur "le peuple") et objet de désir pour les femmes".
 
Avant-guerre, les personnages féminins sont des faire-valoir
Geneviève Sellier

Guitry et ses flèches assassines

Chez Sacha Guitry, qui tourne pas moins de douze longs-métrages avant-guerre, on cherche en vain la représentation d'une femme mûre et agréable.
Si l'acteur et metteur en scène évoque leur existence dans ses créations cinématographiques et théâtrales, c'est pour mieux leur décocher ses flèches assassines.
Jacqueline Delubac et Sacha Guitry dans "Faisons un rêve" (1936)
Jacqueline Delubac et Sacha Guitry dans "Faisons un rêve" (1936)
(image extraite du film)


C'est que cet auteur adulé, créateur aussi fécond qu'original, ne s'entoure que de très jeunes femmes. Qu'importe si lui a passé le cap de la cinquantaine !
Le tout-Paris se régale de ses mots fameux, souvent vitriolés, sur les rapports de sexe. 
Il n'existe dans son oeuvre quasiment aucune solidarité entre femmes jeunes et vieillissantes.

Dans Le nouveau testament (1936), le personnage qu'interprète Jacqueline Delubac répond à l'épouse acariâtre qui a commis l'imprudence de la sermonner : "Je sais ce qu'il y a, madame. Il y a que j'ai vingt ans et que ça n'est pas contagieux ! ".

On trouve aussi dans le cinéma de cette époque le stéréotype de la femme forte.
Les auteurs évoquent ainsi Edwige Feuillère "Belle, autaine, inaccessible et surtout d'une redoutable efficacité. Elle doit donc toujours être matée de façon exemplaire". Elle est la femme forte, la  "Mégère-à-apprivoiser".
 
Edwige Feuillère. “La reine des neiges, du sang, de la volupté et de la mort” dira d’elle son ami Jean Cocteau
Edwige Feuillère. “La reine des neiges, du sang, de la volupté et de la mort” dira d’elle son ami Jean Cocteau
film orange. image publicitaire

Femmes faire-valoir

Et la guerre arriva.

Noël Burch et Geneviève Sellier livrent une analyse critique sur la production cinématographique d'alors. Entre 1939 et 1945, 220 films furent réalisés en France."Les films de l'Occupation se caractérisent par des personnages emblématiques féminin qui n'existaient pas avant-guerre. Avant guerre l'identité française est incarnée par des personnages masculins, que ce soit des patriarches ou, ensuite, Jean Gabin. Mais les personnages féminins n'ont pas cette capacité. Ce sont des faire-valoir. Pendant le cinéma de l'Occupation, véritablement, les personnages féminins deviennent emblématiques soit d'une France pétainiste où les valeurs de dévouement sont mises en avant, ou bien d'une France résistante dans les films de Marcel Carné ou de Jean Gremillon par exemple où ce sont les femmes qui sauvent l'honneur. C'est une nouveauté de ce cinéma de l'Occupation  que les personnages féminins acquièrent ce statut d'emblème national." explique la co-auteure du livre, Geneviève Sellier.

Quand les femmes sauvent "Le Corbeau"

L'essai offre une seconde lecture de l'un des films les plus emblématiques de cette période : Le Corbeau (H.G. Clouzot, 1943). L'histoire, inspirée d'un vrai fait divers, est  désormais célèbre. Les habitants d'une petite ville de province recoivent des lettres anonymes qui dénoncent les turpitudes des un.e.s et des autres. Le climat devient rapidement irrespirable.

Film-polémique tourné pour la Continental Films, compagnie de cinéma française régie par l'occupant nazi où les femmes, à première vue, n'ont pas le beau rôle. 

Qui donc est l'auteur (e) de ces lettres ? Les soupçons se portent sur Denise, une handicapée aux mœurs légères, maitresse du docteur Germain, puis sur Rolande, une gamine vicieuse et enfin sur Marie Corbin, une infirmière glaçante et qui manque d'être lynchée lors d'un enterrement.
"La construction de tous les personnages féminins, sans exception aucune, procède par leurre. Et ce leurre se résout toujours dans le même sens, qui tend à montrer les femmes sous un jour plus favorable que les hommes" analysent les auteurs(es) de cet essai.
Ils mentionnent également l'oeuvre cinématographique de Jacqueline Audry, réalisatrice audacieuse décédée d'un accident de voiture en 1977 : "Elle est parvenue à se faire un trou en faisant semblant de faire des films sans importance. Mais quand c'est Colette qui signe les scénarios, ce n'est pas du tout des histoires pour midinettes. C'est des histoires d'émancipation féminine et perçues comme tel par les spectatrices", appuie Geneviève Sellier.

"Le caractère prescripteur des spectatrices"

Et à l'étranger ?
La représentation des femmes lors de cette période diffère-t-elle ? "La seconde guerre mondiale est un moment très fort de reconfiguration des rapports hommes-femmes dans les pays qui ont connu cette guerre. Mais cela ne s'exprime pas de la même façon. Il y a dans le cinéma hollywoodien un souci du public beaucoup plus fort et documenté qui fait qu'il y a une conscience trés aiguë des décideurs et de l'importance du caractère prescripteur des spectatrices. Le résultat est qu'on a de grandes stars féminines très tôt dans le cinéma américain dès les années 30 et même avant."

Lire notre article : >Cinéma : Hedda Hopper et Louella Parsons, les tatas flingueuses d'Hollywood
L'ouvrage s'achève avec Lola Montès (Max Ophuls, 1955), un film où le réalisateur "franchit une nouvelle étape dans dénonciation des souffrances que fait subir aux femmes le système patriarcal, en particulier quand il prétend les aduler". Et de décocher une pique bien sentie à l'encontre des journalistes de La Nouvelle Vague qui s'obstineront à ne saluer dans cette oeuvre que "l'extraordinaire virtuosité de la mise en scène ophulsienne".

Et Bardot changea la donne

Les stéréotypes féminins voleront en éclats au moment de la sortie de "Et Dieu... créa la femme" (Roger Vadim, 1956).
Geneviève Sellier explique : "Le succès médiatique de Brigitte Bardot change la donne. Il substitue à des films qui mettent en scène la guerre des sexes de manière violente, un film qui met en avant un personnage féminin sujet de son désir et non diabolisé. Le génie de Vadim c'est d'avoir senti le potentiel de sa jeune femme qui va ensuite s'autonomiser et confirmer sa modernité dans le registre amoureux et sexuel. Elle n'est pas dépendante des hommes et le pouvoir patriarcal n'arrive pas à la soumettre. Sa capacité d'autonomie sexuelle n'est pas punie".
La lecture de cette "Drôle de guerre des sexes du cinéma français" permet de changer radicalement notre regard sur une époque cinématographique que l'on pensait pourtant bien connaître.

Et cela n'est pas rien.

 
"La drôle de guerre des sexes du cinéma français (1930-1956)"
de Noël Burch et Geneviève Sellier
Préface de Michelle Perrot
Edition revue et augmentée Paru le 13 février 2019
Environ 39 euros

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